Chroniques

Les Colocs

Dehors Novembre

  • Le Musicomptoir
  • 1998

J’ai beau faire une tête d’enterrement
Y’a personne qui m’prend au sérieux
J’suis très jaloux très secrètement
D’la profondeur des malheureux

— Belzébuth

Je suis couché sur le sol. Je regarde le plafond noir d’un des nombreux locaux de répétition de l’UQAM. On est en 2008. Je suis avec ma collègue Nadia, on jase de la vie en travaillant sur une scène de théâtre. Pis je lui shoote ça. Elle me regarde quelques instants. Puis elle enchaîne avec : « Tu viens de te séparer de ta fiancée, non? Je t’ai vu, tu fais le party… t’es pas toujours en forme le matin. Coudonc’ essayes-tu de faire un Dédé de toi? Ça ne finit jamais bien ces histoires-là. » Début vingtaine, ça vient de me fesser en pleine face que certaines de mes habitudes de vies sont peut-être pas idéales.

Puis, il y a le film Dédé qui dépeint certains traits de Dédé… oui. Pour ceux qui ont fricoté avec l’industrie musicale, tu sais que c’est un peu doux comme façon de traiter la réalité. C’est difficile la vie de tournée. Certains diront que les gens se plaignent le ventre plein, mais quand t’es jamais chez vous, toujours loin des gens aimés, sur le party avec des personnes qui le font juste une fois semaine quand t’es rendu à ta cinquième brosse et qui t’idôlatres, ça fait son œuvre. Surtout si en plus le bonheur ne te vient pas facilement et même si personne ne te prend au sérieux. C’est un peu la tragédie qui entoure la mort de Dédé Fortin, le 8 mai 2000, presque 18 ans jour pour jour.

Mon corps c’est un pays en guerre su’l’point d’finir
Le général de l’armée de terre s’attend au pire
J’ai faim, j’ai frette, je suis trop faible pour me lever
d’boute
On va hisser le drapeau blanc un point c’est toute

— Dehors Novembre

En rétrospective, cette chanson écrite pour Patrick Esposito di Napoli, mort du SIDA 4 ans plus tôt et harmoniciste du groupe pour le premier album, prend aussi des allures de confession de la part de Fortin. Dehors Novembre est une œuvre grise dans le propos, mais puissante et colorée dans l’instrumentation. Les frères Diouf y insufflent de la beauté tout comme les membres des Colocs qui livrent le meilleur d’eux-mêmes. Alors que le Québec attendait la suite de Julie, le groupe a livré une œuvre cryptique, sombre, profonde et d’une beauté rarement égalée. Belzébuth à elle seule est une pièce atypique qui inclut de nombreux procédés qui laissent normalement froids : du spoken word, du jazz gipsy, une montée qui prend 5 minutes… mais malgré tout ça, la voix légèrement enrouée de Fortin nous happe comme le chant d’une sirène pendant que la flûte nous ensorcèle. L’histoire d’un chat de salon qui cherche la liberté et qui passe naturellement par la mort… difficile de dire que les signes n’étaient pas là.

Même si la mélancolie et les pièces qui traitent de la mort sont marquantes sur Dehors Novembre, ce n’était pas un chant funèbre constant.

Je ris au nez des vendeurs d’ordre
Des exploiteurs endimanchés
Distributeurs de cochonneries
Et de bonheurs préfabriqués
Allez vous en au paradis
Bande de téteux pis lachez-moé
Ch’tanné d’entendre toutes vos conneries
Vos saloperies pis vos menteries
Pis d’voir vos yeux ambitionneux
Crier youppie! J’ai réussi!
Ostie

— Pis si ô moins

Bien que Dehors Novembre soit devenu un succès incontournable au Québec, n’en demeure pas moins que Fortin n’y va pas de main morte pour critiquer notre société. Et la critique, il ne la réserve pas que pour les autres, Tassez-vous de d’là est une pièce qui fait état d’une énorme culpabilité. Celle de l’ami qui a l’impression d’avoir laissé tomber un proche. Mike Sawatsky qui se remettait à peine d’un accident quasi mortel est aussi là pour chanter un blues sur U-Turn tout comme André Vanderbiest qui chante La Maladresse.

C’est à cause de mon répondeur
Y’a absolument rien su’a cassette
J’te dis qu’à soir dans mon p’tit cœur
Y fait frette

— Le répondeur

Le répondeur, c’est pas mal le noir total. Et c’est pour ces chansons qu’on se rappelle que tout n’allait pas bien pour Fortin. Sur celle-ci, il livre une magnifique interprétation de paroles d’une densité impressionnante. Ce n’est pas rien que celle-ci est suivie du cri de Tout seul. Une chanson qui dépeint le trip maniaque d’un dépressif qui fait un tour au Quai des Brumes, s’est enfilé une couple de pintes et ne sait plus quoi faire de cette énergie qui le prend tout entier. Entre les deux, il y a la lucidité de Tellement longtemps et ses rythmes aux airs de tabac qui fait rire. Des paroles crues et directes qui parlent du mal d’être.

Dehors Novembre est un monument dans la culture québécoise. Le genre d’album qui peut se targuer de tenir à côté de l’album Jaune de Ferland ou encore À qui appartient le beau temps? de Piché. Le genre d’œuvre qui traverse les époques et parle toujours aux mélomanes. Parce que le vide des trous noirs émotionnels, c’est un sujet autour duquel on pourra toujours se rassembler. Et peut-être s’entraider. Se soutenir. Et s’aimer un peu. C’est important.

J’arrive d’vant l’docteur y m’dit comment ça va la vie?
J’ai pu envie de vivre c’est ça que je lui ai dit
Y’a pu rien qui m’fait rien si tu veux mon avis
Y’a sûrement quelque chose qui est pas normal

Ah! Dis moi si je suis tout seul

— Tout seul

 

2 commentaires

  1. Feltyboy, le 2018-05-17 à 11:47

    Super chronique LP, Merci! Me ramener Dehors Novembre est toujours source de joie nostalgique, même si c’est contradictoire, c’est le feeling que DN continue sans cesse de me donner et c’est là que réside sa magie pour moi. En 1998, je n’étais pas très musique Queb ( autre que Bélanger et Leloup) et surtout pas très fan de Julie et Passe-moi la puck… Je me souviens qu’un collègue de studio était arrivé avec des pistes de DN et ça nous avait littéralement soufflé. D’ailleurs il y a 20 ans ( déjà!) j’avais qualifié cette pièce de The End québécois. Malheureusement, il m’aura fallu la parution de DN et surtout le décès de Dédé pour réaliser toute l’ampleur poétique, musicale et visuelle des Colocs. Mon collègue m’a invité plus d’une fois à aller les voir live, ce que je n’aurai jamais fait…Shame on me.

    • Louis-Philippe Labrèche, le 2018-05-17 à 12:08

      Merci Pat! C’est vraiment swell comme message. C’est certainement un des albums qui m’a le plus marqué à vie. J’étais trop jeune à l’époque pour même comprendre l’ampleur et l’importance des Colocs et surtout de Dédé Fortin. Je l’ai vécu par après, quand j’ai commencé à en écouter à la fin de l’adolescence. Malgré les années qui passent, ça reste un album auquel j’adore revenir.

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