Critique Archives - Page 3 sur 32 - Le Canal Auditif

Critique : Martin Lizotte – Ubiquité

Dans la description du projet sur son site web, Martin Lizotte écrit la chose suivante : « D’un écran à l’autre, on veut être partout à la fois, bien souvent aux dépens du moment présent qui nous coule entre les doigts. » Ubiquité est un peu la réponse à cela, un moment de respiration à travers la folie quotidienne entre deux projections de nous-mêmes en ligne, entre ces rôles qu’on revêt du bout des doigts. Bien sûr, je vous écris tout cela devant un écran pendant que mon Facebook est ouvert et mon téléphone n’est pas trop loin. Comme quoi les paradoxes sont souvent les situations les plus riches et savoureuses.

Martin Lizotte a fait paraître Pianolitudes en 2014 qui lui a valu de nombreuses critiques élogieuses. On découvrait en quelque sorte un peu plus le pianiste. Pour Ubiquité, il a répété la formule qui avait déjà fait ses preuves : on le retrouve au piano avec Mathieu Désy et sa basse polyphonique à ses côtés. C’est minimaliste et ça verse dans la musique classique contemporaine. Ubiquité est entièrement instrumentale et nous porte à travers des tableaux d’un calme et d’une beauté bien appréciable. C’est le genre d’album qui fera ses meilleurs moments par un froid dimanche de janvier, quand la neige tombe et qu’on refuse de s’aventurer à l’extérieur, préférant les lainages et un bon thé.

La douce Comète est particulièrement tempérée et belle avec sa mélodie qui se développe tranquillement alors que la Désy s’occupe d’envoyer quelques notes plus lourdes. La chanson-titre se développe aussi lentement, mais avec un peu plus d’énervement. La basse est rythmée pendant que le piano aussi prend son temps pour prendre sa place. Phare ailé pour sa part prend d’abord une route sombre avant de soudainement s’emporter comme dans un rêve. Les crescendos et déscrescendos de Lizotte nous invitent à la rêverie en pleine journée, à laisser nos esprits divaguer en sa compagnie.

Étant donné les chemins de compositions qu’il prend, l’esprit à tendance à divaguer de la musique et se perdre dans les méandres de la contemplation et de la réflexion. Pendant ce temps, on égare Lizotte avant d’y revenir deux chansons plus loin. Est-ce mal? Non. Mais particulier. Ubiquité n’est pas un album qu’on écoute dans un seul trait. C’est le genre qu’il faut écouter de nombreuses fois pour en saisir toutes les subtilités.

Lizotte fait bien sur Ubiquité. C’est un digne successeur à Pianolitudes. Ça ne remet pas en cause le genre musical, mais ça donne de très belles ritournelles nuancées qui se déploient avec grâce. Si vous aimez les pièces qui pigent dans la tradition de la musique pianistique, vous aurez du plaisir en compagnie de Martin Lizotte.

Ma note: 7/10

Martin Lizotte
Ubiquité
Duprince
43 minutes

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Critique : Charlotte Gainsbourg – Rest

Le nouvel opus de la fille chérie de la musique française nous propose un album qui contraste avec le reste de sa carrière. Elle nous a habituée lors de ses derniers albums à des collaborations réussies, entre autres avec Beck sur l’excellent IRM – ce dernier album ne fait pas exception. Elle fait appel cette fois à SebastiAn, connu pour ses remixes électros et son travail avec Philippe Katherine. À mi-chemin entre Histoire de Mélodie Nelson du paternel et les meilleurs albums d’Air, le métissage de styles se fait avec aisance. Métissage qui s’impose avec de nombreuses collaborations, dont Paul McCartney et Guy de Homem-Christo de Daft Punk.

Frappée du suicide de sa demie sœur, Charlotte Gainsbourg nous fait vivre son deuil par des airs mélancoliques. L’introduction (Ring-a-Ring O’Roses), bien ficelée, nous impose immédiatement une ambiance intime et glauque qui charme. Et soudain, après un couplet hypnotique en français souffle un refrain en anglais qui nous berce tout doucement, un pari qui rapporte. Les arrangements puissants viennent appuyer des beats électroniques intenses, voire farouches. Malgré ces arrangements chargés, sa voix angélique, qu’elle a héritée de sa mère Jane Birkin, amène une douceur qui nous permet de digérer le tout sans effort.

La quatrième chanson, Deadly Valentine, me rappelle les merveilleuses mélodies de Moon Safari du groupe d’électro français Air et les rythmes hypnotiques de Beck, deux de ses anciens collaborateurs. C’est toutefois la chanson titre qui est la plus saisissante. La composition de Homem-Christo, agencée aux paroles éthérées de Gainsbourg, nous fait ressentir la détresse qu’elle a vécue lors de la dernière année. Kate nous perce le cœur couplet après couplet : « Nous devions vivre ensemble dans un monde imparfait » susurre-t-elle par-dessus une orchestration funeste, mais grandiose. Elle refait le coup avec la chanson-titre où les paroles lourdes de sens ne laissent personne insensible :

Prends-moi la main, s’il te plaît
Ne me laisse pas m’envoler
Reste avec moi, s’il te plaît
Ne me laisse pas t’oublier
Rest

Les trois dernières chansons donnent l’envie d’écouter le tout du début. Dans vos airs, avec sa mélodie simpliste, nous apporte l’intimité qui manque parfois en plus de charmer les admirateurs de ses premiers albums. Les crocodiles révèle le génie de la collaboration avec SebastiAn. Le contraste entre la pulsation électronique omniprésente et les violons subtils méritent plusieurs écoutes, c’est l’une des plus réussies. En clôture, Les Ovalis, est un délire disco qui nous transporte complètement ailleurs et ce, tout en sensualité.

Dur d’imaginer qu’un album de Charlotte Gainsbourg serait plus réussi qu’IRM en 2009, mais Rest le surpasse avec brio. Il est à la fois touchant et exalté, paisible et bruyant, doux et dur; du bilinguisme musical. Ce maelstrom d’émotions nous permet de percevoir l’état psychologique dans lequel elle se trouve après les drames récents dans sa vie personnelle. Elle confirme sa place parmi les grandes de la musique française, voir de la musique tout court.

Ma note: 9/10

Charlotte Gainsbourg
Rest
Because Music
46 minutes

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Critique : Re-Tros – Before the Applause

Le trio de Beijing Re-Tros (Rebuilding the Rights of Statues) est actif sur la scène post-punk chinoise depuis 2003 qui a publié Cut Off! (2005) et Watch Out! Climate Has Changed, Fat Mum Rises… (2009), un EP et un premier album dont les influences de Bauhaus et Joy Division sont claires et assumées. Le trio démontre dès le départ un savoir-faire très intéressant, bien que leur son n’ait pas bifurqué tellement du sillon original. Huit ans plus tard, le trio formé de Hua Dong, Liu Min et Huang Jin revient à la charge avec Before the Applause, un deuxième album bien plus complexe (et complet) que le précédant, paru en septembre dernier sur Modern Sky. Le post-punk y est encore présent, mais il y a de l’espace consacré à plusieurs autres genres musicaux qui apportent une richesse sonore et structurelle particulièrement variée; à un tel point que plusieurs écoutes sont nécessaires pour en capter la richesse.

Hum ouvre l’album progressivement à partir de sons ambiants et d’échantillons synthétiques pour créer une atmosphère de lieu urbain futuriste, un peu à la Blade Runner en fait. Hailing Drums rentre au poste avec du punk alternatif 90s assez agressif, développé autour d’un clavier arpégé comme ligne de basse et une guitare rythmique en contretemps; duo dynamisé par une performance hallucinante à la batterie. La pièce se densifie avec de la synthèse analogique, emprunte brièvement au métal et passe ensuite à un pont progressif pour aboutir à une finale krautrock/industrielle. Un rythme synthétique ouvre Red Rum Aviv dans une structure punk alternative, avec un petit côté post-punk très agréable qui pousse la mélodie plus loin, quelque part entre les B-52’s et LCD Soundsystem.

8+2+8 I nous amène dans une tout autre direction, encore plus intéressante, imaginez-vous! Ça commence par des clappements de main à la Steve Reich et des phrases répétées à la NNNAAAMMM, une introduction très enthousiasmante. La superposition des phrases vocales et les éléments percussifs mènent à la ligne de basse analogique de 8+2+8 II, suite encore plus entrainante, reprenant d’abord les clappements pour ensuite faire exploser le rythme aux toms de la batterie. Le segment IDM industriel prend le relais pour laisser ensuite les voix occuper l’avant-scène et proposer une deuxième moitié axée sur la densification des percussions. Pigs in the River change à nouveau de genre pour un blues sombre, avec la voix de Dong placée dans les graves comme un crooner dans un cabaret, et le trio démarquant chaque segment en jouant avec le niveau d’intensité et de complexité de la mélodie.

Les itérations réverbérées démarrent At Mosp Here dans un genre de dance-punk, le kick et le synthé analogique complète la forme et partent pendant un bout jusqu’à l’ajout des voix. La guitare rythmique ajoute une touche de post-punk et bifurque ensuite vers un segment électro-funk teinté par une gamme orientale. Le solo de clavier est particulièrement cute, flottant au-dessus de la masse sonore qui finit par se modifier pour prendre les couleurs d’un house baléare de fin de journée. The Last Dance, W. commence de façon bien plus lente, sur des impulsions espacées par un filament de voix, comme une balade percussive qui reprend l’atmosphère de cabaret, intensifié par la ligne mélodique à l’orgue, poussant la note à un niveau vampirique. Sounds for Celebration ouvre sur une guitare électrique réverbérée placée sous la voix de Min Liu, flottant tout juste derrière celle de Dong Hua qui fait un peu penser à Lou Reed et à une pièce planante à mi-chemin entre une balade d’ABBA et une longue improvisation de Velvet Underground.

Before the Applause rappelle d’où viennent les influences musicales de Re-Tros, mais leur son a tellement évolué durant les huit dernières années qu’on se demande un peu ce que ça aurait donné avec un ou deux albums de plus pour témoigner de cette évolution. Leur fondement post-punk est évidemment encore présent, mais les emprunts à d’autres genres comme du punk alternatif ou du krautrock relèvent bien plus de la belle surprise que de la suite logique à leur premier album. Espérons que Re-Tros est de retour pour de bon, il ne faut surtout pas manquer la suite.

MA NOTE: 8/10

Re-Tros
Before the Applause
Modern Sky Entertainment
64 minutes

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Critique : Björk – Utopia

Björk lance son dixième album en carrière. Après Biophilia, la chanteuse islandaise a pris une pause de 4 ans. Avant qu’elle fracasse le tout à grand coup de séparation difficile. Björk s’est présentée vulnérable avec un cœur brisé. Vulnicura était noir et empreint d’une certaine amertume par rapport à l’amour. Sur Utopia, c’est tout le contraire. Comme le nom l’indique, Björk se permet de rêver de nouveau. Elle regarde le futur et le présent avec espoir. Par contre, tout n’est pas que ballons et confettis au monde du célibat. Elle a qualifié Utopia de son album « Tinder ».

Si Utopia réfléchit à la fragile relation qui s’installe entre deux humains qui se plaisent et apprennent à se connaître, il est aussi marqué par une relation puissante et stable. On retrouve de nouveau Arca à la réalisation et la composition de plusieurs pièces. Björk a trouvé chez Arca un créateur qui explore un univers sonore qui lui convient. La rencontre fonctionne encore une fois. The Gate, premier extrait à paraître d’Utopia, le démontre éloquemment.

When I hear someone
With same accent as yours
Asking directions
With the same beard as yours
I literally think I am five minutes away from love
Features Creatures

Dans Features Creatures Björk explore cette manie de rechercher ce qui par le passé nous a fait tomber pour quelqu’un. Elle y va de banalités anecdotiques comme quelqu’un qui porte un barbe semblable ou qui magasine au même disquaire. Cet aveu candide d’un moment où l’on cherche l’amour partout. La soif prenant le dessus sur la raison comme un alcoolique qui cherche dans chaque fond de bouteilles pour une ultime gorgée et vit dans l’espoir à chaque bouteille croisée.

Blissing Me fait aussi preuve d’une honnêteté déconcertante. Nous suivons le raisonnement de Björk qui se rend compte qu’elle n’est pas tombée en amour avec la personne, mais bien avec l’amour en soi. En débutant par un échange de musique, elle plonge à travers cette relation qui n’en devient jamais une. Björk semble en avoir encore beaucoup sur le cœur quand même. Vulnicura ne semble pas avoir expié tout le fiel qui l’habitait. Sur Tabula Rasa, malgré les flûtes traversières douces et enchanteresses, le propos est dur et violent :

Clean plate :
Tabula rasa for my children
Let’s clean up
Break the chain of the fuck-ups of the fathers
It is time :
For us women to rise, and not just take it lying down
It is time :
The world, it is listening

Oh how I love you
Embarrassed to pass this mess over to you
But he led two lives
Thought ours was the only ones
Tabula Rasa

C’est dur et en même temps, empreint d’une détermination de fer. Lorsque Björk de son album de « dating », elle réussit à bien exprimer ce genre de malaise où l’on rencontre de nouvelles personnes sans toutefois pouvoir s’affranchir d’un passé trop frais et encore trop présent. Elle fait preuve d’une grande humanité et continue à se faire aventureuse musicalement. Le principal défaut étant que ses mélodies semblent parfois se perdre dans les airs et ne pas aboutir. Mais à partir du moment où l’on accepte de s’y laisser porter, Björk nous guide de sa voix caractéristique et unique.

C’est une douce utopie que nous présente Björk sur son nouvel album. Utopia n’est pas seulement fait de lumière, il compte aussi des zones ombragées où les sentiments ne sont pas clairs ni définis. C’est un album fort réussi qui rassure après les sombres jours de Vulnicura. Ce n’est pas pour autant une œuvre facile à digérer et ça prend de nombreuses écoutes pour vraiment y plonger.

Ma note: 8/10

Björk
Utopia
One Little Indian
72 minutes

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Critique : Mo Kenney – The Details

Mine de rien, la petite Mo nous présente son troisième album, The Details, elle que nous avons découvert fragile et menue en 2012 avec un premier effort écorché et dépouillé.

Principalement acoustique, ce premier disque compilait les échecs d’adolescente de Mo alors qu’elle mettait des paroles sur ses premières compositions. On l’a découvert alors qu’elle cherchait des réponses sur la vie d’adulte qu’elle expérimentait : l’amitié, l’amour et l’angoisse. Le tout avait été sobrement enregistré et produit par Joel Plaskett, complice de la première heure de Mo. Déjà, on était sous le charme de sa voix, de sa fragilité et de son humour noir.

Son deuxième album était prudent textuellement, mais intégrait davantage d’instruments et une dynamique de groupe entre Mo et ses musiciens.

The Details achève cette transformation. Mo est maintenant la chanteuse et guitariste assumée de son band et elle n’a plus à rougir de ses influences ou encore de ses textes à haute teneur en émotions. On la sent plus à l’aise de s’affirmer au chant, une guitare électrique entre les mains. On The Roof qui lance véritablement ce nouvel album, après la comique intro We Have A Cat, en témoigne. Mo y va même un refrain à la Emily Haines à la belle époque de Metric. La grosse basse de Video Game Music et sa puissante mélodie est un autre bon exemple.

Mo ne s’affirme pas seulement musicalement sur The Details. Il contient aussi les textes plus noirs de son répertoire.

June 3rd, Out The Window et If You’re Not Dead en sont les plus beaux exemples. Elles sont aussi des chansons fort réussies, assurément parmi les meilleures composées par Mo jusqu’ici.

The Details est en somme un album bien équilibré qui s’écoute aisément malgré des propos plutôt lourds. Le tout coule bien et avec un temps de lecture de tout juste une demi-heure on ne pourra pas accuser Mo de vouloir nous embêter avec ses tourments. C’est même complètement le contraire : elle nous entraîne dans son univers en nous témoignant son désir d’extérioriser le tout avec une collection de chansons rock honnête et bien sentie.

MA NOTE: 7,5/10

Mo Kenney
The Details
North Scotland Records
31 minutes

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