Le Vieux Stock Archives - Le Canal Auditif

Les Cowboys Fringants – Break Syndical

Été 2003, je termine mon secondaire. Mes occupations à ce moment-là sont plutôt simples : je travaille comme commis dans l’épicerie du coin, je rêve de devenir comédien, je ne me peux plus d’attendre l’automne qui veut dire début du Cégep St-Laurent et les soirées, je les passe avec ma gang d’amis dans le sous-sol de Simon. On fait nos expériences d’ados, les premiers pétards, on se trouve cool parce qu’on boit de la téquila (ouache) et on finit par passer la majorité de notre temps à écouter de la musique et des films. Bref, mes parents auraient trouvé que je ne faisais pas grand-chose de ma carcasse et pourtant… ces moments-là m’ont ouvert l’esprit et m’ont profondément marqué.

Il faut dire que pendant la fin de mon secondaire j’étais un métalleux, j’écoutais du Iron Maiden, je portais un coat de cuir (que je porte toujours d’ailleurs) et je ne voulais rien savoir de la guitare acoustique. Ça, c’est jusqu’à ce que je tombe sur En Berne. Il faut se replacer en contexte, j’ai 17 ans, je découvre le nationalisme et le contexte politique, mon identité d’adulte et je commence à me fâcher contre la société : trop de grandes entreprises qui se foutent de leurs employés, trop de pollution, trop de laxisme de la classe politique… vous me direz que ça n’a pas changé. Vous avez malheureusement trop raison. Mais, à ce moment-là, quand je tombe sur En Berne, j’ai l’impression que Jean-François Pauzé a écrit ça pour moi :

«C’est ça l’problème de ma patrie
Y’a pas personne pour s’indigner
Contre la fausse démocratie
Qui sert les riches et les banquiers
Dans cette contrée peuplée d’ignares
‘Faut pas trop s’rappeler d’son histoire
Ici y’a juste les plaques de char
Qu’y ont encore un ti-peu d’mémoire…»
– En Berne

Et c’est aussi comme ça que toute ma gang a découvert Les Cowboys Fringants. On est tombé dans la marmite tous en même temps, et Break Syndical a été notre porte d’entrée dans le monde à la fois engagé, ironique et mélodieux des Cowboys… pis tous les gars avaient un petit kick sur Marie-Annick, mais ça c’est un autre affaire et c’est pas mal moins important. Encore aujourd’hui, quand La Manifestation part, je me rappelle des moments passés dans la rue devant le cégep St-Laurent à dénoncer les compressions des prêts et bourses du gouvernement Charest. C’était l’époque juste avant Libérez-nous des Libéraux de Loco Locass. Nous étions jeunes, dynamiques, rebelles et on voyait bien que le gouvernement en place était en train de dilapider nos biens à la manière d’un syndic de faillite.

Pendant que j’écris ces lignes, Toune d’automne se met à jouer avec son air réconfortant. Il va sans dire que je connais encore les paroles par cœur. En tant que fan aillant beaucoup traîné dans les concerts du groupe je substitue : « Jure-moi donc que c’fois là tu restes à maison pour de bon » pour « Jure-moi donc qu’t’es pas devenue fédéraliste ma petite crisse ». Ça parle aussi de Simon, parallèle si facile à faire avec mon Simon chez qui on végétait le soir en se posant pas mal de questions sur la vie. J’ai toujours beaucoup aimé les chansons mélancoliques des Cowboys. L’Hiver Approche récit d’une personne cassée, m’a souvent résonné dans la tête pendant l’université quand j’avais de la misère à arriver et que le Kraft Dinner était la seule chose que je pouvais me payer pour souper. C’est aussi sur Break Syndical qu’on trouve la poignante Ruelle Laurier avec ses paroles crues qui expose un univers familial dysfonctionnel et violent. Une des rares chansons écrites par Karl Tremblay plutôt que Jean-François Pauzé. Encore aujourd’hui, ça me donne des petits frissons quand le violon de Lépine embarque et que le texte se fait particulièrement dur :

« Ma mère vivait ça tranquillement
En faisant semblant d’l’aimer
Angoisée tout en sachant
Qu’y allait r’venir pour son péché

Elle fermait les yeux doucement
Pendant qu’y a prenait par les cheveux
L’a faisait mettre à genoux devant l’divan
Assouvir ses instincts vicieux

Mercredi soir après le hockey
J’vas attendre mon père chez l’vieux Dugas
Quand y va prendre la ruelle Laurier
J’vas m’arranger pour qu’y en sorte pas…»
-Ruelle Laurier

Pratiquement toutes les chansons de Break Syndical sont devenues des classiques pour quiconque suit le groupe. De Joyeux Calvaire à l’humoristique Heavy Métal en passant par le premier chapitre de l’histoire de Jay-Pee Labrosse intitulé La noce. C’est l’album qui a permis au groupe de devenir un phénomène de société qui les a menés en France et qui a culminé le 30 décembre 2003 au Centre Bell. Un phénomène qui s’est construit par le bouche-à-oreille et par la ferveur de ses fans. Ce soir-là, on était là, toute la gang à danser dans les rouges avec des milliers d’autres jeunes adultes qui avaient envie que les choses changent. On était content d’entendre Dom Lebo nous conter des blagues entre, et souvent pendant, les chansons et voir Jérôme Dupras groover comme jamais à la basse. Dupras, c’est un maudit bon bassiste, on l’oublie souvent.

Aujourd’hui, on a la trentaine. J’espère qu’une partie de cette utopie-là vit toujours en nous; celle de vouloir faire de notre société un monde plus juste et équitable, plus vert et plus respectueux. Je dois aux Cowboys Fringants de m’avoir accompagné à travers la myriade de questions qu’on se pose au début de l’âge adulte. Quand on essaie de comprendre qui on est et comment on a l’intention d’aborder la société et le monde. Aujourd’hui, certaines chansons viennent encore me chercher, me mettre à fleur de peau, me chambouler et je connais encore chacune des paroles de chacune des chansons de Break Syndical. Merci gang. C’était un pas pire record que j’aime encore beaucoup.

Les Cowboys Fringants
Break Syndical
La Tribu
2002

http://www.cowboysfringants.com/

Arcade Fire – Neon Bible

Ce lundi 6 mars 2017, les mélomanes célébraient le 10e anniversaire de Neon Bible d’Arcade Fire. Oui, déjà dix ans. J’ai été étonné autant que vous en réalisant que ce disque remarquable m’accompagnait depuis tout ce temps. En m’y replongeant il y a trois semaines, j’en suis venu à la conclusion que le deuxième album d’Arcade Fire n’a pas pris une seule ride.

Me replonger dans l’univers de Neon Bible fut un réel plaisir, car, pour moi, comme pour certains d’entre vous, il s’agit d’un album marquant. Cette offrande d’Arcade Fire, possiblement le groupe québécois le plus populaire à l’époque, a évoqué de beaux souvenirs. Je me rappelle encore clairement avoir découvert Arcade Fire par l’entremise d’un de mes enseignants au cégep. C’était en 2004. Il m’avait prêté son CD de Funeral. J’ai capoté. J’ai écouté le disque sur « repeat » pendant un mois. Après un premier microsillon aussi époustouflant que Funeral, les mélomanes étaient en droit d’avoir de grandes attentes en vue de la sortie de Neon Bible. Verdict : mes attentes ont été satisfaites. Il y a dix ans, Arcade Fire nous livrait un deuxième sans-faute.

Tout comme sur Funeral, Arcade Fire propose sur Neon Bible un savant mélange de moments frénétiques et de moments posés. C’est d’ailleurs l’une des qualités d’Arcade Fire. Ils déterminent l’ordre des chansons de la même manière qu’un scénariste doué met bout à bout les scènes d’un film. Une scène paisible dans laquelle l’harmonie règne laisse place à un moment fort, une crise, un pivot. Nous n’avons qu’à penser à Neon Bible qui laisse place à Intervention et No Cars Go qui succède à Windowsill. Sans transparaitre dans chacune des chansons, cette frénésie traverse le disque. Et c’est en partie cette énergie qui me séduit.

J’avoue même que pendant quelques années, lorsque quelqu’un me demandait quel est mon album d’Arcade Fire préféré, je répondais « Neon Bible ». Oui, je sais. Je me suis ravisé il y a quelques années. Cela dit, encore à ce jour, le deuxième microsillon du groupe occupe une place spéciale dans mon cœur.

Bien que toutes les chansons composant ce disque soient de qualité et perdurent après 10 années passées dans nos tympans, certaines se démarquent du lot. Je pense ici aux incontournables Black Wave/Bad Vibrations, No Cars Go et le chef-d’œuvre intitulé My Body Is a Cage.

À réécouter, pour le pur plaisir que procurent les grandes œuvres.

Arcade Fire
Neon Bible
Merge Records
2007

Aphex Twin – Selected Ambient Works 85-92

Richard D. James, alias Aphex Twin, a laissé sa marque dans l’histoire de la musique électronique en démontant de l’ambient, du house et du techno pour tout remonter différemment, comme des blocs LEGO. Ça prenait la spontanéité d’un enfant et la précision d’un chirurgien pour faire bifurquer ces courants, et James l’a fait avec un grand sourire. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, j’ai le plaisir de fêter le vingt-cinquième anniversaire de Selected Ambient Works 85-92 (1992), le premier album studio d’Aphex Twin, publié sur R&S Records.

En 92, je ne connaissais pas du tout Aphex Twin, en fait le grunge avait pris tellement de place que la musique électronique avait un peu pris le bord. Je me rappelle de la bande sonore de Cool World (1992) et de deux pièces extraites du premier album de Moby, Ah-Ah et Next is the E, de l’acid techno fait sur mesure pour les raves. Il y avait aussi The KLF et The Orb qui ne se tenaient pas loin de l’acid avec leurs couleurs house et ambient respectivement. Ce n’est que deux ans plus tard qu’un ami m’a fait écouter quelques pièces de Selected Ambient Works Volume II (1994), et bien que je trouvais les textures sonores captivantes, je venais de tomber dans The Downward Spiral (1994), et Aphex Twin était trop abstrait à mon goût à ce moment-là.

Ce n’est que trois ans plus tard que le nom d’Aphex Twin allait se graver dans ma mémoire. Trent Reznor venait de sortir The Perfect Drug (1997), et sur le coup je n’étais pas tout à fait certain de la mode des breakbeats et des contretemps; j’étais brainwashé par le « four to the floor » des soirées gothiques industrielles. N’empêche, c’est ce qui m’a permis d’apprécier un truc un peu plus rough qui m’a beaucoup impressionné cette année-là : Come to Daddy (1997). Je tiens à remercier le réalisateur Chris Cunningham d’avoir produit un vidéoclip qui me hante encore aujourd’hui.

Aphex Twin devenait ainsi un nom familier, aux côtés d’artistes tels que Autechre, publiés sur l’étiquette Warp. L’intelligent dance music était en train de faire sa place sur la scène underground pendant que le big beat vivait son heure de gloire sur les ondes de masse. La première réaction à ce « nouveau » genre était de se demander à quoi pouvait bien correspondre du stupid dance music; et ça devenait clair juste en le disant. Le IDM délaissait le formatage rigide de la pop, les couplets et les refrains, l’anticipation qui les accompagne; pour une approche plus abstraite, inspirée des microvariations de l’ambient, de la répétitivité de la polyrythmie et de l’exploration sonore. C’était une proposition qui ouvrait les frontières de la musique électronique pour laisser entrer une part d’électroacoustique.

C’est dans cet ordre d’idée que j’ai découvert le reste de la discographie d’Aphex Twin, pour finalement aboutir (en dernier) sur Selected Ambient Works 85-92. Je dois avouer qu’à la première écoute, je n’ai pas trop compris l’enthousiasme qui avait eu lieu à sa sortie. Ça m’avait fait penser à l’album Phaze Two (1992) d’Intermix, un deuxième projet de Front Line Assembly, dont le thème esthétique faisait également une grimace au format dance pop de l’époque.

SAW 85-92 a tout de même très bien vieilli, l’abstraction des structures des pièces et le travail sur les sonorités y sont pour beaucoup. Il n’y a pas de simples ou de succès taillés sur mesure pour les discothèques, et c’est ça le but en fait; de décrocher de l’époque one-hit-wonder du dance pop pour l’amener tranquillement dans une direction plus près de la créativité des compositeurs. À (ré)écouter si vous souhaitez avoir une idée de comment ça sonnait avant que tout change pour de bon.

https://warp.net/artists/aphex-twin/

Elliott Smith – Either/Or

En 1997, Elliott Smith était déjà un auteur-compositeur-interprète bien établi sur la côte ouest-américaine. Malgré deux premiers albums bien reçus, Smith n’était pas encore connu ailleurs aux États-Unis. Son groupe rock, Heatmiser, très actif à Portland, OR (ground zero du hipsterisme, semble-t-il) n’a jamais vraiment percé. C’est ainsi que le multi-instrumentiste s’est dirigé tranquillement vers une carrière solo loin des pédales de distorsion du grunge. Après tout, le rock de guitare était largement donné pour mort dans ces années après la disparition de Kurt Cobain.

Dès 1994, Smith lance son premier album, Roman Candle. L’année suivante, le prolifique musicien (toujours membre de Heatmiser) fait paraître un album éponyme. Hors des contraintes d’un groupe rock, Smith enregistre des chansons très personnelles sur un bon vieux 4-track, seul avec une guitare acoustique. Bien que ce concept ne soit en aucun cas nouveau, les chansons de ces deux albums se démarquent par des thèmes très sombres (nous sommes encore un peu dans l’époque grunge, après tout) et des suites d’accords plutôt complexes, démontrant ainsi un véritable talent de compositeur.

Either/Or est donc le point tournant de la discographie de Smith. Même si la guitare acoustique domine, le multi-instrumentiste qu’était Elliott Smith incorpore désormais l’ensemble des instruments rock à ses arrangements. C’est le début de sa véritable carrière solo qui l’amènera autour du globe, en passant par les Oscars, jusqu’à une fin tragique, en 2003.

Speed Trials et Alameda ouvrent l’album sans trop surprendre l’auditeur avec des guitares acoustiques et de subtils arrangements de basse et de batterie. Mais c’est avec Ballad of Big Nothing qu’Elliott Smith ouvre la machine et indique à ses fans de la première heure qu’il renoue avec le rock. Plus loin dans la liste des chansons, Cupid’s Trick annonce la suite des choses, étant la seule pièce de l’album avec de la distorsion et une montée épique.

Malgré tout, l’artiste semble toujours avoir un pied dans l’univers folk et un autre dans le monde du rock. Des chansons comme Pictures of Me, No Name No.5, Rose Parade et 2:45am sont toutes bâties sous le modèle du on-commence-avec-une-guitare-acoustique-et-on-embarque-la-batterie-plus-loin. Comme si ces pièces représentaient l’insécurité de Smith à quitter pour de bon le confort d’un groupe rock et se concentrer à 100 % sur une carrière en solo.

De même, Punch and Judy est une excellente ballade acoustique avec un clavier subtil et une guitare électrique tout en douceur qui vient soutenir la suite d’accords. Pour un musicien qui avait enregistré ses deux premiers albums avec les moyens du bord, Smith démontre une plus grande maturité en studio et une certaine facilité pour les arrangements. La même chose pourrait être dite pour Say Yes, chanson qui met un terme à l’album, garnie de parfaites harmonies vocales.

Cela dit, Between the Bars reste le véritable chef-d’œuvre du disque. Une des meilleures chansons du répertoire de Smith, cette dernière, au texte ambigu, est tout simplement sublime. Les vers portent l’auditeur à se questionner s’il s’agit de l’histoire d’un « pub crawl », du début d’une relation malsaine ou de la dépendance de façon générale. En fait, c’est probablement un mélange de tout ça. Les abus de toutes sortes d’Elliott Smith sont bien documentés et ont fait l’objet de plusieurs autres de ses chansons par la suite. D’ailleurs, l’époque de Either/Or marque le début de la descente aux enfers pour Smith, selon ses amis et collaborateurs de l’époque.

Note aux milléniaux : Vous ne le savez peut-être pas, mais dans les années 90, les vedettes du rock ne carburaient pas au thé vert, yoga et diètes végétaliennes comme toutes ces têtes d’affiche osheagiennes qui font les manchettes de nos jours. Non, certains d’entre eux avaient de très mauvaises habitudes de vie et n’hésitaient à s’en inspirer. Pour le meilleur et souvent le pire. Elliott Smith en était un triste exemple.

Mais on s’éloigne un peu…

Finalement, impossible de passer sous silence une autre très grande chanson de l’album, Angeles. Avec son riff complexe, Smith démontre ici qu’il n’était pas seulement un artiste tourmenté qui alignait les accords sur une guitare acoustique, mais bien un musicien de grand talent.

La suite de l’œuvre sera tout aussi excellente. XO et Figure 8 seront de bons albums de guitares à une époque un peu difficile pour ce style de musique. Bien sûr, c’est une ballade acoustique, Miss Misery, qui le fera connaître du grand public.

Il importe aussi de souligner From a Basement on The Hill, album sorti après son (apparent) suicide qui comporte son lot de bonnes chansons, bien que non officiellement terminé. N’eût été son décès, l’artiste qui avait 34 ans au moment de sa mort aurait très certainement réussi à faire paraître d’autres bons albums.

Either/Or n’était que le début de son ascension, tant artistique que commerciale.

Elliott Smith
Either/Or
Kill Rock Stars
1997

My Bloody Valentine – Loveless

Fin 1997 : Premier contact avec une intrigante affiche placardée dans le Secteur 8 de Midgar.

1998 : Achat d’une copie de Loveless et d’un nouveau lecteur de disque compact Sony.

2002-2006 : Loveless devient un fidèle compagnon lors des longues nuits d’étude.

2007 : My Bloody Valentine se réunit. Le groupe annonce leur premier concert aux États-Unis en 16 ans au festival ATP New York. J’achète immédiatement un billet avec un groupe d’amis.

Septembre 2008 : grippé et engourdi par la pseudoéphédrine contenue dans le Drixoral qui me maintient temporairement en vie, j’assiste incrédule au fameux holocauste sonore (You Made Me Realize). Certains s’aventurent à retirer leurs bouchons. Mauvaise idée.

2010-2012 : Je fais l’acquisition d’une Jazzmaster et d’une Jaguar.
¸
Janvier-février 2013 : Personne n’y croyait. La suite de Loveless existe vraiment et elle se nomme m b v. Le soir où le disque doit être diffusé en version numérique, le 2 février, je ne dors pas. Le site Internet officiel du groupe connaît des ratées. J’y parviens. Je réalise deux écoutes complètes de l’album sans interruption.

6 novembre 2013 : My Bloody Valentine s’arrête au Métropolis à Montréal dans le cadre d’une tournée promotionnelle de m b v. En raison du travail, je ne peux assister au spectacle. Je m’en veux encore.

4 novembre 2016 : Loveless célèbre ses 25 ans d’existence. J’envisage rédiger un texte pour souligner l’événement, mais je m’écroule devant mes responsabilités. Ce n’était que partie remise.

Écrire à propos de Loveless de My Bloody Valentine est à la fois une tâche simple et complexe. La simplicité de l’exercice s’explique par le fait qu’il y a tellement de choses à raconter à propos de ce chef-d’œuvre. Paradoxalement, c’est aussi pour cette même raison qu’il s’avère difficile de rester pertinent en regard du nombre incalculable de textes, analyses, entrevues et éditoriaux qui ont été produits au fil des années. Des livres ont été écrits et certains auteurs ont payé le prix de la crucifixion publique pour avoir sombré dans « le mythe » plutôt que de célébrer la rigueur journalistique. À ce sujet, pour les curieux, je vous invite à faire une petite recherche à propos d’un certain David Cavanagh, auteur du très controversé ouvrage The Creation Records Story : My Magpie Eyes Are Hungry For The Prize.

Il existe un consensus historique : Loveless, pour les initiés, est aujourd’hui porté au pinacle de la « scène qui se célébrait elle-même ». L’exercice est simple, il suffit de consulter n’importe quelle liste énumérant les albums shoegaze les plus influents de l’histoire et Loveless trônera toujours au sommet. Peu de groupes peuvent se targuer d’avoir atteint un tel niveau de légitimité. Lorsque certains avoueront préférer Nowhere de Ride ou Souvlaki de Slowdive, à titre personnel, ceux-ci n’oseront jamais pousser l’audace de remettre en question la Couronne. Pour les anticonformistes, cela a de quoi faire froncer leurs sourcils. Pourtant, l’autorité de la bande de Dublin est si convaincante que même les plus sceptiques finissent toujours par se rallier à l’opinion dominante.

À sa sortie, Loveless en a déstabilisé plus d’un. Bien que certaines caractéristiques stylistiques assez particulières avaient déjà été mises en lumière en 1988 sur Isn’t Anything, peu de gens s’attendaient à vivre une révolution de paradigme. Le choc fut brutal sans pour autant être instantané. Souvenons-nous qu’un certain Nevermind, figure emblématique du « son de Seattle » – la nouvelle voix d’une génération – frappait de plein fouet le monde quelque mois précédant la sortie tumultueuse de Loveless.

Comble de l’ironie, les racines unissant le grunge de Nirvana et l’identité de My Bloody Valentine (et par extension, celle de Swervedriver, par exemple) s’avéraient être en bonne partie les mêmes. En fait, plusieurs groupes qui sont maintenant catégorisés comme du shoegaze étaient à l’époque perçus par la presse musicale comme des formations de musique psychédélique ayant un penchant pour le rock alternatif tout en s’inspirant en bonne partie des idoles du punk et du noise rock américain des années 80 (Husker DüSonic YouthDinosaur Jr., etc.). Le terme « shoegazing » ne fut qu’une expression reprise par le New Musical Express (NME) afin de catégoriser cette grappe de groupes britanniques gravitant autour des bureaux de Creation Records et de 4AD et qui accordaient une attention très particulière à leurs pédales d’effets… Car en plus d’affectionner les lampes surchauffées des amplificateurs d’outre-mer, les premières formations shoegaze entretenaient aussi une histoire d’amour bien assumée avec les sonorités planantes de certains de leurs compatriotes européens. Pensons ici à The Smiths ou aux Cocteau Twins.

L’autre point de convergence se situe dans l’appropriation des guitares Jaguar et Jazzmaster de Fender par les ténors du noise rock (J. MascisThurston Moore ou Lee Ranaldo) ce qui aura très certainement inspiré la formation irlandaise. Le lien est si évident que Kevin Shields développera la signature sonore de Loveless précisément autour d’une utilisation tout à fait ingénieuse du système de trémolo desdites guitares. Cette fascination se traduira par la publication d’un maxi au nom évocateur (Tremolo) qui avait pour but de préparer la venue de Loveless. Le disque sera finalement présenté au monde à l’intérieur d’une pochette au visuel désormais légendaire : le fameux plan rapproché d’une Jazzmaster – complètement floue – se superposant à un emblématique fond rose. L’image est d’une puissance remarquable.

Ce qui se dégage principalement de Loveless, que ce soit à la première ou à la centième écoute, c’est ce sentiment de flottement généralisé porté par les ondulations du trémolo et les multiples couches et textures vocales qui se combinent aux innombrables feedbacks de guitares contrôlés à la perfection. Le travail de production de l’album joue d’ailleurs ici un rôle fondamental : Kevin Shields, par son perfectionnisme excessif et sa vision non conventionnelle de la musique, n’a absolument rien laissé au hasard. Selon les dires de Shields lui-même (McGonigal, 2007 : 43), la majorité des ingénieurs ayant touché à l’album (à noter ici que les deux seuls producteurs sont Kevin Shields et Colm Ó Cíosóig en ce qui concerne la pièce Touched) était incapable de saisir la portée réelle du projet. Des dizaines de personnes créditées à titre d’ingénieurs et d’assistants, la majorité n’aurait que préparé des infusions de thé et déplacé des pieds de microphones. On apprend que ce serait alors Alan Moulder qui aurait finalement été l’un des seuls ingénieurs ayant bénéficié de la pleine confiance de Kevin Shields. En guise d’anecdote, Trent Reznor et Billy Corgan, impressionnés par Loveless, feront appel aux services de Moulder pour les productions respectives de The Downward Spiral (1994) et Mellon Collie And The Infinite Sadness (1995).

Pour ma part, et pour celle d’un millier d’autres, j’en suis certain, Loveless représente l’apothéose d’un style qui n’a à ce jour pas encore été surpassé. Combien de groupes au fil des années ont tenté d’émuler cette magie faisant d’Only ShallowCome in Alone ou Soon des classiques intemporels? Réussira-t-on un jour à transcender les sommets atteints en 1991? Le déclin du grunge et l’émergence de la britpop au milieu des années 90 auront eu un effet dévastateur sur le développement du style. La vague « nu-gaze » (un concept assez contesté) du début des années 2000 n’aura quant à elle pas été très concluante. Heureusement, certains joyaux s’inspirant fortement des prouesses de My Bloody Valentine ont tout de même émergé ici et là au cours des vingt-cinq dernières années. Pensons ici à 23 de Blonde Redhead (produit par devinez qui…) et Future Perfect d’Autolux. Ceci dit, il ne faut pas perdre espoir, car une toute nouvelle génération de « shoegazeurs » semble prête à porter à nouveau le flambeau. J’ai certains noms en tête, si cela vous intéresse…
 
RÉFÉRENCE :

McGonigal, M. (2007). Loveless. 33 1/3, Continuum International Publishing Group.

*Cet ouvrage dresse un portrait assez intéressant du contexte entourant la création de Loveless. Kevin Shields a été consulté dans le cadre du projet.

My Bloody Valentine
Loveless
Sire Records
1991

https://www.mybloodyvalentine.org//home?hs=1