Le Vieux Stock Archives - Page 3 sur 9 - Le Canal Auditif

My Bloody Valentine – Loveless

Fin 1997 : Premier contact avec une intrigante affiche placardée dans le Secteur 8 de Midgar.

1998 : Achat d’une copie de Loveless et d’un nouveau lecteur de disque compact Sony.

2002-2006 : Loveless devient un fidèle compagnon lors des longues nuits d’étude.

2007 : My Bloody Valentine se réunit. Le groupe annonce leur premier concert aux États-Unis en 16 ans au festival ATP New York. J’achète immédiatement un billet avec un groupe d’amis.

Septembre 2008 : grippé et engourdi par la pseudoéphédrine contenue dans le Drixoral qui me maintient temporairement en vie, j’assiste incrédule au fameux holocauste sonore (You Made Me Realize). Certains s’aventurent à retirer leurs bouchons. Mauvaise idée.

2010-2012 : Je fais l’acquisition d’une Jazzmaster et d’une Jaguar.
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Janvier-février 2013 : Personne n’y croyait. La suite de Loveless existe vraiment et elle se nomme m b v. Le soir où le disque doit être diffusé en version numérique, le 2 février, je ne dors pas. Le site Internet officiel du groupe connaît des ratées. J’y parviens. Je réalise deux écoutes complètes de l’album sans interruption.

6 novembre 2013 : My Bloody Valentine s’arrête au Métropolis à Montréal dans le cadre d’une tournée promotionnelle de m b v. En raison du travail, je ne peux assister au spectacle. Je m’en veux encore.

4 novembre 2016 : Loveless célèbre ses 25 ans d’existence. J’envisage rédiger un texte pour souligner l’événement, mais je m’écroule devant mes responsabilités. Ce n’était que partie remise.

Écrire à propos de Loveless de My Bloody Valentine est à la fois une tâche simple et complexe. La simplicité de l’exercice s’explique par le fait qu’il y a tellement de choses à raconter à propos de ce chef-d’œuvre. Paradoxalement, c’est aussi pour cette même raison qu’il s’avère difficile de rester pertinent en regard du nombre incalculable de textes, analyses, entrevues et éditoriaux qui ont été produits au fil des années. Des livres ont été écrits et certains auteurs ont payé le prix de la crucifixion publique pour avoir sombré dans « le mythe » plutôt que de célébrer la rigueur journalistique. À ce sujet, pour les curieux, je vous invite à faire une petite recherche à propos d’un certain David Cavanagh, auteur du très controversé ouvrage The Creation Records Story : My Magpie Eyes Are Hungry For The Prize.

Il existe un consensus historique : Loveless, pour les initiés, est aujourd’hui porté au pinacle de la « scène qui se célébrait elle-même ». L’exercice est simple, il suffit de consulter n’importe quelle liste énumérant les albums shoegaze les plus influents de l’histoire et Loveless trônera toujours au sommet. Peu de groupes peuvent se targuer d’avoir atteint un tel niveau de légitimité. Lorsque certains avoueront préférer Nowhere de Ride ou Souvlaki de Slowdive, à titre personnel, ceux-ci n’oseront jamais pousser l’audace de remettre en question la Couronne. Pour les anticonformistes, cela a de quoi faire froncer leurs sourcils. Pourtant, l’autorité de la bande de Dublin est si convaincante que même les plus sceptiques finissent toujours par se rallier à l’opinion dominante.

À sa sortie, Loveless en a déstabilisé plus d’un. Bien que certaines caractéristiques stylistiques assez particulières avaient déjà été mises en lumière en 1988 sur Isn’t Anything, peu de gens s’attendaient à vivre une révolution de paradigme. Le choc fut brutal sans pour autant être instantané. Souvenons-nous qu’un certain Nevermind, figure emblématique du « son de Seattle » – la nouvelle voix d’une génération – frappait de plein fouet le monde quelque mois précédant la sortie tumultueuse de Loveless.

Comble de l’ironie, les racines unissant le grunge de Nirvana et l’identité de My Bloody Valentine (et par extension, celle de Swervedriver, par exemple) s’avéraient être en bonne partie les mêmes. En fait, plusieurs groupes qui sont maintenant catégorisés comme du shoegaze étaient à l’époque perçus par la presse musicale comme des formations de musique psychédélique ayant un penchant pour le rock alternatif tout en s’inspirant en bonne partie des idoles du punk et du noise rock américain des années 80 (Husker DüSonic YouthDinosaur Jr., etc.). Le terme « shoegazing » ne fut qu’une expression reprise par le New Musical Express (NME) afin de catégoriser cette grappe de groupes britanniques gravitant autour des bureaux de Creation Records et de 4AD et qui accordaient une attention très particulière à leurs pédales d’effets… Car en plus d’affectionner les lampes surchauffées des amplificateurs d’outre-mer, les premières formations shoegaze entretenaient aussi une histoire d’amour bien assumée avec les sonorités planantes de certains de leurs compatriotes européens. Pensons ici à The Smiths ou aux Cocteau Twins.

L’autre point de convergence se situe dans l’appropriation des guitares Jaguar et Jazzmaster de Fender par les ténors du noise rock (J. MascisThurston Moore ou Lee Ranaldo) ce qui aura très certainement inspiré la formation irlandaise. Le lien est si évident que Kevin Shields développera la signature sonore de Loveless précisément autour d’une utilisation tout à fait ingénieuse du système de trémolo desdites guitares. Cette fascination se traduira par la publication d’un maxi au nom évocateur (Tremolo) qui avait pour but de préparer la venue de Loveless. Le disque sera finalement présenté au monde à l’intérieur d’une pochette au visuel désormais légendaire : le fameux plan rapproché d’une Jazzmaster – complètement floue – se superposant à un emblématique fond rose. L’image est d’une puissance remarquable.

Ce qui se dégage principalement de Loveless, que ce soit à la première ou à la centième écoute, c’est ce sentiment de flottement généralisé porté par les ondulations du trémolo et les multiples couches et textures vocales qui se combinent aux innombrables feedbacks de guitares contrôlés à la perfection. Le travail de production de l’album joue d’ailleurs ici un rôle fondamental : Kevin Shields, par son perfectionnisme excessif et sa vision non conventionnelle de la musique, n’a absolument rien laissé au hasard. Selon les dires de Shields lui-même (McGonigal, 2007 : 43), la majorité des ingénieurs ayant touché à l’album (à noter ici que les deux seuls producteurs sont Kevin Shields et Colm Ó Cíosóig en ce qui concerne la pièce Touched) était incapable de saisir la portée réelle du projet. Des dizaines de personnes créditées à titre d’ingénieurs et d’assistants, la majorité n’aurait que préparé des infusions de thé et déplacé des pieds de microphones. On apprend que ce serait alors Alan Moulder qui aurait finalement été l’un des seuls ingénieurs ayant bénéficié de la pleine confiance de Kevin Shields. En guise d’anecdote, Trent Reznor et Billy Corgan, impressionnés par Loveless, feront appel aux services de Moulder pour les productions respectives de The Downward Spiral (1994) et Mellon Collie And The Infinite Sadness (1995).

Pour ma part, et pour celle d’un millier d’autres, j’en suis certain, Loveless représente l’apothéose d’un style qui n’a à ce jour pas encore été surpassé. Combien de groupes au fil des années ont tenté d’émuler cette magie faisant d’Only ShallowCome in Alone ou Soon des classiques intemporels? Réussira-t-on un jour à transcender les sommets atteints en 1991? Le déclin du grunge et l’émergence de la britpop au milieu des années 90 auront eu un effet dévastateur sur le développement du style. La vague « nu-gaze » (un concept assez contesté) du début des années 2000 n’aura quant à elle pas été très concluante. Heureusement, certains joyaux s’inspirant fortement des prouesses de My Bloody Valentine ont tout de même émergé ici et là au cours des vingt-cinq dernières années. Pensons ici à 23 de Blonde Redhead (produit par devinez qui…) et Future Perfect d’Autolux. Ceci dit, il ne faut pas perdre espoir, car une toute nouvelle génération de « shoegazeurs » semble prête à porter à nouveau le flambeau. J’ai certains noms en tête, si cela vous intéresse…
 
RÉFÉRENCE :

McGonigal, M. (2007). Loveless. 33 1/3, Continuum International Publishing Group.

*Cet ouvrage dresse un portrait assez intéressant du contexte entourant la création de Loveless. Kevin Shields a été consulté dans le cadre du projet.

My Bloody Valentine
Loveless
Sire Records
1991

https://www.mybloodyvalentine.org//home?hs=1

U2 – Achtung Baby

achtung_baby1991. Dernière décennie qui s’entame à l’aube de l’an 2000. La chute du mur de Berlin en 1989 annonce le démantèlement des pays du bloc de l’Est. L’exubérance du capitalisme des années 80 en Occident semble avoir gagné sur le communisme. Sur le terrain, par contre, le constat est tout autre. L’avenir s’annonce sombre, tout en étant avant-gardiste, avec une guerre du Golfe en direct à la télé jouxtée aux débuts de la mondialisation qui sonne la charge avec la délocalisation des emplois et l’avènement de l’informatique dans nos vies.

En musique, le sombre se reflète dans le mouvement grunge et l’avant-gardisme se reflète dans la musique électronique. Tout comme le bon vin, la musique populaire possède aussi ses années millésimées et 1991 en est définitivement une. Que l’on pense à Guns And Roses, Red Hot Chili Peppers, Pearl Jam, Nirvana, Metallica, tous ces artistes ont fait paraître des albums majeurs en 1991. Le 18 novembre de cette même année, U2 allait suivre la parade avec un très grand cru, soit l’album Achtung Baby.

Suite à une décennie évolutive, passant d’un son rock new-wave à un rock fédérateur, U2 s’essoufflait à la fin des années 80. Le résultat fut l’album Rattle And Hum. Œuvre magnifiant leur amour pour l’Amérique profonde, sa société et sa musique, on sentait U2 fatigué et à court d’originalité. Sa «mission charme» des États-Unis était une mission accomplie… au détriment de certains fans. Bon nombre furent laissés pour compte devant un Bono devenu «preacher» et des musiciens en panne d’inspiration. Bono annoncera donc en 1989 une pause pour U2.

Puis, vint septembre 1990 et la parution de la chanson Night And Day, superbe reprise de Cole Porter pour l’album Red, Hot And Blue qui laissait poindre avec optimisme le nouveau son U2. Les spéculations allaient bon train sur le fait que U2 était en pèlerinage à Berlin, sous la recommandation de Brian Eno et enregistrait au légendaire studio Hansa (Bowie, Iggy Pop, Depeche Mode, etc.) en s’imprégnant des courants musicaux électronique, industriel et alternatif. La table était mise, quoique l’image de U2 n’avait pas encore changé.

Octobre 1991, paraît le premier simple The Fly qui subjuguera tout le monde. La mise en bouche est réussie. Tout est là. Un groupe totalement revampé. Bono, dans son désormais personnage notoire (The Fly) et ses comparses arborant un look très loin de Rattle And Hum. Le calcul est génial. Bono ira jusqu’à se parodier et enlever tout le sérieux dans lequel U2 pataugeait et faisait du surplace à la fin de la décennie précédente. Bono y va de sa célèbre phrase: «It’s no secret that conscience can sometimes be a pest.». Musicalement, c’est une totale déflagration. Guitares tranchantes, une rythmique dansante, que s’est-il passé? Il faudra attendre la sortie du deuxième simple, Mysterious Ways, accompagnant la sortie de l’album, pour comprendre l’ampleur de la métamorphose. Pièce dansante à saveur Madchester, ponctuée de percussions, U2 allait réaliser ce que seulement quelques groupes ont réussi dans leur carrière: se réinventer.

Zoo Station ouvre l’album avec un son de guitare distortionné et une batterie industrielle, gracieuseté de cet artiste du mixage qu’est Flood. L’effet est grand à l’époque, car U2 n’a jamais sonné comme ça. Les premières paroles de l’album seront «I’m ready…». La succession de succès ne se fera pas attendre avec des pièces telles que Even Better Than The Real Thing, qui sera remixé par Paul Oakenfold, qui lui, deviendra quelques années plus tard l’un des DJ les plus connus de la planète. Musicalement dynamique, Until The End Of The World sera l’une des pièces maîtresses mettant en scène une conversation fictive entre Judas et Jésus. On pourra y entendre parmi les phrases les plus savoureuses des superbes textes composant Achtung Baby: «You miss too much these days if you stop to think.».

Avec Achtung Baby, et un U2 revampé, on se retrouve dans une overdose d’ironie. U2 se met en danger, Bono se moque de lui-même. L’idée étant de s’exposer afin de détruire le mythe… de la même façon que Chaplin avait choisi de répondre au fascisme en le ridiculisant dans son film Le Dictateur. Le choc est tellement grand que Daniel Lanois mentionnera qu’Achtung Baby est une série de risques/accidents de parcours et que la pièce One en sera la police d’assurance. One s’élèvera au rang des grandes chansons du répertoire de U2. Ovni en quelque sorte sur l’album, elle est d’une structure classique, typiquement U2, mais devient charnière et porteuse lorsque mise en contexte en cette fin de siècle: réunification de l’Allemagne, fin de l’apartheid, pacification de l’Irlande, etc.

On retiendra également la trilogie de fermeture de l’album avec Ultra Violet (Light My Way), Acrobat et Love Is Blindness, originalement offerte à Nina Simone. Autant U2 se réinvente, autant U2 met de l’avant ses points forts et les trois dernières pièces ferment l’album de façon magistrale, tout comme l’avait fait One Tree Hill, Exit et Mothers Of The Disappeared sur The Joshua Tree.

Ironiquement et pleinement assumé, Achtung Baby est l’album de la trahison, d’une promesse non tenue des relations Est-Ouest. Ayant été enregistré dans le tumulte entre Berlin et Dublin, l’album porte également les thèmes de la prépondérance des médias, du marketing et de la société de consommation. U2 risque et décide d’amener ses fans ailleurs, quitte à en perdre quelques-uns. Le groupe décide également de tourner le dos à son passé récent. Ayant connu l’apothéose et à l’image de la nouvelle approche musicale, Bono le prédicateur se transforme en un être plastique, pastiche de ce qu’il était, allant même emprunter dans le passé afin de créer un personnage vêtu de lunettes noires à la Roy Orbison et d’un manteau de cuir à la Gene Vincent, le tout saupoudré d’une attitude de frondeur. Il dira même qu’il n’est qu’un copieur. Bono descend de son piédestal, devenant commentateur et «personnificateur», se parodiant avec une voix en grande forme, passant du falsetto au grand déploiement, le tout supporté par une section rythmique impressionnante. De l’excellent travail de la part de Larry Mullen et Adam Clayton qui s’ajoute au jeu et aux sonorités de guitares renouvelées de The Edge.

Achtung Baby est une œuvre jalon de cette fin de siècle. À une époque où le cru et l’authenticité étaient représentés par le mouvement grunge et son porte-étendard Kurt Cobain, Bono fait le choix contraire et va du côté sombre arborant le faux, le pastiche et pousse le tout un cran plus loin. Pour réaliser un tel revirement, il y a dans cet album une telle synchronicité qui fait en sorte que les astres s’alignent. Tous les acteurs importants de U2 ont pu être réunis autour de cette création. Anton Corbijn délaisse le noir et blanc classique, évoquant la sincérité et la pureté de Joshua Tree et Rattle And Hum, pour une pochette se voulant un véritable kaléidoscope d’images colorées, représentant ainsi un U2 nouveau ainsi qu’une nouvelle Europe. En studio, c’est un véritable travail d’équipe avec Brian Eno, Daniel Lanois et le retour de Steve Lillywhite, ainsi que l’arrivée d’un certain Flood. C’est la dualité à l’état pur. Le groupe et son équipe de studio, le passé et le futur, Achtung est le digne représentant l’Est et Baby symbolise l’Ouest. Les grands groupes savent sortir de leur zone de confort et s’en remettre à d’autres talents afin de les guider. On n’a qu’à penser à Radiohead avec Nigel Godrich et les Beatles avec George Martin.

La transposition vers la scène sera également des plus réussies. Le Zoo TV Tour deviendra l’une des plus importantes et marquantes tournée de l’histoire employant près de 500 personnes, utilisant 300 tonnes d’équipement et plus de 60 camions.

L’héritage d’Achtung Baby est majeur. De sa création, prouvant qu’un groupe peut et devrait se réinventer, au legs sonore qui aura une influence majeure sur la mouvance des groupes électro rock, que l’on pense à Nine Inch Nails et autres consorts, ainsi que d’autres groupes tels que Radiohead et Coldplay, les membres de U2 auront réussi un coup de maître à un moment où on les avait cru morts et enterrés. Contre toute attente, Achtung Baby, avec le temps, se révélera l’une des œuvres les plus transcendantes des années 90 et de l’histoire de la musique populaire.

http://www.u2.com/index/home

Lords Of Acid – Lust

Lords Of AcidUne liste d’écoute qui se respecte contient toujours un plaisir coupable caché discrètement entre les nouveautés et les classiques, libéré de l’underground pour revenir hanter le casque d’écoute. Il y en a un en particulier qui est réapparu sur ma liste dernièrement après avoir réalisé que c’était son vingt-cinquième anniversaire. Je vous rassure, ce n’est pas un album qui a flotté au sommet des ventes, mais qui a plutôt nécessité une pelle et une visite au cimetière acid house pour le déterrer. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, je vous présente Lust (1991), premier album du groupe belge Lords Of Acid.

L’histoire commence deux ans plus tard lorsque j’entends une de leurs pièces pour la première fois en regardant le film Sliver (1993), un navet cinématographique qui tentait de capitaliser sur le momentum « thriller érotique » laissé par Basic Instinct l’année précédente (avec la même actrice principale curieusement). La trame sonore valait heureusement plus d’une écoute avec sa sélection de pièces à faire jouer à volume élevé, dont Carly’s Song d’Enigma, Unfinished Sympathy de Massive Attack (sur l’historique Blue Lines), et The Most Wonderful Girl des Lords Of Acid.

La pièce commence sur un synth acid et Jade 4U qui s’exclame « I’m fucking beautiful, I’m the greatest thing I’ve ever seen, god I love myself ». Le rythme embarque et on se retrouve dans un party rave, avec mille autres personnes sur l’ecstasy. Le refrain semble tout droit sorti d’un film érotique de série B, dont la sexualité débridée créer un méchant contraste avec le ton romantique de la trame sonore. L’ado en moi était impressionné par la combinaison acid house hardcore, un sous-genre bien plus dense que le new beat belge découvert quelques années plus tôt. Internet n’était pas encore commercialisé à ce moment-là, et même Sam The Record Man n’avait peu ou pas de copies des Lords Of Acid. Ce n’est que trois ans plus tard que j’ai redécouvert LoA lors d’une soirée industrielle avec leur classique I Sit On Acid.

Fondé officiellement en 1988 par Maurice Engelen (Praga Khan), Oliver Adams et Nikkie Van Lierop (Jade 4U), LoA a pris d’assaut les pistes de danse avec leur premier simple intitulé I Sit on Acid. Pendant que Pump Up The Volume (MARRS, 1987) et Theme From S’Express (S’Express, 1988) élevait le house à l’échelle internationale avec leurs collections d’échantillons, Lords Of Acid faisait vibrer les sous-sols belges avec des synthétiseurs et une diva qui chante sa sexualité. I Sit On Acid commence littéralement avec « Darling come here, fuck me up the. » et le rythme EBM assure la suite, celui-ci accompagné de sons de synthèse distorsionnés.

C’est à ce niveau que LoA se démarque du acid house de Chicago, et d’un classique comme Acid Tracks (1987) de Phuture par exemple. La pièce ne tourne pas autour de la basse synthétique du Roland TB-303, bien que l’on sente la teinte acid; la base house ne vient pas du disco et de l’échantillonnage, mais bien du new beat, une forme de EBM au ralenti. L’ajout de paroles déclamées par Praga Khan et/ou Jade 4U sous forme de couplets et refrains complète l’identité sonore du groupe, et permet d’offrir un bon show burlesque dérisoire.

Lust a produit cinq simples publiés entre 1988 et 1992, donc Hey Ho!, troisième piste de l’album qui mérite au moins une écoute. Au final, trois pièces sur quinze qui valent le détour, ça me rappelle que l’acid house a mal vieilli, que la palette sonore s’est court-circuitée et a fini par saturer son public. Je dois vous avouer ne pas avoir été capable de réécouter l’album au complet, donc je ne vous tiendrai pas rigueur si vous ne vous contentez que des trois pistes recommandées. Album de nouveau enterré.

Talk Talk – Laughing Stock

laughingstockJe suis un idéaliste. C’est dit. En musique, j’ai cette tendance un peu malsaine à vénérer les créateurs qui osent défier les conventions au nom d’un idéal artistique pur, transcendant et inaliénable. En bon paranoïaque, j’ai aussi ce réflexe qui consiste à constamment me méfier de ceux qui entretiennent des liens un peu trop proximaux avec l’Industrie; cette entité un peu abstraite qui trace ses frontières là où le Capital règne en monarque… Traitez-moi de néo-marxiste, je répondrai tout simplement que j’adhère entièrement à la philosophie punk dans sa conception la plus simple: créer tout en valorisant l’esprit critique. Mark Hollis, le véritable génie derrière l’œuvre de Talk Talk, est à mon sens un véritable punk. Et pour rendre les choses encore plus grandioses, Hollis a été béni d’un talent et d’un don de création tout à fait exceptionnels. Spirit Of Eden en fût un indicateur probant en 1988 et Laughing Stock en deviendra la preuve irréfutable trois ans plus tard.

Je me souviens comme si c’était hier de ma première écoute de Spirit Of Eden. Le tout se déroule à l’automne 2003. Aux premières notes de The Rainbow, complètement abasourdi, je n’ai alors jamais entendu un aussi bon tone de guitare de toute ma vie. Encore incrédule, je me souviens de m’être dit: «Comment est-ce possible de faire mieux?». Cela a motivé l’écoute immédiate de Laughing Stock. Une fois l’expérience terminée, je suis resté assis dans mon bureau, complètement bouche bée, à fixer le mur pendant au moins cinq minutes, en essayant de comprendre exactement ce qui venait de se produire. Ma conception de la musique venait de changer pour toujours. La semaine suivante, j’achetais la discographie complète de Talk Talk.

Paru le 19 novembre 1991, soit exactement quinze jours suivant la sortie de Loveless de My Bloody Valentine, Laughing Stock est maintenant considéré par plusieurs comme étant l’un des albums fondateurs – aux côtés de Spiderland de Slint aussi paru en 1991 – du courant post-rock. Il y aurait tellement de choses à dire à propos de Laughing Stock et de sa genèse. Pourtant, les conditions entourant la production de ce chef-d’œuvre restent encore aujourd’hui extrêmement mystérieuses, pour ne pas dire mythologiques.

Dans les studios Wessex de Londres qui avaient été spécialement aménagés afin d’accueillir Mark Hollis, Tim Friese-Greene et Lee Harris (pour l’occasion, les fenêtres ont été bouchées, les horloges ont été retirées et les principales sources de lumière se limitaient à quelques projecteurs), d’intenses sessions d’enregistrement s’étalant sur une période d’un an ont eu lieu afin d’enregistrer des heures d’improvisations musicales où la ligne directrice assurant la cohésion du projet n’était connue principalement que par Hollis lui-même. On affirme qu’une cinquantaine de musiciens auraient fréquenté les lieux et qu’environ 80% de tout ce qui aurait été enregistré lors de ces sessions aurait été jeté aux poubelles…

Tout comme Kevin Shields, Hollis a dû porter sa vision artistique aux limites de sa propre santé mentale et de celle de ses proches collaborateurs, et ce, au grand désespoir de plusieurs, dont les bonzes d’EMI qui ne s’étaient pas encore remis de «l’expérimentation Spirit Of Eden». Les années où Talk Talk dominait les ondes radio à grand coup de refrains formatés aux critères dictés par la new wave de l’époque (The Party’s Over et It’s My Life) semblaient désormais bien loin… Pourtant, la transition entre les «deux périodes Talk Talk» – qui peut sembler assez brutale pour le commun des mortels – avait tout de même été annoncée, de façon extrêmement intelligente, lors de la parution du très pertinent The Colour Of Spring.

Ceci dit, en trame de fond, le contexte ayant mené à l’enregistrement de Laughing Stock s’est pour sa part caractérisé par la mise en action d’une poursuite judiciaire opposant le groupe à EMI qui, incapable de promouvoir les «bizarreries d’Hollis», avait fait paraître un disque de remixes non endossé par ce dernier. Ultimement, ce sera Hollis et sa bande qui gagneront le combat. Verve Records, une filiale de Polydor, acceptera finalement de financer l’ambitieux projet d’Hollis visant à transcender Spirit Of Eden et ce, en n’y faisant absolument aucun compromis artistique.

Que doit-on alors retenir de Laughing Stock vingt-cinq ans après sa sortie? Après s’être extasié devant les prouesses d’un Spirit Of Eden frôlant la perfection, on y célèbre encore une fois une production digne des plus grands étalons de mesure en ingénierie du son. On y est enseveli d’une avalanche de nuances et de subtilités sur le plan de la conception des six pièces qui composent l’album et qui rejettent du revers de la main les structures conventionnelles de la musique populaire (refrain/couplet/refrain) en y mettant plutôt l’accent sur des silences (Myrrhman et Runeii), des feedbacks de guitare absolument ingénieux (After The Flood) ou des rythmiques de batterie parfaitement calibrées à l’image d’une montre suisse (New Grass). Concernant spécifiquement la chanson After The Flood, je n’ai pas le choix d’avouer qu’il s’agit probablement de l’une des chansons les plus abouties et les mieux mixées que je connaisse. À titre anecdotique, si vous me croisez dans une fête et que vous voulez que je vous offre une pinte de bière, parlez-moi du mix de cette chanson et du fameux feedback de guitare entre 4:02 et 5:15… Préparez-vous cependant à y investir au moins une heure de votre temps !

Tristement, Laughing Stock marquera la fin du groupe. De ses cendres encore chaudes émergera le trop méconnu projet .O.Rang, composé de Paul Webb (le bassiste de Talk Talk qui avait quitté le groupe après la réalisation de Spirit Of Eden) et Lee Harris. .O.Rang fera paraitre en 1994 et 1996 deux disques portant désormais le statut «d’albums cultes» (respectivement Herd Of Instinct et Fields And Waves). Pour sa part, Hollis reviendra à la charge une dernière fois en 1998 avec un album solo homonyme assez expérimental qui lui permettra de remplir ses dernières obligations contractuelles avec Polydor. Hollis, libéré de l’Industrie, disparaîtra ensuite de la scène musicale, et ce, sans faire aucune vague. L’intégrité, coûte que coûte, avant l’image, l’ego, le succès ou les bénéfices. Difficile de ne pas être inspiré par M. Hollis

http://spiritoftalktalk.com/

Slayer – Reign In Blood

SlayerEn 1986, j’étais un jeune imberbe avide de punk hardcore. Mes mentors de l’époque, Dead Kennedys, Suicidal Tendencies, et dans une moindre mesure des groupes tels que The Exploited ou encore G.B.H (ouf!), m’ont initié à la chose politique et ont édifié, par le fait même, la conscience sociale qui m’habite encore aujourd’hui. Je connaissais des groupes plus «lourds» comme Metallica, mais un de mes bons amis, devenu aujourd’hui une sommité dans le domaine de la physique, m’avait initié aux trois premiers albums de Slayer: Show No Mercy, Haunting The Chapel (un EP en fait) et Hell Awaits. Ces trois disques étaient catalogués par mes amis pouilleux dans la catégorie «speed metal». Ce que j’aimais chez Slayer, c’était la vitesse et l’agressivité sans compromis du groupe, même si l’imagerie satanique du groupe me laissait parfaitement de marbre.

Le 7 octobre 1986, Slayer, fort de sa signature avec Def Jam Recordings (un label spécialisé dans le rap à l’époque), lançait Reign In Blood. Quelques semaines plus tard, je débarquais, accompagné d’un de mes potes, chez un disquaire indépendant de ma ville natale et j’achetais le vinyle de l’album. Au retour à la maison, nous étions subjugués par la pochette, surtout par la photo arrière mettant en vedette les quatre salopards formant Slayer. Tom Araya (voix, basse) tire les cheveux de Dave Lombardo (batterie) et Jeff Henneman (guitare), pendant que le même Henneman tient solidement quatre cannettes de Stella Artois avec un Kerry King (guitare) plein de hargne. Personnellement, je faisais réellement une fixation sur cette pochette et encore aujourd’hui, je souris de bonheur à la vue de ces quatre jeunes métalleux qui ont carrément révolutionné un genre musical.

Bien assis confortablement dans le salon de mes parents, absents bien sûr, j’ai posé l’aiguille sur le vinyle de Reign In Blood. Angel Of Death commence, Araya hurle sa vie et… LE moment musical le plus salvateur de ma vie de mélomane agresse mes oreilles. Et je ne m’en suis jamais remis. J’étais bouche bée devant autant d’agressivité entendue dans une seule et même chanson. Le maigrelet un peu frêle que j’étais venait de prendre conscience de la force évocatrice de la musique. Je pouvais ENFIN exprimer sainement ma colère refoulée envers une famille contrôlante et contre une école bourrée de «preppies» qui carburaient aux albums insipides de Bryan Adams et Glass Tiger. Une totale libération!

Ce mélange inédit de punk hardcore et de speed metal gonflait ma confiance (artificiellement sans doute) et me permettait enfin de m’identifier à quelque chose qui, à mes yeux et mes oreilles, me semblait parfaitement authentique et vrai. Même si je ne comprenais strictement rien des textes provocateurs d’Henneman et King, j’étais soufflé par la musique. Plus tard, quand j’ai découvert le contenu des chansons de cet album, j’ai un peu déchanté, pour finalement constater que Slayer, en toute cohérence avec sa musique, ne visait que la provocation à grande échelle.

Sur Reign In Blood, les thèmes de la nécrophilie, du génocide juif, du satanisme servaient simplement à narguer cruellement ce monde économique et social qui souscrivait aveuglément aux doctrines droitistes de ces deux vils personnages politiques qu’étaient Ronald Reagan et Margaret Thatcher. À défaut de revendiquer clairement, comme les formations punks états-uniennes qui pullulaient, Slayer offensait les bien-pensants en tournant le projecteur sur tous les tabous et les sujets interdits. S’inspirant directement des représentations nazies qui différenciaient le «merchandising» d’un groupe comme Motörhead de tous les autres groupes métal, Slayer poussait le bouchon encore plus loin.

Reign In Blood démarre avec Angel Of Death qui explicite de manière détaillée et crue les expérimentations perpétrées sur des humains par Josef Mengele, cette ignominie sur deux pattes, qui pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans le camp de concentration d’Auschwitz, a conduit ces expériences. Cette pièce donne le ton à un disque qui n’offre aucun répit à l’auditeur. S’enchaînent tour à tour sur la face A du vinyle les Piece By Piece, Necrophobic, Altar Of Sacrifice et Jesus Saves. Le rythme des chansons est très élevé, avoisinant 200 bpm, du jamais vu à l’époque (merci Dave Lombardo). On y entend entre autres un Araya déclamer son texte à une vitesse inouïe dans Necrophobic.

Sur la face B, on y retrouve Criminally Insane, Reborn, Epidemic, le classique Postmortem ainsi que l’hymne suprême de Slayer, la jouissive Raining Blood, mettant en vedette l’un des riffs parmi les plus mémorables de l’histoire du métal. N’importe quel fanatique de Slayer vous dira qu’après le motif d’introduction de ce monument, l’entrée tonitruante du groupe (particulièrement le jeu quasi militaire de Dave Lombardo) est d’une puissance inégalée. Impossible de ne pas «headbanger» sa vie sur ce chef d’œuvre.

30 ans après sa sortie, Reign In Blood n’a pas perdu une seule once de pertinence. J’écoute ce disque (que je connais comme le fond de ma poche) de 5 à 6 fois par année et chaque fois, je vire carrément fou sur ce feu roulant d’une durée de 28 minutes. Le 13 septembre dernier, j’ai assisté au concert de la tournée Repentless (encore une fois un bon disque de la part des vétérans) et toutes les pièces tirées de Reign In Blood rendaient le public dément. Et je n’ai aucune gêne à vous dire que parmi les «4 grands du thrash métal», c’est Slayer, et de très très loin, qui remporte la palme du meilleur groupe.

Bon 30e anniversaire Reign In Blood et je t’écouterai encore au crépuscule de ma vie, ne serait-ce que pour me sentir vivant!

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