Le Vieux Stock Archives - Page 3 sur 8 - Le Canal Auditif

U.S. Girls – Half Free

homepage_large-aaa3dd4eYou arrived in your mother’s arms, but you’ll leave riding in a black limousine.
Black limousine. Black limousine.
(Meghan Remy – Woman’s Work)

Pour cette autre chronique du «vieux stock», j’ai décidé de m’intéresser à un disque difficilement qualifiable de «vieux» puisqu’il n’est paru que l’an dernier, mais qui refait surface dans l’actualité musicale ces jours-ci en raison de sa présence dans la courte liste du Prix de musique Polaris. Et comme c’est à mon sens l’un des finalistes les plus intéressants avec Andy Shauf et son album The Party, il me semblait nécessaire de revenir un brin sur l’album Half Free, dernière parution du projet U.S. Girls.

U.S. Girls, c’est le projet de Meghan Remy, Américaine d’origine qui s’est mariée avec le Torontois Max Turnbull (alias Slim Twig) et qui s’est illustrée dans la scène de la musique indépendante de la Ville Reine où elle s’est installée. Depuis 2008, Remy a fait paraître des disques sur de nombreuses étiquettes, mais Half Free est sa première parution sur la plus que légendaire 4AD, écurie de Tim Hecker, Daughter, Grimes, Atlas Sound, Scott Walker, Dead Can Dance et Cocteau Twins… pour ne nommer qu’eux.

Est-ce la touche magique de Ben Cook (Fucked Up et Young Guv) (ce dernier a aussi participé à la production de l’album Thank You For Stickin’ With Twig de Slim Twig en 2015) qui confère à Half Free un son plus abouti, ou sommes-nous simplement en présence d’une Meghan Remy en pleine possession de ses moyens et en totale maîtrise de son art? Probablement un peu des deux. Avec Half Free, Remy s’éloigne quelque peu des expérimentations plus brutes de ses premières parutions pour proposer un album plus achevé globalement, sans nécessairement se tourner vers la facilité ou la pop surproduite.

La pièce d’ouverture, Sororal Feelings, donne le ton en ouvrant le bal par le bruit sourd d’une aiguille qui se pose sur un sillon suivi d’un bruit de fond blanc avant qu’une lente rythmique passablement instable et ponctuée de «grichements» s’impose. La voix de Remy ne se fait pas attendre, toujours aussi théâtrale, et entame aussitôt son récit: «Well there were four of us in a real small space…» C’est bel et bien une histoire de guerre et d’horreur que Meg Remy narre de sa voix tantôt nasillarde et chevrotante, tantôt enfantine et triste. Mais l’horreur, comme dans la plupart des chansons de cet album, se vit le plus souvent à l’échelle de la vie intime et domestique. Les liens sororaux explosent lorsque la narratrice de la chanson découvre que son amoureux a eu des relations avec ses trois autres sœurs qui vivaient avec eux. Le concept du «sisterhood» et les espoirs d’une solidarité familiale et/ou féminine sont détruits d’emblée. Ce n’est que le début et, déjà, l’idée de la mort se pointe.

«And now I’m gonna hang myself, hang myself from the family tree.»

J’insiste ici sur le concept de narration, car c’est un élément primordial de cet album: chacune des chansons semble narrée par un personnage féminin différent, ce qui rappelle en quelque sorte la forme du recueil de nouvelles en version album musical. Dans Damn That Valley c’est une femme qui réclame son mari parti pour la guerre et qui se demande avec émotion sur une mélodie répétitive aux accents dansants tropicalo-reggaesques «Where is my man?». Dans la pop‑grungy/punky Sed Knife, c’est le couteau, symbole à la fois violent et domestique, qui représente les divisions qui se créent inévitablement entre deux personnes qui vivent ensemble au quotidien. Le saxophone fâché qui se déchaîne en arrière-plan ajoute par ailleurs une tension dramatique à cette pièce qui est sans conteste la plus «rock» de l’album.

Window Shades poursuit son exploration des thèmes de l’amour perdu sur des échantillons d’une pièce disco de 1973: Love Is A Hurting Thing de Gloria Ann Taylor. Tandis que Navy & Cream, une de mes pièces préférées de l’album, se noie dans des nappes de synthés lo-fi pouvant faire écho aux Cocteau Twins, mais pouvant aussi rappeler dans une certaine mesure ce que Miracle Fortress proposait il y a quelques années. On retrouve aussi, dans les pièces plus dansantes, une dégaine vocale rappelant celle de Blondie. Half Free présente bel et bien une signature stylistique qui s’inspire en partie des années 70 et 80 sans toutefois se contenter d’en reprendre les codes; on y joue habilement avec la nostalgie que certaines sonorités du passé inspirent invariablement.

C’est par Woman’s Work que je suis tombée sous le charme de cet album des U.S. Girls. Fait étonnant, même s’il s’agit d’une chanson qui dure plus de 7 minutes, elle exerce une fascination chez tous ceux qui l’entendent une première fois; on fronce les sourcils d’un air dubitatif avec une impression diffuse de connaître, peut-être, la chanson, sans trop savoir pourquoi. Le côté italo-disco cauchemardesque, la voix de Remy qui pousse le cri jusqu’aux fausses notes, le cœur de voix robotiques étouffées, les claviers vampiriques et le chuchotement de la banale fatalité «There’s no reversal, You can’t stop aging, It’s always on the way» juste avant le refrain (dont les paroles figurent en ouverture du présent article) sont autant d’éléments qui font que ça captive illico toutes les oreilles le moindrement attentives.

Malgré le fait que chacune des chansons de l’album se penche sur des univers et des problématiques diverses, il en ressort une forte unité ne serait-ce que par les thèmes abordés et leur incarnation dans les inflexions de la voix de Remy qui sait se servir de son chant pour illustrer ses propos. Avec ses arrangements globalement lo-fi, ses emprunts à des styles plus dansants, ses piscines de reverb glauque, ses rythmes souvent en arrière-plan et son esthétique inspirée des musiques «hantées» qui ont fait les beaux jours du début des années 2000, Half Free laisse une impression de joie triste, de fatalité joyeuse et de révolte étouffée. Du disco, du reggae, du funk, de la pop et une panoplie d’autres influences qui se la jouent un brin «sad girl», un brin «sad punk» lyrique, et autant de femmes prises dans les filets du quotidien implacable ou dans les mailles de l’amour qui finit par s’effiler comme des bas trop minces.

http://www.4ad.com/artists/usgirls

Red Hot Chili Peppers – Blood Sugar Sex Magik

rhcp-bssmVoilà donc 25 ans qu’est paru l’immense Blood Sugar Sex Magik des impayables Red Hot Chili Peppers. Album incontournable du paysage radiophonique des «90’s» avec les Under The Bridge, Give It Away, Breaking The Girl et Suck My Kiss, mais plus encore: un véritable tour de force pour son atteinte du parfait équilibre entre groove sauvage, rap lubrique et une grosse dose de sexualité gluante.

Blood Sugar Sex Magik c’est aussi l’album qui a créé le culte RHCP™, deux ans après la percée de Mother’s Milk. Premier album du groupe dans l’écurie Warner Brothers, première collaboration avec Rick Rubin qui à l’époque a déjà deux disques platine des Beastie Boys et deux tout aussi classiques de Slayer à son CV: les étoiles étaient alignées pour propulser les peppers «hors de la carte».

Mais on ne dirait pas tout ça si sur Blood Sugar Sex Magik, le quatuor n’était pas au sommet de son art. La chimie opère définitivement plus que sur le précédent album qui voit arriver deux nouveaux membres (Chad Smith et John Frusciante). Les textes sont inspirés, les compositions sont à la fois complexes et accrocheuses, le tout, avec un rendu furieusement funky, drolatique et tout à fait imbibé.

Anthony, Flea, John et Chad y jouent en parfaite symbiose des compositions qu’ils ont travaillés ensemble, tout nus, dans la joie et dans l’excès. Tout ça se sent et contribue à rendre cet album réjouissant en tout point, mais surtout dans la région des pantalons.

Mais passons à ce qui rend cet album si grand. Je ne m’attarderai pas aux chansons que l’on entend encore sur le gros FM nostalgique, parce qu’on les connaît par coeur (choeur) et parce qu’elles sont finalement qu’une porte d’entrée à un univers tellement plus déjanté.

On a acheté Blood Sugar Sex Magik pour les titres mentionnés ci-haut, mais c’est pour Mellowship Slinky In B Minor, The Righteous & The Wicked, Power Of Equality, If You Had To Ask et Sir Psycho Sexy que l’on réécoute sans cesse cet album. Pour ces moments où le groupe incarne sans même une graine (!) de gêne l’héritage d’Hendrix, de Parliament et de Funkadelic (on salue George Clinton). Rien que ça.

L’originalité (et les capacités) de Flea n’était déjà plus à prouver en 91, mais ce n’était pas le cas du jeune Frusciante à la six cordes. Ce dernier a vraiment «élevé son niveau de jeu» sur Blood Sugar Sex Magik. Vous irez prêter l’oreille aux pistes de guitares isolées de John qui sont disponibles sur YouTube. Sans aucun autre instrument, ça groove en diable.

Au niveau des textes, quand on passe la «hose» sur les résidus de lubrifiant et de liquides corporels, on découvre une foule de références politiques, musicales et culturelles parfois populaires, parfois passablement cryptiques et c’est comme ça qu’on aime nos piments.

Et en y pensant bien, il y a sur cet album des parts égales de sang, de sucre, de sexe et de magie ce qui le rend terriblement dansant, vulgaire, mais tout de même parfait pour la frileuse radio FM. Brillant Rick Rubin!

Mais une fois propulsés au rang de vedettes planétaires avec cet album et par les tournées dans la caravane Lollapalooza puis à Woodstock, les Red Hot se sont brûlés au passage au point d’y perdre Frusciante, exilé en France pour fuir sa dépendance à l’héroïne.

Après un album avec Dave Navarro, ce gourou de la six cordes, John reviendra pour écrire le dernier chapitre pertinent de l’incroyable histoire des Peppers: Californication. Le groupe continuera ensuite à produire des best-sellers, mais sans jamais retremper son funk rock rappé dans une bouillie de sexualité dépravée, de glucose, de magie ancestrale et de sang de jeunes vierges. Dommage.

Et si vous n’avez pas vu les «Red Hot» sur scène avant le tournant des années 2000, mettez votre argent ailleurs… sont plus capables de jouer ces tounes-là anyway.

Car toute la jouissance tripative qui exulte de Blood Sugar Sex Magik nous rappelle douloureusement que c’était ben mieux dans les années 90.

http://redhotchilipeppers.com/go-robot

Pearl Jam – Ten

tenParler de Ten, et de son 25e anniversaire n’est pas une chose facile. Et je ne parle pas que de la tâche que représente l’écriture d’un texte «hommage» ou «commémoratif».

Parce que parler de Ten, c’est parler du grunge naissant sur fond de mort, de perte d’innocence et de lutte contre ses démons. C’est aussi le prélude, le premier chapitre, d’une longue histoire qui nous a liés de près ou de loin aux cinq membres de l’incontournable groupe.

Et tout ça finalement ne serait jamais arrivé sans la mort d’Andy Wood, causant l’implosion de Mother Love Bone et forçant Stone Gossard et Jeff Ament à chercher un nouveau chanteur. Le reste est écrit dans le grand livre du rock n’ roll (nous ne reviendrons pas sur ces événements).

Stylistiquement, Ten a, bien sûr, instauré un genre vocal, mais le talent et les techniques (devrait-on dire prouesses) instrumentales du trio McCready, Gossard, Ament a donné à Pearl Jam un son unique, furieux, rageur, urgent et une crédibilité pour leur impressionnante exécution. On était loin du jeu erratique de Kurt Cobain (oups).

Mais c’est sur le plan lyrique que Ten a marqué une génération, en plus d’atteindre un niveau de cohérence conceptuelle et une intensité inégalée. Cet album a marqué au fer rouge une jeunesse qui voulait juste qu’on lui parle. Repassons les grands thèmes de Ten.

La colonne vertébrale de ce classique est ce qu’on appelle la «Momma Son Trilogy»: les trois premières chansons sur lesquelles Eddie Vedder a mis des paroles par-dessus les jams de Gossard, Ament et Mike McCready. Le chanteur avait retourné la faveur avec cette mention sur l’étiquette de la cassette comprenant ses enregistrements.  C’est sur ces pièces – Alive, Once et Footsteps (le B-side de Jeremy) –  qu’est déployé tout le narratif de Ten.

Le mensonge, la solitude, les souvenirs confus et dystopiques d’une enfance brisée, le viol, l’abus. Bref, c’est un délire oedipien en trois actes, muté en délire paranoïaque d’un enfant laissé à lui-même par une mère toxicomane et incestueuse, dans l’expectative d’un père absent (Alive), qui a grandi en meurtrier aux pulsions sexuelles incontrôlables (Once) et dont même le couloir de la mort ne pourra apaiser ses remords d’une vie dont il n’a jamais eu les commandes finalement (Footsteps).

Après avoir eu «le job» au sein du nouveau groupe de Gossard et associés, Eddie est rapatrié à Seattle et écrit la suite de Ten (et ses innombrables B-Sides) dans le même état d’esprit.

Jeremy est probablement le morceau de Ten où le message de Vedder est le plus saillant. En croisant deux faits divers – le suicide d’un jeune garçon, probablement autiste, devant d’autres écoliers, et le souvenir d’une fusillade survenue à son école, à San Diego -, Eddie rend claire et toute puissante la portée politique de son message: injuste est cette époque dans laquelle on laisse mourir ses enfants comme des adultes.

Tandis que Jeremy est la clé de l’univers lyrique de Vedder, Black, elle, annonce l’expressionnisme nostalgique du grunge. Black deviendra cette pièce que l’on retrouvera sur tant d’albums grunge et alternatif qui nous dit: «quand on n’est pas fâché, voici, au fond, comment on se sent». Et Black le fait avec une désarmante honnêteté (ce qui n’a pas toujours été le cas… pensons à, je ne sais pas, Creep de Radiohead).

Et Black brouille encore plus les cartes quant au message de Vedder. On a souvent tergiversé à savoir si, au final, le chanteur ne parlait pas de sa propre expérience, de sa vie, dans les pièces de Ten. Dans Jeremy ou dans Alive, se met-il en scène dans ces tragiques histoires? Au final, la question importe peu. Car avec Black, on en vient à comprendre que Ten n’est qu’une métaphore sur le monde qui a donné naissance et enlevé la vie à Andy Wood.

De l’océan (Oceans), pur, pouvant symboliser l’innocence, la naïveté, jusqu’au «jardin de pierres» (Garden), le cimetière, Ten est un essai parfait sur la vie et la mort au début des années 90.

Pearl Jam
Ten
AM Records
Paru le 24 août 1991
53 minutes

https://pearljam.com/

Fugazi – Steady Diet Of Nothing

steady-dietCette année je célèbre mes 25 ans d’union. Les gens plus cool et informés diraient plutôt que je célèbre mes noces d’argent. Puis les plus cool encore, ceux qui veulent que ça donne l’impression que ça fasse encore plus longtemps, diraient que je célèbre un quart de siècle d’union. Vingt-cinq longues années, parfois même beaucoup trop longues, à être follement amoureux de toi, Fugazi.

Les plus perspicaces ou les Ti-Jos Connaissant de ce monde m’auront souligné tout de go que Fugazi n’a pas vingt-cinq ans, mais plutôt une trentaine d’années au compteur, et c’est très vrai. Je les connais moi aussi depuis leurs premiers accords sur disque, mais c’est véritablement à la sortie de leur deuxième album, Steady Diet Of Nothing, qui célèbre ce mois-ci son vingt-cinquième anniversaire, que le coup de foudre s’est produit pour moi. Quelques-uns diront plutôt que c’est leur troisième disque en carrière et, je l’admets, il y a matière à débat sur le sujet. Comme je n’ai absolument pas envie de perdre du temps de débattre à ce propos, et pour les besoins de mon texte, j’ai choisi l’option du deuxième album.

Durant ce quart de siècle (j’utilise cette expression, car j’aime croire que je fais partie des plus cool), je n’ai eu que quelques petits flirts et incartades mineures avec d’autres groupes. Je pense entre autres à Nomeansno, Kyuss, Kittens, Melvins, Converge, Sepultura, Future Of The Left et Swans. Mais rien, alors là, absolument rien ne s’approche de l’amour viscéral et intense que j’ai pour toi, Fugazi.

La musique du quatuor de Washington ne se définit pas facilement. Il demeure en marge d’à peu près tout ce qui se fait et, bien qu’une tonne et deux tiers de groupes aient tenté de reproduire de près ou de loin l’univers de Fugazi, absolument aucun d’entre eux n’a réussi à maîtriser aussi bien l’art de faire de la musique à la fois dissonante, bruyante et expérimentale, mais également mélodique, émotive, diversifiée et engagée. Une musique où l’attention portée à la moindre note, aux moindres détails de chaque instrument, aux moindres mots, est aussi réfléchie et sentie. Quelques groupes le font bien, mais à mes oreilles, ils ne le font pas aussi bien que Joe Lally, Guy Picciotto, Brendan Canty et Ian MacKaye, lorsqu’ils sont réunis.

Paru le premier juillet 1991, Steady Diet Of Nothing n’est assurément pas leur meilleure offrande en carrière, et je m’avancerais même à dire que c’est peut-être leur plus faible, mais comme tous les autres albums du groupe, il est excellent et il passe l’épreuve du temps admirablement bien. Le genre d’album qui est clairement sans gluten, ni lactose, ni arachides, et qui devrait faire partie de l’alimentation sonore de tous ceux et celles qui n’ont rien à foutre de la musique des radios commerciales. En fait, leur musique est fort probablement à base de fruits et légumes frais. Vos préférés à part de ça.

Parmi les chansons les plus notables de Steady Diet Of Nothing, on y retrouve celle qui entame le disque, morceau intitulé Exit Only. Avec ses guitares aiguisées comme les couteaux utilisés par les bouchers, cette pièce sonne la charge magnifiquement bien et laisse déjà savoir à l’auditeur qu’il aura droit à un autre grand chelem du quartette punk.

Soit dit en passant, si Fugazi était un joueur de baseball plutôt qu’un groupe rock anti-mercantiliste, il serait une terreur pour les lanceurs adverses, car il est doté d’une force de frappe et d’une constance rarement égalée. Un genre de Barry Bonds, mais sans les stéroïdes anabolisants, et beaucoup plus sympathique. Bref, pas pantoute comme Barry Bonds.

Parmi les autres coups sûrs, il y a aussi Reclamation avec sa basse hypnotique dont seul le bassiste, Joe Lally, semble connaître la formule. En milieu de parcours, il y a l’énergique et instrumentale Steady Diet qui nous botte énergiquement là où le dos perd son nom. Quant à elle, Long Division nous rappelle à quel point Ian MacKaye possède une voix chaude et unique. Pour terminer l’offrande, il y a la très solide KYEO, qui a été mon premier réel coup de foudre pour le groupe. Une chanson équivalente à un grand chelem frappé à l’intérieur du terrain. Dans le meilleur des scénarios, ce grand chelem ne serait pas frappé par Barry Bonds.

Bien sûr, la musique de Fugazi n’est pas destinée à tous. Elle est crue, sans détour, sans fioriture inutile et direct dans ta face. Elle est interprétée sans compromis et, en prime, les garçons sont franchement inépuisables au niveau de l’énergie et de la fougue. Voilà pourquoi j’ai autant d’admiration pour ces musiciens qui sont d’une authenticité sans faille.

Parlant d’authenticité, Ian MacKaye disait dans une entrevue il y a quelques années, que le groupe avait reçu plusieurs offres de divers promoteurs pour partir en tournée mondiale, et que les sommes d’argent promises au groupe étaient faramineuses, voire même insensées. Toutes les offres ont été refusées catégoriquement par les quatre membres du groupe, car l’argent ne les stimule d’aucune façon. L’unique raison qui pourrait les sortir de leur trop long hiatus (déjà quinze ans qu’ils n’ont pas fait d’album et de tournées), ce serait leur réel désir de faire de nouveau de la musique ensemble. Rien d’autre. Niet. Nada. Ils préfèrent pour l’instant passer du temps en famille et s’occuper de leurs divers projets personnels. C’est une autre des multiples raisons que j’aime tant ce groupe.

D’ailleurs, tant qu’à jaser d’argent, les membres du groupe ont toujours tenu à ce que les prix de leurs disques soient le moins élevés possible. Les tarifs exigés pour assister à leurs concerts n’ont jamais dépassé une dizaine de dollars. Aussi, ils n’ont jamais eu la moindre marchandise officielle à vendre à l’effigie de la formation. Donc, si vous croisez quelqu’un portant un t-shirt ou une tuque de Fugazi, dites-vous que les quatre musiciens seraient fortement contrariés de voir ça. Et ça, c’est pour rester poli. J’imagine facilement qu’un mot de quatre lettres, commençant par la lettre «F» et se terminant par la lettre «K», puisse s’échapper sans retenue de leurs bouches lorsqu’ils voient de la camelote avec le logo du band. Pour des gars qui prônent autant l’éthique, ça doit être vraiment frustrant.

Puis tant qu’à être à contre-courant et ne rien faire comme les autres, ils s’autoproduisent et ne dépendent d’aucune maison de disque pour leur dire quoi faire et comment sonner. Voilà ce que l’on appelle envoyer chier le système sur toute la ligne!

En terminant, j’aimerais dire à mon groupe préféré que malgré le fait que j’ai l’impression que tu m’abandonnes depuis beaucoup trop longtemps, et qu’il serait grandement temps que tu me gâtes avec la sortie d’un nouvel album, j’ai bien l’intention de viser les noces d’or à tes côtés. Puis pourquoi pas les noces de diamant un coup parti? Ça me ferait juste plus de temps en ta compagnie, puis ça, ça me rendrait visiblement très heureux.

Sache qu’actuellement, je suis en train d’écouter Steady Diet Of Nothing et qu’après seulement trois ou quatre mesures d’Exit Only, je me dis que viser les noces de diamant ce n’est pas assez, et que je devrais plutôt viser les noces de platine, avec toi, Fugazi.

Fugazi
Steady Diet of Nothing
Dischord Records
36 minutes

http://www.dischord.com/band/fugazi

Beck – Odelay

OdelayLe 18 juin 1996, lorsque le deuxième album studio «officiel» de Beck Hansen est apparu dans les bacs, on venait à peine de se remettre du fulgurant succès Loser tiré du premier rejeton, Mellow Gold. Le nombre de fois où j’ai hurlé en chœur sur une piste de danse en compagnie de joyeux fêtards: «Soy un perdedor/I’m a loser baby, so why don’t you kill me?». Ça ne se compte même plus… Alors, en ce mois de juin, annonciateur de l’été, on célèbre le 20e anniversaire d’Odelay. Et on va se le dire franchement, c’est le petit chef-d’œuvre de Beck!

L’aventure Odelay a curieusement pris naissance au cours d’une session d’enregistrement durant laquelle Beck et deux obscurs réalisateurs travaillaient sur des versions franchement folk, destinées à un album à venir; une démarche très embryonnaire. En fin de compte, seule la version de Ramshackle, issue de cette session (magnifique pièce brinquebalante qui conclut l’album), a été retenue. Mais c’est la rencontre de Beck avec les Dust Brothers (John King et Mike Simpson) qui est venue donner l’élan créatif nécessaire à la gestation de ce grand disque.

Avec le duo King/Simpson aux manettes, combiné au boulimique de musique qu’était Beck à l’époque, le résultat est ahurissant. Sous la férule des Dust Brothers, Odelay est devenu un album phare, proposant un fourre-tout stylistique étonnamment cohérent. Du folk, du garage rock, du country, de l’électro, du rap «vieille école», du noise rock, tous ces genres musicaux se côtoient, et ce, souvent au sein d’une seule et même chanson. Et l’exploit réside dans cette impression de facilité/intelligibilité qui nous envahit tout au long de l’écoute. Rien ne semble compliqué sur Odelay, tout coule de source.

Et la panoplie d’échantillonnages utilisés dépasse l’entendement! Des extraits de pièces des MC5 (une belle bande de salopards), Edgar Winter, Sly & The Family Stone, Rory Gallagher, Grand Funk Railroad et même le compositeur romantique autrichien Franz Schubert ont tous été échantillonnés par Beck. Même Jon Spencer joue du porte-clés sur une chanson!

À l’époque, Beck était perçu par une majorité de mélomanes comme une sorte de Bob Dylan virée sur le top et qui affectionnait particulièrement l’expérimentation artistique. Sauf que le créateur, sur Odelay, a eu le génie (disons-le franchement!) de lier ces éléments disparates pour en faire un tout aussi éclectique que pertinent.

Les textes sont du pur délire poétique/humoristique. Beck nous parle de démons, d’orgies, de païens et de marginaux qui rédigent leurs dernières volontés sur des dollars. Même si aujourd’hui l’artiste nous semble un peu délavé et sérieusement ésotérique (scientologie quand tu nous tiens), n’en demeure pas moins qu’Odelay est la jubilation musicale d’un «slacker» au sommet de son art.

Odelay sonne comme si vous syntonisiez une multitude de stations de radio de manière ininterrompue. C’est une série de collages conceptuels, parfois incongrus qui, confondue ensemble, donne un résultat totalement fluide. Des exemples? Devil’s Haircut qui combine un riff matraque et de nombreuses bizarreries sonores. The New Pollution qui débute avec une introduction très easy listening avant de bifurquer vers une rythmique calquée sur Taxman des Beatles. Where It’s At est un heureux mélange de hip-hop et de funk et Jack-Ass est une ballade country directement inspirée de It’s All Over Me, Baby Blue du bonhomme Zimmerman (Bob Dylan pour les intimes).

Beck faisait alors la preuve qu’il n’était pas l’homme d’un seul succès. Le gars tripait hip-hop et folk, pratiquait le moonwalk en concert, poussait l’expérimentation rock un cran plus haut et réussissait à maîtriser autant les techniques d’enregistrement dites lo-fi que les technologies de pointe qui prévalaient à l’époque.

Aujourd’hui, il est curieusement au sommet de sa forme en format folk frémissant plutôt qu’en mode hétéroclite… les extraits entendus en vue d’un prochain album à paraître n’annoncent rien de bien intéressant. Cela dit, on peut pourfendre l’œuvre récente de Beck, mais de Mellow Gold jusqu’à Guero, ça tient très solidement la route. Et c’est Odelay qui a confirmé l’aura d’artiste culte que Beck détient encore de nos jours. Après 20 ans, Odelay commence à peine à vieillir. Peut-être que dans 10 ou 15 ans, on sera moins enflammé par cet album, mais pour l’instant, je considère encore ce disque comme son meilleur en carrière.

Beck
Odelay
DGC
54 minutes

http://www.beck.com/