Critiques Archives - Le Canal Auditif

Critique : Arcade Fire – Everything Now

Arcade Fire est un groupe qu’une certaine frange des mélomanes adore haïr. On repassera sur la quantité de blagues sur les bongos de Reflektor ou encore les codes vestimentaires excentriques que le groupe a tendance à demander à ses fans en spectacle. Cette année, le groupe fêtait les dix ans depuis la sortie de Neon Bible. Tout ça avant de faire paraître leur cinquième album en carrière. Pour préparer la sortie, fidèle à leur habitude, le groupe a lancé une vaste campagne de promotion qui inclut même une fausse critique de disque qui répond à la celle peu favorable de Stereogum. Mais bon, on ne passera pas la journée à jaser des techniques de marketing efficace du groupe montréalais. Parlons plutôt de la musique.

Pour Everything Now, le groupe a fait appel à Thomas Bengalter de Daft Punk, Steve Mackey de Pulp, Geoff Barrow de Portishead et Markus Dravs à la réalisation. C’est beaucoup de gens pour produire en compagnie du groupe. Ce manque d’homogénéité se fait ressentir dans les différents sons qui se dégagent de l’album. Entre l’ABBA-esque pièce-titre et la dépouillée Good God Damn, on est à des lieux de différences et d’environnements sonores. Cependant, le côté dansant est particulièrement présent sur Everything Now. Un peu à la manière de Queens of the Stone Age, la formation semble vouloir créer des événements près de la piste de danse pour leur prochaine tournée.

Put Your Money On Me est un bon exemple de ce que le groupe nous offre sur la nouvelle galette. C’est dansant, mais particulièrement cadencé. On se tient loin des rythmes effrénés pour couler dans un disco soft qui se mélange au rock indie. Honnêtement, ce n’est pas si bien réussi. Ça laisse une impression de mollesse. Même dans la pièce-titre, qui évoque, pour ne pas dire, pastiche ABBA, le groupe reste dans une genre de lenteur qui passe à côté du dynamisme à leur portée. Pourquoi ne pas y aller à fond et faire suer les mélomanes?

Signs of Life est une des pièces plus intéressantes avec une composition efficace, une mélodie moins convenue et une énergie entraînante. L’autre pièce réussie est Electric Blue qui met de l’avant la voix de Regine Chassagne et qui fait référence à Let’s Dance de David Bowie. Mais elles restent dans des univers différents et on se demande un peu où s’en allait Arcade Fire avec ce cinquième album.

À ce titre, Infinite Content rentre au poste avec des guitares fuzzées, mais ça sort de nulle part. Comme un élan de nostalgie pour ce qui se faisait à leurs débuts. We Don’t Deserve Love a le mérite d’être bien et berçante. Mais encore là, c’est un peu trop peu trop tard pour la bande à Win Butler.

Arcade Fire n’est tout de même pas un groupe d’amateurs. Les chansons sont bien réalisées et séparément tiennent déjà beaucoup mieux la route qu’ensemble. Mais certaines d’entre elles sont molles et peu inspirantes. Disons que ce n’est pas l’album dans la discographie du groupe qui nous y fera revenir.

Ma note: 5,5/10

Arcade Fire
Everything Now
Columbia Records
47 minutes

https://www.everythingnow.com/

Retour sur le spectacle de Kaïn aux Îles-de-la-Madeleine

Sur la terrasse du Pas Perdus avec une grosse 50

Par Emmanuel Éthier.

Samedi dernier, mon groupe Chocolat (le meilleur groupe de rock au Québec depuis Offenbach) était de retour aux Îles-de-la-Madeleine presque 10 ans après les incidents du Pas Perdus. Le concert s’est déroulé sans anicroche, on a même remercié les gens d’être là. Il y a eu des moshpits, mais c’était pas mal plus gentil que le concert qu’on venait de donner à Baie Saint-Paul (voir le retour sur les événements ici).

Sur ce, je ne suis pas ici pour vous parler de tout ça. Le lendemain, je suis resté aux Îles et j’ai assisté à un concert du groupe de musique Kaïn. Oh oui! J’ai même partagé un appartement avec eux ce soir-là.

Dimanche après-midi, je croise Steve Veilleux dans ledit appartement en haut du restaurant du Pas Perdus.

 
 

Steve Veilleux : Salut

Moi : Salut

J’étais comme un chevreuil aveuglé par les phares d’une auto. Que faire devant une si belle occasion de malaise? Comment rester civilisé? Faut comprendre que la musique ça me fait beaucoup d’effet, surtout celle que je considère comme bonne ou mauvaise. Ce qui se trouve entre les deux me laisse souvent indifférent. Il fallait absolument aller au concert, voir le phénomène en chair et en os. Je me sentais comme la fois où j’étais assis derrière Jonas au gala de l’ADISQ. Evan (le batteur de mon groupe) ne parle pas français et n’est pas tout à fait instruit en culture populaire québécoise.

Moi : Hey baby, we’re going to see a show tonight, you’ll see it’s gonna be interesting

Evan: What show?

Moi : It’s a really popular Quebec band called Kaïn.

Evan: They’re called «Kaïn»!? No way!

Moi : Yeah they suck

Evan le petit criss

J’arrive au concert avec Evan, Christophe (claviériste/saxophoniste de Chocolat) et Francis (notre gars de son).

La salle est comble, ils jouent deux soirs de suite et ce soir-là c’est la supplémentaire. Leur batteur a manqué l’avion et a failli ne pas trouver de plan B. Faut dire que trouver un autre vol pour les Îles le jour même ce n’est pas aussi simple que Montréal-Paris.

Le concert commence et le groupe est en forme malgré une salle très attentive (voir statique). Ils ont un nouveau guitariste (John-Anthony Gagnon Robinette) qui apporte un vent de fraîcheur au groupe, il fait beaucoup de solos et ça fait triper les gars.

Evan: I’ll just act like it’s the best show I ever saw in my life, otherwise I’ll get bored and leave.


 
 

Evan se dirige vers la première rangée de la foule et commence à danser avec abandon primal. Les gars du groupe Kaïn prennent toute une puff en le regardant et la foule ne sait pas trop comment réagir. C’est le coup de foudre entre Kaïn et Evan.

Éric Maheu : Toé là tu me rends heureux, on t’amène en tournée!

Evan ne comprend rien.

Un peu plus tard dans la soirée Francis entend une conversation aux toilettes entre deux Madelinots d’un certain âge.

Madelinot 1 : Je sais pas c’est qui le freak qui danse, mais d’après moi y vient pas d’icitte

Madelinot 2 : En tout cas je suis content que ce soit pas mon gars

Vient la fin du premier set (il y avait entracte), ça nous donne l’occasion de boire une grosse 50 sur la terrasse.

Moi : So, how does it feel to be loved by one of the top 10 worst bands of Quebec?

Evan: I feel worse

Puis on entend une guitare acoustique, on croit que c’est le début de la deuxième partie du concert.

Christophe : Hey ça recommence!

Francis : Non c’est l’album de Fred Fortin qui joue.

Oups!
J’aimerais souligner que tout le monde dans Chocolat respecte beaucoup Fred (sauf Evan, il sait pas c’est qui).

Deuxième partie du concert.

Steve Veilleux : Je me permets un petit quelque chose

Eh oui! Une toune solo, enfin je vais pouvoir entendre les paroles, ça joue beaucoup trop fort les orchestres de rock! Il en profite pour jouer une nouvelle chanson intitulée « La sainte paix » qui parle de vouloir être seul quand on est lendemain de boisson.

« Ruine babine, gratte guitare, last call! »

Puis la chanson prend une tournure politisée.

« Au ministre du bonheur corrompu »

Kaïn c’est des révolutionnaires.

Francis trouve qu’il y a trop de basses dans la façade.

Puis une autre nouvelle chanson, « Le moment présent ».

Steve Veilleux : Laissez vos téléphones dans vos poches, on va triper ensemble, comme dans le temps.


 
 

Non.

Parlant de temps, je commence à trouver ça long. Evan danse encore.

« Quelque part, ailleurs, pour vu qu’on se touche »

Francis me fait remarquer qu’il y avait un délai dans la voix de Steve Veilleux pendant qu’il parlait entre deux chansons, c’est le genre de détail qui me fait rire.

J’ai raté leur hit… J’avais oublié de payer mon souper (une excellente bavette de bœuf d’appellation végane), la serveuse du resto a réussi à me retrouver.

À la sortie du concert, Evan parle avec son fan club composé de fillettes de 16 ans, les amis de gars du fan club commencent à être irrités par l’excentricité d’Evan. L’atmosphère devient un petit peu électrique.

Evan: I’m a male stripper called Pantzy Wintzy.

Deux amis discutent entre eux.

Madelinot 3 : On cherche le trouble ou pas?

Madelinot 4 : Non

Moi : Hey Evan, let’s go to the other bar…

On n’a pas recroisé les membres de Kaïn à l’appartement. Dommage, paraît qu’ils sont sur le party. Leurs chansons ce n’est vraiment pas ma tasse de thé, mais il faut leur donner qu’ils jouent quand même bien.

Pire band pareil.

Les 50 meilleurs albums de 2017… à date…

Voici donc ce moment si plaisant de l’année où on vous fait un inventaire des sorties remarquées. Parmi celles-ci, on retrouve que des albums ayant obtenu la note de 8 ou plus. Rien de moins! On vous offre la crème de la crème sur un plateau. Pour vous faciliter la tâche, nous avons regroupé les albums par genre tout en faisant une catégorie spéciale pour nos bons produits locaux, qu’ils soient anglophones ou francophones. Bonne écoute.
 
 

From Québec with love

Peter Peter – Noir éden
Colin Stetson – All This I Do For Glory
Philippe B – La grande nuit vidéo
Kid Koala – Music To Draw To : Satellite
Tim Darcy – Saturday Night
Leif Vollebekk – Twin Solitudes
Mat Vezio – Avant la mort des fleurs cueillies
Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent
TOPS – Sugar at the Gate

Hip-Hop / R&B

Run The Jewels – Run The Jewels 3
Loyle Carner – Yesterday’s Gone
Sampha – Process
Thundercat – Drunk
Kendrick Lamar – Damn.
Vince Staples – The Big Fish Theory
Lomepal – Flip
Ho99o9 – United States of Horror
Jay-Z – 4:44

Folk

Mount Eerie – A Crow Looked At Me
Fleet Foxes – Crack-Up

Rock

Nine Inch Nails – The Fragile : Deviations I
Polaroid3 – Rivers
Slowdive – Slowdive
Oxbow – Thin Black Duke
Flotation Toy Warning – The Machine That Made Us
The XX – I See You
Ty Segall – Ty Segall
Foxygen – Hang
The Sadies – Northern Passages
Dirty Projectors – Dirty Projectors
Vagabon – Infinite Worlds
Future Islands – The Far Field
Feist – Pleasure
King Gizzard & The Lizard Wizard – Flying Microtonal Banana

POP

Lorde – Melodrama

Punk/Hardcore

Meat Wave – The Incessant
Pissed Jeans – Why Love Now
USA Nails – Shame Spiral
Priests – Nothing Feels Natural

Métal / Post-Rock

Grails – Chalice Hymnal
Pallbearer – Heartless
King Woman – Created in the Image of Suffering

Électronique / expérimental

Clark – Death Peak
Arca – Arca
Xiu Xiu – Forget
Pharmakon – Contact
Tigran Hamasyan – An Ancien Observer
Jlin – Black Origami
Bonobo – Migrations
Com Truise – Iterations

Bonne deuxième moitiée (déjà entamée) de 2017 les mélomanes!

Critique : Tyler, The Creator – Scum Fuck Flower Boy

Tyler, The Creator a toujours été un personnage un peu controversé sur la scène rap américaine. Tout d’abord parce qu’il adore utiliser la vulgarité pour choquer son public. Cela lui a valu des accusations absurdes d’homophobie (alors que son meilleur ami est Frank Ocean) et d’être misogyne. Mais à trop jouer avec le feu, on finit par se brûler. Ses deux précédents albums se campaient dans la réalité de personnages qu’il construisait pour se distancier. Wolf mettait en scène une opposition avec un personnage pervers et malin, alors que Cherry Bomb était tombé dans un mélange de rap bruyant et d’apparitions de gros noms de la scène américaine.

Cependant, Scum Fuck Flower Boy fait ce que Tyler évitait depuis quelques années : plonger dans ses propres problèmes. Oui, son côté moqueur est toujours un peu présent, mais on sent que le jeune homme avait quelque chose à dire et qu’il voulait être entendu cette fois-ci. Il aborde sur SFFB des questions naturelles chez un jeune adulte : l’amour, le sentiment d’isolement, l’ennuie et les chars de luxes… après tout Tyler, The Creator a quand même un goût développé pour la chose. Et avec l’argent qu’il fait à l’âge qu’il a, il peut se permettre des joujoux un petit peu plus dispendieux que le commun des mortels.

«Shout out to the girls that I lead on
For occasional head and always keeping my bed warm
And trying their hardest to keep my head on straight
And keeping me up enough ’til I had thought I was airborne
How many raps can I write ’til I get me a chain?
How many chains can I wear ’til I’m considered a slave?
How many slaves can it be ’til Nat Turner arise?
How many riots can it be ’til them Black lives matter?
Niggas click clack splatter, pew, pew that nigga
Life a game of basketball, you better shoot that nigga »
– Foreward

Déjà sur Foreward qui ouvre SFFB, on se rend compte que Tyler, The Creator n’est pas là que pour avoir du plaisir. Il semble en avoir lourd sur le cœur et ne se défilera pas comme à son habitude. 911 /Mr. Lonely est un autre bel exemple sur lequel il se fait lover au maximum. On y retrouve aussi son meilleur ami Frank Ocean qui participe à deux pièces sur le nouvel album. Les deux hommes ont toujours eu une belle affinité dans la création et ça se poursuit ici. On retrouve Ocean aussi sur Where This Flower Blooms qui est une excellente pièce qui flirte avec le R&B d’avant-garde. Ça fonctionne et c’est une parfaite chanson d’été pour ta prochaine terrasse entre amis.

Un autre ami de Tyler Okonma vient faire un tour sur SFFB. A$AP Rocky participe à la puissante et aggressive Who Dat Boy? Les chansons un peu plus « dans ta face » de Tyler, The Creator sont particulièrement réussies. La mélodieuse et intoxicante I Ain’t Got Time! est aussi parfaitement réussie. Pour la petite histoire, Tyler l’aurait enregistré dans le studio de Kanye West entre deux enregistrements pour le magnat du rap. Suite à une petite improvisation, il s’est retrouvé avec une trame solide qui mélange les sonorités bizarres, les claquements de main et un refrain parfaitement accrocheur.

C’est un album résolument réussi pour Tyler, The Creator qui pond ici sans doute son album le plus achevé en carrière. Oui, Goblin et Wolf sont excellents, mais ici, il se surpasse. Une autre sortie hip-hop de qualité qui s’ajoute à celles déjà parues depuis le début de l’année. Les amoureux de rythmes et rimes sont gâtés en 2017!

Ma note: 8,5/10

Tyler The Creator
Scum Fuck Flower Boy
Odd Future / Columbia
47 minutes

http://www.oddfuture.com/

Critique : Das Mörtal – Always Loved

Das Mörtal est le projet solo du montréalais d’origine chilienne Cristóbal Cortes, actif sur la scène synthwave depuis quelques années, en fait depuis la composition de la trame sonore du film Naissance d’un zombie (2014). La palette sonore de celle-ci n’est pas seulement une référence aux années 80, elle l’est tout simplement, comme si Vince Clarke et John Carpenter avaient collaboré. Ça se poursuit sur les deux EP Hotline Miami II (2014) et Never Forgotten (2014) avec des structures qui passent facilement du new wave au techno (maximaliste par moment) et une façon de faire taper du pied qui se transfert bien sur la piste de danse. Quatre simples plus tard, Cortes nous est revenu en juin avec son premier album, Always Loved, et un hommage au synthwave romantique des années 80, teintes fluorescentes et manches de veston remontées incluses.

Midnight Rendez-vous donne le ton avec son atmosphère de je-danse-seul-dans-une-soirée-darkwave. Il est accompagné par French Fox (Julien Manaud) à la voix, sur une ligne de basse qui donne envie de la mixer avec Done Deal d’Octave Minds. L’arpège pétillant de Backseat Love Affair reste solidement attaché au sol par le kick et la basse jouée à l’octave; la mélodie se développe en séquences synthétiques qui plongent à la fin dans un échantillon de vagues. On imagine facilement une jeune Anne Clark chanter là-dessus. Bedtime Intimacy ouvre également sur un arpège scintillant qui mène cette fois-ci à une suite d’accords à saveur disco house; la basse oscillante apporte une ponctuation rythmique très efficace.

Dark Valley Intercourse ralentit le tempo, un peu comme une balade darkwave au rythme saccadé et à la texture brillante. Le son saturé de Jennifer s’enchaîne au kick et renouvelle son souffle sur un glissando dissonant. La pièce prend une pause d’algorithmes rétro pour se rapprocher des traitements numériques du jour, ça fait changement, au point de me faire penser à Levitation sortie plus tôt cette année. Risking my life repose sur un duo kick et basse, Ghost Twin collabore à la voix et apporte une ligne mélodique aérienne qui plane au-dessus de la trame synthétique.

L’arpège en boucle de Youth Escape sert de base mélodique à la voix trafiquée numériquement au vocodeur; c’est pas mal cute. The Curse part sur une ligne de basse en boucle, le rythme ancre la suite dans le béton jusqu’à ce que la pièce explose en bombe acid house. Il y a (enfin) une résolution mélodique qui nous propulse parmi les étoiles tellement les harmoniques brillent. Final Survivor Girl continue dans la mélodie en boucle sous forme de techno qui sert à faire vibrer chaque fibre du corps; version rave fin 90. Midnight Rendez-vous (Outro) conclue en reprenant le thème mélodique de la première pièce, avec une nouvelle boucle de clavecin trafiqué.

Cortes a résolument développé un talent pour les sonorités et structures rétro inspirées du new wave et du techno. Maintenant que nous avons un album entier à savourer, on peut apprécier davantage les mouvements qui tendent vers le disco ou le darkwave. Always Loved est en ce sens très bien produit, et même si certaines oreilles trouveront la finition un peu trop luisante par moment, celui-ci devrait se retrouver tout naturellement sur les listes d’écoutes des fans de Com Truise, Vitalic et autres projets électros qui font danser en 2017.

MA NOTE: 7/10

Das Mörtal
Always Loved
Lisbon Lux Records
37 minutes

https://dasmortal.bandcamp.com