Chroniques

Jeff Buckley

Grace

  • Columbia Records
  • 1994

Elliott Smith, Amy Winehouse, Nick Drake, Dédé Fortin, et combien d’autres… Les artistes au destin tragique exercent sur nous une fascination qui va souvent au-delà de leur œuvre elle-même. En août 1994, trois ans avant sa mort, Jeff Buckley lançait son unique album en carrière, le mythique Grace. Vingt-cinq ans plus tard, l’occasion est belle de revenir sur l’héritage de ce disque aussi mémorable que polarisant.

Le destin de Jeff Buckley, mort noyé dans le fleuve Mississippi, est souvent mis en parallèle avec celui de son père, le musicien folk Tim Buckley, lui-même mort trop jeune en 1975 d’une overdose (il n’avait que 28 ans). L’ironie veut toutefois que Jeff Buckley ait à peine connu son père, ne l’ayant rencontré qu’une seule fois à l’âge de huit ans, selon le journaliste David Browne, auteur de l’ouvrage Dream Brother : The Lives and Music of Jeff and Tim Buckley, paru en 2002. En fait, c’est plutôt son beau-père qui l’a initié à la musique, lui faisant découvrir des groupes comme Queen, Led Zeppelin et Pink Floyd alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Il a ensuite développé une passion pour le rock progressif et le jazz d’Al Di Meola, avant d’étudier la théorie musicale et de s’initier à l’œuvre de Bartók et de Ravel, entre autres.

Un disque inclassable et insaisissable…

Je fais cette longue mise en contexte pour tenter de mieux situer l’héritage musical de Jeff Buckley, dont l’œuvre peut parfois paraître incohérente, comme en témoignent les influences diverses qui s’expriment sur Grace, du rock plus classique à la Led Zep sur des chansons comme Mojo Pin ou So Real au grunge d’Eternal Life, en passant par sa reprise du classique Hallelujah de Leonard Cohen et sa relecture du cantique Corpus Christi Carol du compositeur classique Benjamin Britten.

Le liant dans tout ça? La voix chaude et empreinte de vulnérabilité de Buckley, dotée d’un registre exceptionnel lui permettant d’alterner entre les ballades délicates et les envolées plus rock, parfois au sein d’une même chanson, comme le montre la pièce-titre. Oui, il y a chez cet artiste une bonne dose de sentimentalisme (entre autres sur sa reprise de Lilac Wine, un vieux slow des années 50, ou encore sur la lascive Lover, You Should’ve Come Over), mais sans jamais tomber dans quelque chose de trop racoleur. Ça tient en bonne partie au grand talent de Buckley, mais également aux subtils arrangements orchestraux qui ponctuent plusieurs morceaux.

Lancé le 23 août 1994, Grace a atterri dans les bacs des disquaires dans un contexte où le rock alternatif se retrouvait un peu à la croisée des chemins. Oui, 1994 a été une grosse année pour le genre, avec la parution d’albums comme Dookie de Green Day, Superunknown de Soundgarden ou Vitalogy de Pearl Jam, par exemple, mais la mort de Kurt Cobain quatre mois plus tôt avait eu l’effet d’une douche froide sur tout le monde. En un sens, Grace est un peu un reflet de cette ambivalence, avec sa manière d’aborder les mêmes angoisses existentielles que ses contemporains, mais en faisant fi des guitares grunge au profit d’une approche plus délicate, plus sensible. Le mérite en revient sans doute aussi au réalisateur Andy Wallace, davantage connu pour son travail avec des groupes comme Slayer et Sepultura, qui a su trouver le bon dosage entre chansons d’auteur intimiste et quelque chose de plus puissant.

Un classique instantané?

On pourrait croire aujourd’hui que Grace a été reçu à bras ouverts par les critiques de l’époque, mais l’histoire est différente. Le magazine Rolling Stone, entre autres, avait estimé que la voix de Buckley n’était pas toujours à la hauteur, reprochant aussi au chanteur ses arrangements un peu « trop orchestrés ». On lui a également reproché de prendre tout le crédit pour son interprétation d’Hallelujah, alors qu’elle lui a été inspirée par celle de John Cale, parue trois ans plus tôt sur un album hommage à Leonard Cohen (les deux versions sont superbes et possèdent leurs qualités propres, mais je ne me lasserai jamais de celle de Buckley). Même aujourd’hui, Grace ne fait pas l’unanimité. Dans le cadre d’une série où elle demandait à ses jeunes stagiaires de critiquer des disques qu’ils n’avaient jamais entendus auparavant, la radio publique américaine NPR a publié en 2012 un texte qui remettait en question le statut culte de Grace : « À une époque où des groupes comme Arcade Fire et des performeurs comme Lady Gaga ont fait de la théâtralité quelque chose qu’on voit tous les jours, Buckley ne sort pas du lot pour moi comme il l’aurait fait en 1994 », écrivait alors Dan Raby.

Et pourtant, Grace s’est effectivement imposé avec le temps comme un des meilleurs albums des années 90. Ça tient bien sûr aux chansons elles-mêmes, mais aussi un peu au mythe du chanteur mort trop jeune, et dont la personnalité laissait entrevoir tout le potentiel d’un héros romantique. On l’a décrit comme un être troublé, anxieux, même si la thèse du suicide a vite été écartée après sa mort, qualifiée d’accidentelle. C’était aussi une diva. La légende veut que pendant les sessions d’enregistrement de Grace, les musiciens devaient toujours se tenir prêts à jouer selon trois configurations différentes pour accommoder les variations d’humeur de Buckley. Il fallait aussi du culot pour montrer la sortie au réalisateur Tom Verlaine (Television) au beau milieu du processus d’enregistrement de My Sweetheart the Drunk, qui aurait constitué son second album.

Il est impossible de savoir quel tournant la carrière de Buckley aurait pris, n’eût été cette baignade fatidique dans le fleuve Mississippi. Il était certes doté d’un potentiel extraordinaire, mais les versions de travail de My Sweetheart the Drunk lancées après sa mort (versions que Buckley souhaitait lui-même refaire) me laissent de glace pour la plupart (notamment sa reprise de Back in N.Y.C. de Genesis). Je préfère écouter Grace pour ce qu’il est, un des albums les plus beaux et les plus touchants qu’il m’ait été donné d’entendre, et qui montre un artiste se livrant à cœur ouvert sur des chansons déchirantes de vérité. Aux autres de dire si Buckley était un génie ou non.

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