Critiques Archives - Page 3 sur 468 - Le Canal Auditif

Les 3 étoiles du 11 août 2017

Thierry Bruyère – Au service de sa majesté

Thierry Bruyère nous annonce la sortie de son nouvel album Rêver plus fort le 20 octobre prochain. Pour ce faire, il nous parachute le sympathique et mélodieux premier simple intitulé Au service de Sa Majesté. L’album est réalisé par Navet Confit et manifestement, l’alliance des deux créateurs donne de très bons résultats. Ce sera une des sorties à surveiller cet automne!


 
 

Destroyer – Sky’s Grey

Si le temps gris de la fin de semaine vous effraie, sachez que Destroyer est là pour vous. Dan Bejar est de retour avec cette chanson mélancolique au texte très intéressant. Il annonce par le fait même la sortie de son nouvel album Ken le 20 octobre prochain. On retrouve sur le premier simple un mélange des sonorités de la dernière galette, Poison Season et la précédente, l’excellente Kaputt. C’est prometteur.


 
 

Alaskalaska – Bitter Winter

Alaskalaska lancera son premier EP, homonyme, le 29 septembre prochain. En attendant la sortie, vous pouvez découvrir la bande à travers le clip pour le premier simple intitulé Bitter Winter. C’est une ritournelle pop inventive aux sonorités de cuivres chaudes et à la basse très groovy. C’est hyper efficace malgré l’audace dont fait preuve la bande. Particulièrement lors du refrain où le groupe ose la sonorité tombante avec succès.

Le vieux stock : Godspeed You! Black Emperor – F♯ A♯ ∞

« The car’s on fire and there’s no driver at the wheel… » La scène pourrait faire partie d’un film, une sorte de drame post-apocalyptique dans une Amérique en perdition. Mais ces mots sont plutôt issus d’un monologue qui ouvre le classique F♯ A♯ ∞ de Godspeed You! Black Emperor, paru il y a 20 ans, et qui a établi la réputation du collectif montréalais comme un groupe à part dans le paysage musical.

Dans les faits, si on cherchait la trame sonore parfaite pour illustrer la fin du monde, c’est probablement vers cet album qu’il faudrait se tourner. Certes, le groupe a sans doute atteint de plus hauts sommets par la suite en termes de puissance sonore et de richesse orchestrale, mais F♯ A♯ ∞ porte la marque de ces œuvres inoubliables qui traversent le temps parce qu’elles nous hantent et nous habitent…

Situé quelque part entre le post-rock, la musique concrète et l’échantillonnage sonore, F♯ A♯ ∞ fait figure d’objet hétéroclite, même dans une discographie pourtant riche en expérimentation comme celle de GY!BE. Il faut dire que cet album a été enregistré dans des circonstances particulières… et deux fois plutôt qu’une!

En effet, sorti d’abord en format vinyle sur l’étiquette Kranky en 1997, l’album a été réenregistré pour sa sortie en CD l’année suivante. Et alors que la version vinyle (limitée d’abord à 500 copies) ne contenait que deux pièces pour une durée de près de 40 minutes, la formation a réarrangé le matériel pour la version CD, qui contenait cette fois trois longues pièces réparties sur une heure de musique.

Il est vrai que F♯ A♯ ∞ donne parfois l’impression d’un collage. La pièce The Dead Flag Blues s’ouvre sur un monologue tiré d’un scénario inachevé du guitariste Efrim Menuck, sur fond de complainte guitare-violon, avant qu’un sifflement de train nous entraîne dans un thème western, jusqu’à la finale étrangement optimiste. Quant à East Hastings, qui tire son nom d’une rue du quartier Downtown Eastside de Vancouver, elle démarre avec le monologue d’un prêcheur, jusqu’à ce qu’apparaisse une sombre mélodie immortalisée dans le film 28 Days Later de Danny Boyle, avant de se fondre en drone. Enfin, Providence, dont seule une partie figurait sur la version vinyle de 1997, enchaîne une section quasi-prog en 7/8 (l’envoûtante Dead Metheny) avec une marche de style militaire, pour ensuite se conclure sur un collage.

Curieusement, j’ai d’abord découvert GY!BE par le EP Slow Riot for New Zero Kanada, sorti en 1999. Je me souviens encore d’avoir été happé par cette musique à la fois grandiose, sombre et inquiétante, capable de véhiculer les plus vives émotions par sa simple trame instrumentale. Et si le groupe a ensuite perfectionné son art en signant des pièces plus cohérentes, donnant moins l’impression d’une succession de mouvements différents, F♯ A♯ ∞ reste pour moi l’album le plus cinématographique de GY!BE, pour sa richesse d’évocation et ses ambiances variées.

F♯ A♯ ∞ est aussi un album marquant en ce qu’il témoigne d’un moment précis dans l’histoire de Montréal. En effet, c’est sous l’impulsion de gens comme Menuck et Mauro Pezzente (et sa femme Kiva Stimac) que le studio Hotel2Tango, la Sala Rossa ou la Casa del Popolo ont vu le jour, contribuant à établir la métropole québécoise comme une plaque tournante de l’indie rock dans les années 2000.

C’est également par ce disque que le mythe autour de la formation a commencé à se construire. Leur méfiance envers les médias, l’industrie de la musique, leur réticence à accorder des entrevues, l’idée voulant qu’ils soient des anarchistes, qu’ils vivaient tous ensemble à l’Hotel2Tango… Tous ces éléments en ont fait un groupe auréolé d’un secret qui tranche avec la culture actuelle de la musique pop.

Oui, sans doute a-t-on un peu romancé l’impact de GY!BE et son histoire, la réalité étant souvent plus complexe qu’elle n’y paraît. Et alors que le collectif vient d’annoncer la sortie de son sixième opus, Luciferian Towers, pour le mois de septembre prochain, apprécions donc F♯ A♯ ∞ pour ce qu’il est : un des meilleurs disques des années 90, point. Pour moi, c’est Joe Tangari, du magazine Pitchfork, qui a probablement le mieux résumé l’essence de ce disque en écrivant que « si F♯ A♯ ∞ nous a appris une chose, c’est celle-ci : l’Apocalypse sera belle. »

Godspeed You! Black Emperor
F♯ A♯ ∞
Kranky/Constellation
63 minutes
14 août 1997

http://cstrecords.com/godspeed-you-black-emperor/

Critique : Photay – Onism

En 2014, un jeune producteur lançait un EP homonyme très réussi qui s’était hissé à la première position de mon top EP de l’année. Mais voilà que son premier album se faisait attendre. Voici qu’Evan Shornstein lance enfin sa première galette sous son pseudonyme de Photay. Le jeune homme habite maintenant Brooklyn et a maturé beaucoup depuis le premier maxi.

Onism est un mot inventé par John Kœnig et qui exprime la frustration d’être pris à l’intérieur d’un corps qui doit être à une place à la fois. N’avez-vous jamais rêvé que vous puissiez vous multiplier et qu’un de vos corps soit sur un autre continent? Moi, oui. Mais ce n’est pas ça le point. Photay exprime son intention derrière l’album. À la manière des documentaires des années 70 sur les espèces menacées qui mettaient de l’avant une musique jouée aux claviers comme trame, Photay veut utiliser sa musique pour marquer cette ère de changements climatiques. Les claviers deviennent des instruments de sensibilisation sur ceux-ci, sur notre place dans le monde, sur l’emprise des médias sociaux sur nos communications. Mais revenons à la musique.

Onism poursuit dans la même veine que le premier EP, mais avec beaucoup plus de moyens et d’ambitions. Shornstein a maturé musicalement et ça se reflète de magnifique manière dans sa musique. Inharmonious Slog reprend ce procédé très présent sur son album précédent. Il mélange les sons organiques, tels que le claquement de souliers à talons hauts et des parasites sonores. Il construit ensuite tranquillement sa trame avec un drum machine et un clavier aussi mélodieux qu’efficace. Il nous envahit avec sa chanson petit à petit et finit par prendre toute la place avec une énergie débordante. Screens, qui ouvre Onism, utilise plutôt des sonorités proches des cuivres synthétiques, des claquements de mains et quelques bruits organiques pour lancer le bal de manière très efficace.

Ce n’est pas toujours très rythmé chez Photay. Parfois, c’est méditatif comme l’aérienne et étrange Storm qui comme des éclairs va et vient. Elle gagne en ampleur, comme la tempête qui se charge elle-même avant de se déverser sur les passants. Photay explore aussi des contrées intéressantes avec Bombogenesis qui fait place à des sonorités d’instruments à cordes. La mélodie est épique, grande et belle. Evan Shornstein chante même sur Aura et se débrouille bien derrière le micro. On ne le sent pas totalement à l’aise, mais ça fonctionne. Il est rejoint par Elisa Coia sur celle-ci alors que Madison McFerrin chante à son tour sur Outré Lux d’une voix douce et velouté.

Onism est totalement réussi pour Photay qui allie les sons organiques aux synthétiques d’une main de maître. Ce jeune producteur talentueux est désormais un acteur important à surveiller sur la scène électronique. Je parie que vous entendrez beaucoup parler de lui dans les prochains mois.

Ma note: 8,5/10

Photay
Onism
Astro Nautico
48 minutes

https://photay.bandcamp.com/

Critique : Oneohtrix Point Never – Good Time OST

Oneohtrix Point Never est le projet solo du compositeur/producteur états-unien Daniel Lopatin, présent sur la scène électronique expérimentale depuis 2007. Il compte sept albums, une douzaine d’EPs et plusieurs collaborations en studio à son actif. C’est à partir de Garden of Delete (2015) et le simple Animals (dont la vidéo révélait un Val Kilmer somnolant dans un ensemble Nike rouge) qu’OPN est apparu sur ma liste d’écoute. À peu près en même temps que R Plus Seven (2013). Les deux albums étaient clairement plus raffinés dans la façon d’éditer et de monter les échantillons, ce qui donnait plus d’espace aux sons de claviers et aux lignes mélodiques. La trame sonore Good Time, du film du même nom, a gagné le prix de la meilleure musique originale en mai dernier au Cannes Soundtrack Award, un événement en parallèle au Festival de Cannes. À mon grand étonnement, Lopatin s’est éloigné davantage de ses débuts expérimentaux et de ses deux derniers albums pour aller vers le rock progressif et l’italodisco. Le résultat est beaucoup plus fluorescent que ses prédécesseurs, mais ça reste bien fait et très bien produit néanmoins.

La pièce-titre s’ouvre sur un bourdonnement sourd suivi par une trame ambiante new age bien réverbérée. Les arpèges aux synthétiseurs servent de base rythmique et mélodique à un solo au clavier, mélangeant avec facilité des teintes de thriller 80s et de prog rock 70s. Les échantillons de voix de Bail Bonds nous enferment dans une pièce à proximité d’une discussion tendue, qui se métamorphose en espèce de session de jam rock de garage. Les impacts réverbérés joués comme des percussions japonaises apportent de la profondeur à 6th Floor. Les itérations électroniques viennent dialoguer celle-ci jusqu’à ce qu’un échantillon conclue sur « you scared the shit out of me man ». Hospital Escape/Access-A-Ride reprend les percussions réverbérées de façon tribale, et roule sur un arpège en boucle décuplé sur plusieurs lignes de clavier.

Ray Wakes Up commence sur un extrait du film modifié par des effets et des filtres, l’impression est cauchemardesque, comme un mauvais trip de drogue. Les accords étouffés au clavier et la guitare électrique réverbérée viennent alourdir le thème. La sirène de voiture de police sert d’introduction à Entry To White Castle, qui se développe sur un nouvel arpège accompagné par un solo au clavier pimpé par des légatos gracieux. Le son de synthèse soustractive de Flashback met en valeur une palette particulièrement analogique avec une machine à rythme électro-pop; c’est très cute. Le deuxième interlude Adventurers semble passer comme un vent transportant les retailles d’échantillons et d’effets de réverbération.

La flûte synthétique de Romance Apocalypse apporte une teinte de film d’action 80s, genre Beverly Hills Cop, le contraste avec le thème global n’est pas concluant, bien que l’idée soit cool. The Acid Hits se déploie comme une vague qui envahit la plage sonore. La masse électronique s’épaissit pour former une boucle acid house saturée par les effets et filtrée pour laisser un peu de place à des échantillons du film. Leaving The Park repose sur un arpège en boucle, dont les notes rebondissent en écho, avec un nouveau solo au synthétiseur à l’inspiration hard rock. Connie prend également forme autour d’une boucle qui s’épaissit en plusieurs strates et s’intensifie jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace et que la masse finisse par se dissiper pour laisser la place à un segment harmonieux. The Pure and the Damned termine au piano et à la voix avec l’inimitable Iggy Pop et met en place une atmosphère de vie égratignée par les mauvais hasards, une finale touchante.

Je m’attendais à dire aux amateurs d’Amon Tobin et Boards of Canada d’écouter le nouvel album d’OPN, mais non, c’est plutôt à ceux de John Carpenter et Jean-Michel Jarre que cette trame sonore s’adresse. La sonorité rétro est adorable et très réussie en soi, mais devient un peu redondante sans toutes les manipulations d’échantillons auxquelles Lopatin nous a habitués dans le passé. Heureusement, le contexte de la trame sonore sous-entend qu’elle prend tout son sens lorsqu’écoutée en même temps que le film, qui sort en salle ce vendredi 11 août.

MA NOTE: 7/10

Oneohtrix Point Never
Good Time OST
Warp
46 minutes

http://pointnever.com

Critique : Aliocha – Eleven Songs

Aliocha Schneider est à la fois un chanteur et comédien ayant joué dans des séries québécoises, dont Tactik et Les Jeunes Loups. La musique fait partie de ses passions depuis très longtemps. C’est en rencontrant Jean Leloup en 2012 que les choses vont changer. Audiogram le signe et après un EP paru en 2016, voici qu’il envoie son premier album intitulé Eleven Songs.

On remarque chez Aliocha rapidement un gros penchant pour la musique d’Elliott Smith. En fait, Eleven Songs est un peu un mélange de ça et de Don McLean qui chante le classique American Pie. C’est d’un côté un folk relativement mélancolique qui incorpore un peu d’éléments rock, mais d’un autre ce sont aussi des chansons aux constructions pop, accessibles qui ne quittent jamais les sentiers battus.

As Good As You donne une bonne idée de ce qui nous attend sur Eleven Songs. Aliocha sait fabriquer des mélodies efficaces qui flattent les oreilles. C’est enregistré avec beaucoup de soins et les arrangements sont très efficaces. La petite touche de claviers vintage habille les compositions à merveille, parfois un peu plus blues, The Start et Jamie comme preuve à l’appui. Sa voix s’y marie à merveille. Pour un si jeune homme, Aliocha possède l’âme profonde et ça transparaît dans son interprétation qui est toujours très juste.

Là où Eleven Songs laisse un peu sur sa faim, c’est sur le peu de risque des compositions. Tout est très formaté pour rentrer dans des standards bien établis. C’est bien fait certes, mais sans prise de risque, son folk reste un peu trop lisse. L’autre point où ça achoppe pour Aliocha, c’est dans l’immense place que prend Elliott Smith dans ses influences. On sent qu’il a de la difficulté à se détacher complètement des artistes qui l’ont marqué. Sarah est un bon exemple de ces sonorités reconnaissables.

Malgré ces quelques petits écueils, Eleven Songs est un album qui coule naturellement et qui s’écoute bien. Ses mélodies sont convaincantes et la qualité des pièces est non négligeable. Pour un premier album, Aliocha démontre beaucoup de maturité.

Ma note: 6,5/10

Aliocha
Eleven Songs
Audiogram
34 minutes

https://www.audiogram.com/fr/artiste/aliocha