Chroniques

Pink Floyd

Meddle

  • Harvest Records
  • 1971

Un monument de l’histoire de la musique rock fête son cinquantième anniversaire cet automne! Sixième album du groupe britannique Pink Floyd, Meddle a marqué un moment décisif dans leur discographie, un peu comme Revolver l’a fait avec les Beatles cinq ans plus tôt. L’un a mené à Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, et l’autre à The Dark Side of the Moon, deux albums qui ont redéfini le rôle du studio d’enregistrement dans la musique populaire, et repoussé les limites de la réalisation bien au-delà de la compilation de chansons radiophoniques. Bien entendu, Pink Floyd n’était pas radiophonique comme les Beatles, mais on comprend à partir de là que le principe de direction artistique allait permettre au groupe de faire ce qu’il voulait.

Dans leur cas, c’était d’aller enregistrer ailleurs qu’à Abbey Road, comme au AIR Studios de Sir George Martin, où se trouvait un tout nouveau seize pistes qui allait leur permettre de doubler les possibilités de montage et de mixage. Malgré cela, le quatuor a gaspillé un temps de studio horrifique à se demander comment il allait faire oublier Atom Heart Mother et leur réputation de groupe rock psychédélique. C’est que Barrett n’était plus là pour assurer une continuité auprès de leur public établi, et chacun sentait avoir fait le tour du sujet après cinq albums de recherche et développement. Le groupe avait besoin d’un nouveau départ, est c’est par l’expérimentation qu’ils ont fini par le trouver avec un ping de sonar.

Meddle commence avec la bombe rythmique One of These Days, composée à partir d’une ligne de basse passée dans un effet écho (Binson Echorec). Gilmour la jouait un peu mieux techniquement, donc c’est lui qu’on entend en premier à droite avec des cordes claires (et neuves), avec Waters qui embarque en panoramique à gauche de façon plus rugueuse avec ses vieilles cordes sales. La pièce était partie pour rester tel quelle jusqu’à ce que Gilmour suggère d’ajouter le segment en vibrato. Celui-ci culmine de façon mémorable avec la voix trafiquée de Mason qui dit « One of these days I’m going to cut you into little pieces », en faisant référence aux rubans magnétiques à gérer à l’époque. À tout cela s’ajoute une course automobile infernale sur deux pistes de lap steel guitar, un piano honky tonk et du vent généré par un synthétiseur VCS-3 pour ouvrir et fermer l’explosion.      

A Pillow of Winds laisse redescendre les débris sous forme de ballade acoustique à l’allure aérienne et au thème pastoral, dans le sillon de Grandchester Meadows (Ummagumma). Fearless accentue le tempo avec ses guitares rythmiques, sur un texte qui s’inspire de Syd Barrett et son détachement face aux événements qui ont mené à son départ. La pièce se conclue sur un enregistrement de foule du Liverpool F.C. qui chante en chœur You’ll Never Walk Alone, en solidarité avec tous les crazy diamonds comme Syd.

San Tropez revient à une certaine légèreté humoristique avec son motif jazz et ses paroles cyniques, en réaction à la compagnie de disque qui a commis l’erreur de demander une piste joyeuse à promouvoir pour le temps des Fêtes. Seamus suit comme la farce qu’elle est censée être, une pièce de blues enregistrée lorsque le groupe était complètement gelé, avec un microphone dirigé vers le chien (Seamus) qui hurle lorsqu’il entend du blues.

C’est à ce moment que l’on ferme les yeux un instant, en attendant avec anticipation le premier ping de sonar joué par un si aigu au piano qui passe à travers un haut-parleur Leslie et une Binson Echorec. C’est le segment 1 d’une suite d’expérimentations numérotées de 1 à 36 regroupés sous le nom Nothing, ensuite Son of Nothing, et également Return of the Son of Nothing (durant une tournée en mai 71) pour finalement aboutir à Echoes. Le chef-d’œuvre de rock progressif de Pink Floyd est le résultat de six mois de travail, à éliminer la majorité des expérimentations pour partir du légendaire ping, et y associer un thème aquatique qui évolue de façon épique en huit parties sur un peu plus de vingt-trois minutes.

Il n’y a pas vraiment de mots pour décrire la sensation que Meddle laisse après qu’Echoes se soit évaporée dans un brouillard de voix désincarnées. Peut-être celle d’avoir été témoin d’un phénomène cosmique duquel les oreilles décodent un savoir universel. Reste que l’album sert de charnière entre l’époque spatiale psychédélique initiée par Barrett, pour passer à des thèmes plus centrés sur l’expérience humaine. Les paroles d’Echoes montrent des indices sur les convictions socialistes de Waters, sur l’interdépendance avec l’autre et l’absence d’autorité universelle, comme quoi nous ne sommes que des échos de nous-mêmes et de nos ancêtres. Bonne fête Meddle!