Le Vieux Stock Archives - Page 3 sur 8 - Le Canal Auditif

Talk Talk – Laughing Stock

laughingstockJe suis un idéaliste. C’est dit. En musique, j’ai cette tendance un peu malsaine à vénérer les créateurs qui osent défier les conventions au nom d’un idéal artistique pur, transcendant et inaliénable. En bon paranoïaque, j’ai aussi ce réflexe qui consiste à constamment me méfier de ceux qui entretiennent des liens un peu trop proximaux avec l’Industrie; cette entité un peu abstraite qui trace ses frontières là où le Capital règne en monarque… Traitez-moi de néo-marxiste, je répondrai tout simplement que j’adhère entièrement à la philosophie punk dans sa conception la plus simple: créer tout en valorisant l’esprit critique. Mark Hollis, le véritable génie derrière l’œuvre de Talk Talk, est à mon sens un véritable punk. Et pour rendre les choses encore plus grandioses, Hollis a été béni d’un talent et d’un don de création tout à fait exceptionnels. Spirit Of Eden en fût un indicateur probant en 1988 et Laughing Stock en deviendra la preuve irréfutable trois ans plus tard.

Je me souviens comme si c’était hier de ma première écoute de Spirit Of Eden. Le tout se déroule à l’automne 2003. Aux premières notes de The Rainbow, complètement abasourdi, je n’ai alors jamais entendu un aussi bon tone de guitare de toute ma vie. Encore incrédule, je me souviens de m’être dit: «Comment est-ce possible de faire mieux?». Cela a motivé l’écoute immédiate de Laughing Stock. Une fois l’expérience terminée, je suis resté assis dans mon bureau, complètement bouche bée, à fixer le mur pendant au moins cinq minutes, en essayant de comprendre exactement ce qui venait de se produire. Ma conception de la musique venait de changer pour toujours. La semaine suivante, j’achetais la discographie complète de Talk Talk.

Paru le 19 novembre 1991, soit exactement quinze jours suivant la sortie de Loveless de My Bloody Valentine, Laughing Stock est maintenant considéré par plusieurs comme étant l’un des albums fondateurs – aux côtés de Spiderland de Slint aussi paru en 1991 – du courant post-rock. Il y aurait tellement de choses à dire à propos de Laughing Stock et de sa genèse. Pourtant, les conditions entourant la production de ce chef-d’œuvre restent encore aujourd’hui extrêmement mystérieuses, pour ne pas dire mythologiques.

Dans les studios Wessex de Londres qui avaient été spécialement aménagés afin d’accueillir Mark Hollis, Tim Friese-Greene et Lee Harris (pour l’occasion, les fenêtres ont été bouchées, les horloges ont été retirées et les principales sources de lumière se limitaient à quelques projecteurs), d’intenses sessions d’enregistrement s’étalant sur une période d’un an ont eu lieu afin d’enregistrer des heures d’improvisations musicales où la ligne directrice assurant la cohésion du projet n’était connue principalement que par Hollis lui-même. On affirme qu’une cinquantaine de musiciens auraient fréquenté les lieux et qu’environ 80% de tout ce qui aurait été enregistré lors de ces sessions aurait été jeté aux poubelles…

Tout comme Kevin Shields, Hollis a dû porter sa vision artistique aux limites de sa propre santé mentale et de celle de ses proches collaborateurs, et ce, au grand désespoir de plusieurs, dont les bonzes d’EMI qui ne s’étaient pas encore remis de «l’expérimentation Spirit Of Eden». Les années où Talk Talk dominait les ondes radio à grand coup de refrains formatés aux critères dictés par la new wave de l’époque (The Party’s Over et It’s My Life) semblaient désormais bien loin… Pourtant, la transition entre les «deux périodes Talk Talk» – qui peut sembler assez brutale pour le commun des mortels – avait tout de même été annoncée, de façon extrêmement intelligente, lors de la parution du très pertinent The Colour Of Spring.

Ceci dit, en trame de fond, le contexte ayant mené à l’enregistrement de Laughing Stock s’est pour sa part caractérisé par la mise en action d’une poursuite judiciaire opposant le groupe à EMI qui, incapable de promouvoir les «bizarreries d’Hollis», avait fait paraître un disque de remixes non endossé par ce dernier. Ultimement, ce sera Hollis et sa bande qui gagneront le combat. Verve Records, une filiale de Polydor, acceptera finalement de financer l’ambitieux projet d’Hollis visant à transcender Spirit Of Eden et ce, en n’y faisant absolument aucun compromis artistique.

Que doit-on alors retenir de Laughing Stock vingt-cinq ans après sa sortie? Après s’être extasié devant les prouesses d’un Spirit Of Eden frôlant la perfection, on y célèbre encore une fois une production digne des plus grands étalons de mesure en ingénierie du son. On y est enseveli d’une avalanche de nuances et de subtilités sur le plan de la conception des six pièces qui composent l’album et qui rejettent du revers de la main les structures conventionnelles de la musique populaire (refrain/couplet/refrain) en y mettant plutôt l’accent sur des silences (Myrrhman et Runeii), des feedbacks de guitare absolument ingénieux (After The Flood) ou des rythmiques de batterie parfaitement calibrées à l’image d’une montre suisse (New Grass). Concernant spécifiquement la chanson After The Flood, je n’ai pas le choix d’avouer qu’il s’agit probablement de l’une des chansons les plus abouties et les mieux mixées que je connaisse. À titre anecdotique, si vous me croisez dans une fête et que vous voulez que je vous offre une pinte de bière, parlez-moi du mix de cette chanson et du fameux feedback de guitare entre 4:02 et 5:15… Préparez-vous cependant à y investir au moins une heure de votre temps !

Tristement, Laughing Stock marquera la fin du groupe. De ses cendres encore chaudes émergera le trop méconnu projet .O.Rang, composé de Paul Webb (le bassiste de Talk Talk qui avait quitté le groupe après la réalisation de Spirit Of Eden) et Lee Harris. .O.Rang fera paraitre en 1994 et 1996 deux disques portant désormais le statut «d’albums cultes» (respectivement Herd Of Instinct et Fields And Waves). Pour sa part, Hollis reviendra à la charge une dernière fois en 1998 avec un album solo homonyme assez expérimental qui lui permettra de remplir ses dernières obligations contractuelles avec Polydor. Hollis, libéré de l’Industrie, disparaîtra ensuite de la scène musicale, et ce, sans faire aucune vague. L’intégrité, coûte que coûte, avant l’image, l’ego, le succès ou les bénéfices. Difficile de ne pas être inspiré par M. Hollis

http://spiritoftalktalk.com/

Slayer – Reign In Blood

SlayerEn 1986, j’étais un jeune imberbe avide de punk hardcore. Mes mentors de l’époque, Dead Kennedys, Suicidal Tendencies, et dans une moindre mesure des groupes tels que The Exploited ou encore G.B.H (ouf!), m’ont initié à la chose politique et ont édifié, par le fait même, la conscience sociale qui m’habite encore aujourd’hui. Je connaissais des groupes plus «lourds» comme Metallica, mais un de mes bons amis, devenu aujourd’hui une sommité dans le domaine de la physique, m’avait initié aux trois premiers albums de Slayer: Show No Mercy, Haunting The Chapel (un EP en fait) et Hell Awaits. Ces trois disques étaient catalogués par mes amis pouilleux dans la catégorie «speed metal». Ce que j’aimais chez Slayer, c’était la vitesse et l’agressivité sans compromis du groupe, même si l’imagerie satanique du groupe me laissait parfaitement de marbre.

Le 7 octobre 1986, Slayer, fort de sa signature avec Def Jam Recordings (un label spécialisé dans le rap à l’époque), lançait Reign In Blood. Quelques semaines plus tard, je débarquais, accompagné d’un de mes potes, chez un disquaire indépendant de ma ville natale et j’achetais le vinyle de l’album. Au retour à la maison, nous étions subjugués par la pochette, surtout par la photo arrière mettant en vedette les quatre salopards formant Slayer. Tom Araya (voix, basse) tire les cheveux de Dave Lombardo (batterie) et Jeff Henneman (guitare), pendant que le même Henneman tient solidement quatre cannettes de Stella Artois avec un Kerry King (guitare) plein de hargne. Personnellement, je faisais réellement une fixation sur cette pochette et encore aujourd’hui, je souris de bonheur à la vue de ces quatre jeunes métalleux qui ont carrément révolutionné un genre musical.

Bien assis confortablement dans le salon de mes parents, absents bien sûr, j’ai posé l’aiguille sur le vinyle de Reign In Blood. Angel Of Death commence, Araya hurle sa vie et… LE moment musical le plus salvateur de ma vie de mélomane agresse mes oreilles. Et je ne m’en suis jamais remis. J’étais bouche bée devant autant d’agressivité entendue dans une seule et même chanson. Le maigrelet un peu frêle que j’étais venait de prendre conscience de la force évocatrice de la musique. Je pouvais ENFIN exprimer sainement ma colère refoulée envers une famille contrôlante et contre une école bourrée de «preppies» qui carburaient aux albums insipides de Bryan Adams et Glass Tiger. Une totale libération!

Ce mélange inédit de punk hardcore et de speed metal gonflait ma confiance (artificiellement sans doute) et me permettait enfin de m’identifier à quelque chose qui, à mes yeux et mes oreilles, me semblait parfaitement authentique et vrai. Même si je ne comprenais strictement rien des textes provocateurs d’Henneman et King, j’étais soufflé par la musique. Plus tard, quand j’ai découvert le contenu des chansons de cet album, j’ai un peu déchanté, pour finalement constater que Slayer, en toute cohérence avec sa musique, ne visait que la provocation à grande échelle.

Sur Reign In Blood, les thèmes de la nécrophilie, du génocide juif, du satanisme servaient simplement à narguer cruellement ce monde économique et social qui souscrivait aveuglément aux doctrines droitistes de ces deux vils personnages politiques qu’étaient Ronald Reagan et Margaret Thatcher. À défaut de revendiquer clairement, comme les formations punks états-uniennes qui pullulaient, Slayer offensait les bien-pensants en tournant le projecteur sur tous les tabous et les sujets interdits. S’inspirant directement des représentations nazies qui différenciaient le «merchandising» d’un groupe comme Motörhead de tous les autres groupes métal, Slayer poussait le bouchon encore plus loin.

Reign In Blood démarre avec Angel Of Death qui explicite de manière détaillée et crue les expérimentations perpétrées sur des humains par Josef Mengele, cette ignominie sur deux pattes, qui pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans le camp de concentration d’Auschwitz, a conduit ces expériences. Cette pièce donne le ton à un disque qui n’offre aucun répit à l’auditeur. S’enchaînent tour à tour sur la face A du vinyle les Piece By Piece, Necrophobic, Altar Of Sacrifice et Jesus Saves. Le rythme des chansons est très élevé, avoisinant 200 bpm, du jamais vu à l’époque (merci Dave Lombardo). On y entend entre autres un Araya déclamer son texte à une vitesse inouïe dans Necrophobic.

Sur la face B, on y retrouve Criminally Insane, Reborn, Epidemic, le classique Postmortem ainsi que l’hymne suprême de Slayer, la jouissive Raining Blood, mettant en vedette l’un des riffs parmi les plus mémorables de l’histoire du métal. N’importe quel fanatique de Slayer vous dira qu’après le motif d’introduction de ce monument, l’entrée tonitruante du groupe (particulièrement le jeu quasi militaire de Dave Lombardo) est d’une puissance inégalée. Impossible de ne pas «headbanger» sa vie sur ce chef d’œuvre.

30 ans après sa sortie, Reign In Blood n’a pas perdu une seule once de pertinence. J’écoute ce disque (que je connais comme le fond de ma poche) de 5 à 6 fois par année et chaque fois, je vire carrément fou sur ce feu roulant d’une durée de 28 minutes. Le 13 septembre dernier, j’ai assisté au concert de la tournée Repentless (encore une fois un bon disque de la part des vétérans) et toutes les pièces tirées de Reign In Blood rendaient le public dément. Et je n’ai aucune gêne à vous dire que parmi les «4 grands du thrash métal», c’est Slayer, et de très très loin, qui remporte la palme du meilleur groupe.

Bon 30e anniversaire Reign In Blood et je t’écouterai encore au crépuscule de ma vie, ne serait-ce que pour me sentir vivant!

http://www.slayer.net/

U.S. Girls – Half Free

homepage_large-aaa3dd4eYou arrived in your mother’s arms, but you’ll leave riding in a black limousine.
Black limousine. Black limousine.
(Meghan Remy – Woman’s Work)

Pour cette autre chronique du «vieux stock», j’ai décidé de m’intéresser à un disque difficilement qualifiable de «vieux» puisqu’il n’est paru que l’an dernier, mais qui refait surface dans l’actualité musicale ces jours-ci en raison de sa présence dans la courte liste du Prix de musique Polaris. Et comme c’est à mon sens l’un des finalistes les plus intéressants avec Andy Shauf et son album The Party, il me semblait nécessaire de revenir un brin sur l’album Half Free, dernière parution du projet U.S. Girls.

U.S. Girls, c’est le projet de Meghan Remy, Américaine d’origine qui s’est mariée avec le Torontois Max Turnbull (alias Slim Twig) et qui s’est illustrée dans la scène de la musique indépendante de la Ville Reine où elle s’est installée. Depuis 2008, Remy a fait paraître des disques sur de nombreuses étiquettes, mais Half Free est sa première parution sur la plus que légendaire 4AD, écurie de Tim Hecker, Daughter, Grimes, Atlas Sound, Scott Walker, Dead Can Dance et Cocteau Twins… pour ne nommer qu’eux.

Est-ce la touche magique de Ben Cook (Fucked Up et Young Guv) (ce dernier a aussi participé à la production de l’album Thank You For Stickin’ With Twig de Slim Twig en 2015) qui confère à Half Free un son plus abouti, ou sommes-nous simplement en présence d’une Meghan Remy en pleine possession de ses moyens et en totale maîtrise de son art? Probablement un peu des deux. Avec Half Free, Remy s’éloigne quelque peu des expérimentations plus brutes de ses premières parutions pour proposer un album plus achevé globalement, sans nécessairement se tourner vers la facilité ou la pop surproduite.

La pièce d’ouverture, Sororal Feelings, donne le ton en ouvrant le bal par le bruit sourd d’une aiguille qui se pose sur un sillon suivi d’un bruit de fond blanc avant qu’une lente rythmique passablement instable et ponctuée de «grichements» s’impose. La voix de Remy ne se fait pas attendre, toujours aussi théâtrale, et entame aussitôt son récit: «Well there were four of us in a real small space…» C’est bel et bien une histoire de guerre et d’horreur que Meg Remy narre de sa voix tantôt nasillarde et chevrotante, tantôt enfantine et triste. Mais l’horreur, comme dans la plupart des chansons de cet album, se vit le plus souvent à l’échelle de la vie intime et domestique. Les liens sororaux explosent lorsque la narratrice de la chanson découvre que son amoureux a eu des relations avec ses trois autres sœurs qui vivaient avec eux. Le concept du «sisterhood» et les espoirs d’une solidarité familiale et/ou féminine sont détruits d’emblée. Ce n’est que le début et, déjà, l’idée de la mort se pointe.

«And now I’m gonna hang myself, hang myself from the family tree.»

J’insiste ici sur le concept de narration, car c’est un élément primordial de cet album: chacune des chansons semble narrée par un personnage féminin différent, ce qui rappelle en quelque sorte la forme du recueil de nouvelles en version album musical. Dans Damn That Valley c’est une femme qui réclame son mari parti pour la guerre et qui se demande avec émotion sur une mélodie répétitive aux accents dansants tropicalo-reggaesques «Where is my man?». Dans la pop‑grungy/punky Sed Knife, c’est le couteau, symbole à la fois violent et domestique, qui représente les divisions qui se créent inévitablement entre deux personnes qui vivent ensemble au quotidien. Le saxophone fâché qui se déchaîne en arrière-plan ajoute par ailleurs une tension dramatique à cette pièce qui est sans conteste la plus «rock» de l’album.

Window Shades poursuit son exploration des thèmes de l’amour perdu sur des échantillons d’une pièce disco de 1973: Love Is A Hurting Thing de Gloria Ann Taylor. Tandis que Navy & Cream, une de mes pièces préférées de l’album, se noie dans des nappes de synthés lo-fi pouvant faire écho aux Cocteau Twins, mais pouvant aussi rappeler dans une certaine mesure ce que Miracle Fortress proposait il y a quelques années. On retrouve aussi, dans les pièces plus dansantes, une dégaine vocale rappelant celle de Blondie. Half Free présente bel et bien une signature stylistique qui s’inspire en partie des années 70 et 80 sans toutefois se contenter d’en reprendre les codes; on y joue habilement avec la nostalgie que certaines sonorités du passé inspirent invariablement.

C’est par Woman’s Work que je suis tombée sous le charme de cet album des U.S. Girls. Fait étonnant, même s’il s’agit d’une chanson qui dure plus de 7 minutes, elle exerce une fascination chez tous ceux qui l’entendent une première fois; on fronce les sourcils d’un air dubitatif avec une impression diffuse de connaître, peut-être, la chanson, sans trop savoir pourquoi. Le côté italo-disco cauchemardesque, la voix de Remy qui pousse le cri jusqu’aux fausses notes, le cœur de voix robotiques étouffées, les claviers vampiriques et le chuchotement de la banale fatalité «There’s no reversal, You can’t stop aging, It’s always on the way» juste avant le refrain (dont les paroles figurent en ouverture du présent article) sont autant d’éléments qui font que ça captive illico toutes les oreilles le moindrement attentives.

Malgré le fait que chacune des chansons de l’album se penche sur des univers et des problématiques diverses, il en ressort une forte unité ne serait-ce que par les thèmes abordés et leur incarnation dans les inflexions de la voix de Remy qui sait se servir de son chant pour illustrer ses propos. Avec ses arrangements globalement lo-fi, ses emprunts à des styles plus dansants, ses piscines de reverb glauque, ses rythmes souvent en arrière-plan et son esthétique inspirée des musiques «hantées» qui ont fait les beaux jours du début des années 2000, Half Free laisse une impression de joie triste, de fatalité joyeuse et de révolte étouffée. Du disco, du reggae, du funk, de la pop et une panoplie d’autres influences qui se la jouent un brin «sad girl», un brin «sad punk» lyrique, et autant de femmes prises dans les filets du quotidien implacable ou dans les mailles de l’amour qui finit par s’effiler comme des bas trop minces.

http://www.4ad.com/artists/usgirls

Red Hot Chili Peppers – Blood Sugar Sex Magik

rhcp-bssmVoilà donc 25 ans qu’est paru l’immense Blood Sugar Sex Magik des impayables Red Hot Chili Peppers. Album incontournable du paysage radiophonique des «90’s» avec les Under The Bridge, Give It Away, Breaking The Girl et Suck My Kiss, mais plus encore: un véritable tour de force pour son atteinte du parfait équilibre entre groove sauvage, rap lubrique et une grosse dose de sexualité gluante.

Blood Sugar Sex Magik c’est aussi l’album qui a créé le culte RHCP™, deux ans après la percée de Mother’s Milk. Premier album du groupe dans l’écurie Warner Brothers, première collaboration avec Rick Rubin qui à l’époque a déjà deux disques platine des Beastie Boys et deux tout aussi classiques de Slayer à son CV: les étoiles étaient alignées pour propulser les peppers «hors de la carte».

Mais on ne dirait pas tout ça si sur Blood Sugar Sex Magik, le quatuor n’était pas au sommet de son art. La chimie opère définitivement plus que sur le précédent album qui voit arriver deux nouveaux membres (Chad Smith et John Frusciante). Les textes sont inspirés, les compositions sont à la fois complexes et accrocheuses, le tout, avec un rendu furieusement funky, drolatique et tout à fait imbibé.

Anthony, Flea, John et Chad y jouent en parfaite symbiose des compositions qu’ils ont travaillés ensemble, tout nus, dans la joie et dans l’excès. Tout ça se sent et contribue à rendre cet album réjouissant en tout point, mais surtout dans la région des pantalons.

Mais passons à ce qui rend cet album si grand. Je ne m’attarderai pas aux chansons que l’on entend encore sur le gros FM nostalgique, parce qu’on les connaît par coeur (choeur) et parce qu’elles sont finalement qu’une porte d’entrée à un univers tellement plus déjanté.

On a acheté Blood Sugar Sex Magik pour les titres mentionnés ci-haut, mais c’est pour Mellowship Slinky In B Minor, The Righteous & The Wicked, Power Of Equality, If You Had To Ask et Sir Psycho Sexy que l’on réécoute sans cesse cet album. Pour ces moments où le groupe incarne sans même une graine (!) de gêne l’héritage d’Hendrix, de Parliament et de Funkadelic (on salue George Clinton). Rien que ça.

L’originalité (et les capacités) de Flea n’était déjà plus à prouver en 91, mais ce n’était pas le cas du jeune Frusciante à la six cordes. Ce dernier a vraiment «élevé son niveau de jeu» sur Blood Sugar Sex Magik. Vous irez prêter l’oreille aux pistes de guitares isolées de John qui sont disponibles sur YouTube. Sans aucun autre instrument, ça groove en diable.

Au niveau des textes, quand on passe la «hose» sur les résidus de lubrifiant et de liquides corporels, on découvre une foule de références politiques, musicales et culturelles parfois populaires, parfois passablement cryptiques et c’est comme ça qu’on aime nos piments.

Et en y pensant bien, il y a sur cet album des parts égales de sang, de sucre, de sexe et de magie ce qui le rend terriblement dansant, vulgaire, mais tout de même parfait pour la frileuse radio FM. Brillant Rick Rubin!

Mais une fois propulsés au rang de vedettes planétaires avec cet album et par les tournées dans la caravane Lollapalooza puis à Woodstock, les Red Hot se sont brûlés au passage au point d’y perdre Frusciante, exilé en France pour fuir sa dépendance à l’héroïne.

Après un album avec Dave Navarro, ce gourou de la six cordes, John reviendra pour écrire le dernier chapitre pertinent de l’incroyable histoire des Peppers: Californication. Le groupe continuera ensuite à produire des best-sellers, mais sans jamais retremper son funk rock rappé dans une bouillie de sexualité dépravée, de glucose, de magie ancestrale et de sang de jeunes vierges. Dommage.

Et si vous n’avez pas vu les «Red Hot» sur scène avant le tournant des années 2000, mettez votre argent ailleurs… sont plus capables de jouer ces tounes-là anyway.

Car toute la jouissance tripative qui exulte de Blood Sugar Sex Magik nous rappelle douloureusement que c’était ben mieux dans les années 90.

http://redhotchilipeppers.com/go-robot

Pearl Jam – Ten

tenParler de Ten, et de son 25e anniversaire n’est pas une chose facile. Et je ne parle pas que de la tâche que représente l’écriture d’un texte «hommage» ou «commémoratif».

Parce que parler de Ten, c’est parler du grunge naissant sur fond de mort, de perte d’innocence et de lutte contre ses démons. C’est aussi le prélude, le premier chapitre, d’une longue histoire qui nous a liés de près ou de loin aux cinq membres de l’incontournable groupe.

Et tout ça finalement ne serait jamais arrivé sans la mort d’Andy Wood, causant l’implosion de Mother Love Bone et forçant Stone Gossard et Jeff Ament à chercher un nouveau chanteur. Le reste est écrit dans le grand livre du rock n’ roll (nous ne reviendrons pas sur ces événements).

Stylistiquement, Ten a, bien sûr, instauré un genre vocal, mais le talent et les techniques (devrait-on dire prouesses) instrumentales du trio McCready, Gossard, Ament a donné à Pearl Jam un son unique, furieux, rageur, urgent et une crédibilité pour leur impressionnante exécution. On était loin du jeu erratique de Kurt Cobain (oups).

Mais c’est sur le plan lyrique que Ten a marqué une génération, en plus d’atteindre un niveau de cohérence conceptuelle et une intensité inégalée. Cet album a marqué au fer rouge une jeunesse qui voulait juste qu’on lui parle. Repassons les grands thèmes de Ten.

La colonne vertébrale de ce classique est ce qu’on appelle la «Momma Son Trilogy»: les trois premières chansons sur lesquelles Eddie Vedder a mis des paroles par-dessus les jams de Gossard, Ament et Mike McCready. Le chanteur avait retourné la faveur avec cette mention sur l’étiquette de la cassette comprenant ses enregistrements.  C’est sur ces pièces – Alive, Once et Footsteps (le B-side de Jeremy) –  qu’est déployé tout le narratif de Ten.

Le mensonge, la solitude, les souvenirs confus et dystopiques d’une enfance brisée, le viol, l’abus. Bref, c’est un délire oedipien en trois actes, muté en délire paranoïaque d’un enfant laissé à lui-même par une mère toxicomane et incestueuse, dans l’expectative d’un père absent (Alive), qui a grandi en meurtrier aux pulsions sexuelles incontrôlables (Once) et dont même le couloir de la mort ne pourra apaiser ses remords d’une vie dont il n’a jamais eu les commandes finalement (Footsteps).

Après avoir eu «le job» au sein du nouveau groupe de Gossard et associés, Eddie est rapatrié à Seattle et écrit la suite de Ten (et ses innombrables B-Sides) dans le même état d’esprit.

Jeremy est probablement le morceau de Ten où le message de Vedder est le plus saillant. En croisant deux faits divers – le suicide d’un jeune garçon, probablement autiste, devant d’autres écoliers, et le souvenir d’une fusillade survenue à son école, à San Diego -, Eddie rend claire et toute puissante la portée politique de son message: injuste est cette époque dans laquelle on laisse mourir ses enfants comme des adultes.

Tandis que Jeremy est la clé de l’univers lyrique de Vedder, Black, elle, annonce l’expressionnisme nostalgique du grunge. Black deviendra cette pièce que l’on retrouvera sur tant d’albums grunge et alternatif qui nous dit: «quand on n’est pas fâché, voici, au fond, comment on se sent». Et Black le fait avec une désarmante honnêteté (ce qui n’a pas toujours été le cas… pensons à, je ne sais pas, Creep de Radiohead).

Et Black brouille encore plus les cartes quant au message de Vedder. On a souvent tergiversé à savoir si, au final, le chanteur ne parlait pas de sa propre expérience, de sa vie, dans les pièces de Ten. Dans Jeremy ou dans Alive, se met-il en scène dans ces tragiques histoires? Au final, la question importe peu. Car avec Black, on en vient à comprendre que Ten n’est qu’une métaphore sur le monde qui a donné naissance et enlevé la vie à Andy Wood.

De l’océan (Oceans), pur, pouvant symboliser l’innocence, la naïveté, jusqu’au «jardin de pierres» (Garden), le cimetière, Ten est un essai parfait sur la vie et la mort au début des années 90.

Pearl Jam
Ten
AM Records
Paru le 24 août 1991
53 minutes

https://pearljam.com/