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Critique : Kelly Lee Owens – Kelly Lee Owens

C’est au printemps dernier que le premier album de la Londonienne d’adoption Kelly Lee Owens était révélé. Âgée de 27 ans, née au Pays de Galles, cette jeune férue de musique s’est expatriée à Londres afin de s’immerger dans un milieu culturel plus stimulant. Embauchée chez un disquaire renommé, Owens a fait sur place la rencontre de plusieurs créateurs issus de la scène électro de la capitale anglaise. Les Daniel Avery, Gold Panda et Ghost Culture sont ainsi devenus les mentors et amis de la jeune dame.

Sous les bons conseils de ces musiciens, elle a pu travailler librement sa musique dans un relatif anonymat, lançant quelques simples sur la plateforme Soundcloud. C’est grâce à la pièce Lucid qu’Owens a pris réellement conscience du talent qui l’habitait; elle qui ne possède aucune formation musicale et qui est une adepte du DIY. Tout ce qui gravite autour de la scène électro, journalistes, « journaleux », blogueurs et blaireaux, s’est entiché immédiatement pour le travail de Kelly Lee Owens. C’est ainsi, en fouillant sur le Web, que je me suis intéressé à elle.

Ceux qui me lisent (réellement ou en diagonale) savent pertinemment que je me méfie toujours du fameux « buzz » autour d’un premier album. Je suis un fervent défenseur de l’artiste qui dure et j’exècre souverainement la saveur du moment. Dans le cas de Kelly Lee Owens, le battage médiatique est justifié. En plus de nous offrir un disque mélodiquement accrocheur, elle amalgame une abondance d’influences qui, de prime abord, aurait pu sombrer dans une incohérence totale, mais qui coule magnifiquement de source. Les chansons d’Owens sont d’une fluidité déconcertante.

Des ascendants technos d’outre-tombe, de la pop orchestrale, de la « cold-wave » et même du krautrock – la conclusive 8 est sublime – se côtoient comme si de rien n’était. Même si les chansons sont construites de façon élémentaire, bizarrement, elles ne manquent pas d’ambition, particulièrement en ce qui concerne les sonorités explorées. Elle se plaît entre autres à mixer sa voix folk-pop haute perchée avec une musique électronique viscérale et ténébreuse. Le contraste est aussi singulier que prenant. Et même si certaines mélodies peuvent paraître enfantines, il y a quelque chose d’indicible qui fait que l’on reste scotché à sa musique. C’est ce fond de techno cérébral et sa voix angélique qui confèrent à ce premier album un indescriptible charme.

C’est bon du début à la fin avec quelques pointes qui m’ont particulièrement plu. Je pense à cette sorte d’électro pop, à la Anne Clark, intitulée Anxi et qui met en vedette l’invitée Jenny Hval. L’hypnotique Bird – pièce qui porte bien son nom – est parfaite pour conclure une nuit endiablée sur un « dancefloor ». Cbm est du même acabit, détenant un je-ne-sais-quoi de karautrock. Et que dire de l’émouvante Keep Walking; chanson dans laquelle participe Daniel Avery. Frissons garantis.

Honnêtement, ce premier essai est une totale réussite. Voyons voir si elle saura se renouveler afin de ne pas terminer sa trajectoire dans le cimetière des « trois petits tours et puis s’en vont »… mais la suite des choses augure bien. Si vous aimez ces artistes de haut calibre que sont les Beach House, Björk, Grimes et autres, vous serez en pâmoison à l’écoute de Kelly Lee Owens.

Ma note: 8/10

Kelly Lee Owens
Kelly Lee Owens
Smalltown Supersound
46 minutes

https://kellyleeowens.bandcamp.com/album/kelly-lee-owens

Critique : Can – The Singles

Pionnière de la scène krautrock allemande, la formation Can fait partie des grands monuments de la musique d’avant-garde, et son influence se compare presque à celle qu’a pu avoir le Velvet Underground. Mais alors que le groupe est avant tout connu pour ses improvisations qui pouvaient s’étirer sur une face entière d’un vinyle, la compilation The Singles permet d’en découvrir un autre versant…

Le culte de Can a commencé à se construire en 1971 avec la sortie du génial Tago Mago, suivis des classiques Ege Bamyasi et Future Days, qui ont contribué à établir le groupe comme une référence en matière de musique expérimentale, tirant à la fois sur le psych-rock, le jazz et le funk. Mais alors que ses contemporains comme Pink Floyd poussaient leur démarche vers un rock plus cérébral, Can a toujours priorisé un certain minimalisme au lieu des constructions complexes du prog.

Avec ses 23 titres répartis sur deux CD ou trois vinyles, The Singles constitue une belle porte d’entrée pour découvrir l’univers du groupe formé en 1968 par le bassiste Holger Czukay, le claviériste Irmin Schmidt, le guitariste Michael Karoli et le batteur Jaki Liebezeit, et qui a connu essentiellement deux chanteurs : Malcolm Mooney et Damo Suzuki. Agencés ainsi, en ordre chronologique, ces morceaux montrent que les gars de Can n’ont jamais craint d’explorer des contrées nouvelles.

Ça semble incroyable aujourd’hui, mais le groupe a atteint le top 10 en Allemagne en 1972 avec la déroutante Spoon, un genre de transe que l’on croirait sortie d’un autre monde. Seul autre véritable succès commercial de Can, la chaotique I Want More est ici incluse avec sa face B de l’époque,… And More, qui sonne encore aussi avant-gardiste même 40 ans plus tard, avec son glam-funk indescriptible.

Une pièce comme Vitamin C (avec sa fameuse ligne « Hey you, you’re losing you’re losing you’re losing you’re losing your Vitamin C! ») semblera aussi familière aux oreilles des néophytes, qui l’auront entendue dans les films Inherent Vice (de Paul Thomas Anderson), Broken Embraces (de Pedro Almodovar) ou encore dans la télésérie The Get Down de Netflix. Des raretés satisferont également l’appétit des fans inconditionnels de la formation, dont l’entraînante Turtles Have Short Legs, avec ses paroles un peu débiles qui montrent le côté bouffon de Can

Mais d’autres titres apparaîtront comme une hérésie aux yeux des puristes. Ainsi, l’épique Halleluwah (du classique Tago Mago) passe de 18 minutes à trois minutes trente. Mais même réduite à sa plus simple expression, la pièce reste un vibrant témoignage de l’inventivité de Can au chapitre de la polyrythmie.

Oui, The Singles inclut des morceaux que même les membres du groupe voudraient oublier. On grince un peu des dents durant la version électro-bizarroïde du classique de Noël Silent Night. Et que dire du célèbre Can Can de Jacques Offenbach, apprêté ici à la sauce space-disco! On peut certes voir dans ces accidents de parcours le signe de musiciens en manque d’inspiration vers la fin des années 70, mais ils illustrent aussi à quel point leur terrain de jeu ne connaissait aucune limite.

Sans doute les albums originaux permettent-ils de mieux cerner le phénomène Can, mais The Singles reste un joli rappel de l’influence immense que la formation a exercée, d’abord sur les groupes post-punk comme Public Image Ltd ou The Fall, puis sur la génération post-rock des années 90, Tortoise en tête…

MA NOTE: 7/10

Can
The Singles
Mute/Spoon
79 minutes

http://www.spoonrecords.com/

Critique : Automat – Ost West

Jochen Arbeit, Achim Färber et Georg Zeitblom ont fondé le projet électro allemand Automat en 2011, en offrant un mélange de dub et d’électro atmosphérique comme trame sonore au thème des migrations humaines. Ils ont publié leur premier album éponyme en 2014, avec Lydia Lunch, Genesis Breyer P-Orridge et Blixa Bargeld comme invités. Ils ont continué avec Plusminus, l’accent étant mis sur l’esthétique rétro analogique nous rapproche de Kraftwerk, mais mélangé avec du dub; un pur délice. Le trio est revenu en novembre dernier avec le dernier chapitre de leur trilogie sur les migrations, Ost West, et un sens du mouvement irrésistible.

Ost s’ouvre sur une arpège de basse analogue; le rythme acoustique trip-hop donne le tempo pendant que la masse synthétique se développe comme un solo jazz. Fabrik der Welt commence par avoir un effet sur la main et fait monter le volume après seulement quelques secondes d’écoute. La base techno de la signature rythmique est incroyablement groovy, et n’a même pas besoin de changer tellement les variations sont efficaces. On tape du pied jusqu’à la fin, guidé par les échantillons trafiqués, comme des réverbérations d’annonces de station de métro.

Pour sa part, Tränenpalast ralentit la cadence sous une forme trip-hop/post-rock, et épaissit la sauce avec une couche d’effets sonores rétro colorée; ça se conclut de façon expérimentale. Yuko calme davantage les oreilles, collées dans le fond d’un sofa dans une soirée lounge; la boucle se déploie lentement, accompagnée par la guitare et les échantillons de voix. Puis, West propose une fabuleuse structure électro funk et donne envie de sortir un « yeah! » en faisant une steppette de pieds à la James Brown.

Europa donne suite à Fabrik der Welt en terme de cadence irrésistible, de contretemps funk qui font se déhancher, et de répétition techno pop; n’oubliez jamais les clappements de main, c’est rassembleur et d’une étonnante efficacité. Tempelhof revient à une base dub, lente et réverbérée à volonté; la mélodie se manifeste par fragments, relégués en écho derrière la batterie. Transit conserve une part de dub et y ajoute des percussions tribales; plus lourde, la pièce sert de trame à une danse autour d’un feu.

Bien qu’il y ait une certaine abstraction dans la musique d’Automat, on y trouve un thème qui va au-delà du dub et du techno, relatif au côté nomade des humains, de leur mobilité, des migrations et des transports qui se sont développés en conséquence. Ça donne un tout homogène qui groove bien plus que les deux précédents albums, et qui accompagne à merveille un trajet en métro. À écouter quotidiennement pour donner du rythme à votre routine.

MA NOTE: 8,5/10

Automat
Ost West
Bureau B
43 minutes

http://www.automatmusik.de

Exploded View – Exploded View

Exploded View«Projet musical» en provenance d’un collectif tournant autour de l’atome central prénommé Anika, activiste politique-journaliste et musicienne anglaise œuvrant en Allemagne, Exploded View propose un premier chantier des possibles qui déconstruit d’un cran la proposition krautrock déjà sifflée par la chanteuse en solo.

La découverte des affinités s’est réalisée en 2014 à Mexico, là où Anika, le temps d’une soirée, s’était entourée de Martin Thulin, Hugo Quezada et Amon Melgarejo pour un tour de chant.

Depuis, le quatuor s’est concentré à la conception d’un premier album qui, lui, nous arrive en mains propres en cette fin d’été.

Première écoute, c’est du côté de la réalisation que notre curiosité auditive porte l’oreille. À l’aide d’un Tascam 388 (un bon vieux 8 tracks), Exploded View s’est donné le défi d’enregistrer en une seule prise tous les sons déployés et entendus. En résulte du bon comme du moins réussi, alors que l’ambiance – étouffante, chaude, fermée – est circonscrite au studio d’enregistrement, l’auditeur étant invité à prendre place en son centre.

Le manque d’amplitude est présent sur l’ensemble des 11 pièces jouées, où le chant d’Anika se heurte à l’exploration sonore de ses acolytes. Une exploration qui marque des points sur de nombreux essais: les bruissements sont omniprésents – tout comme les silences –, les drones se multiplient à l’arrière-scène, l’électricité y est statique. La fraction des rythmes y est constante.

On pense à Portishead à l’écoute des pièces maîtresses que sont Orlando, No More Parties In The Attic et Lost Illusions, qui amalgament toutes trois avec brio la voix nonchalante et apathique de miss Anika à une musicalité résolument improvisée – distorsion des cordes de guitare, ligne de basse lourde et saccadée, batterie carrée.

Mais si certaines chansons se détachent du lot, c’est parce que l’ensemble fait épisodiquement du surplace, surtout en fin de parcours (les deux derniers titres, Beige et Killjoy, sont d’une banalité sans nom).

L’enregistrement live et en une seule prise n’était peut-être pas la meilleure des idées pour le premier opus d’Exploded View, collectif qui mise essentiellement sur l’exploration des gisements sonores pour en extirper son combustible. Le quatuor semble – malheureusement – s’enfoncer dans les sables bitumineux par moment.

Ma note: 6,5/10

Exploded View
Exploded View
Sacred Bones Records
40 minutes

https://www.facebook.com/explodedviewband#_=_

Autolux – Pussy’s Dead

AutoluxEn 2015, c’était le retour de Failure. 2016 est une autre année de retour pour un groupe dans lequel Greg Edwards joue. Autolux avait fait paraître son dernier album en 2010, l’excellent Transit Transit. La formation fait dans le rock alternatif avec une petite touche de krautrock par ci et un petit peu de punk par là. Les voix d’Eugene Goreshter et Carla Azar, avec un ton mélancolique et parfois même fantomatique, appuient le tout. L’ensemble donne un son pas mal unique.

Pussy’s Dead ne fera pas mauvaise figure dans la discographie d’Autolux. On y trouve encore une fois de nouvelles pistes de réflexion, des expérimentations parfois très réussies, mais aussi des moments où ça tombe à plat. Bien qu’une certaine inégalité se retrouve sur Pussy’s Dead, c’est rarement ennuyant et ça vient avec l’expérimentation.

Il y a au registre des bons coups des pièces aux atmosphères précises et intéressantes. Selectallcopy possède un petit côté Suuns, mais avec moins de bruits. Sa mélodie est efficace et son riff plutôt simple est d’autant plus plaisant qu’il jure avec la guitare bruyante qui se pointe à mi-parcours. Soft Scene, avec sa boîte à rythmes qui rappelle You Are Invited du Dismemberment Plan, est l’une des pièces qui laisse sa marque. L’utilisation d’instruments synthétiques est magnifiquement orchestrée et Azar assume avec brio la performance vocale. Brainwasher rappelle les meilleurs moments de Transit Transit avec sa mélodie accrocheuse et atypique.

Certaines pièces, comme Anonymus, sous le couvert de l’expérimentation, n’arrivent pas totalement à leurs fins. Son rythme un peu paresseux n’est pas utilisé suffisamment habilement pour convaincre de sa nécessité. La progression est tout de même intéressante, mais bof… On peut dire la même chose de Becker qui laisse un peu froid.

Autolux offre tout de même un album bien intéressant et les fans (dont je fais partie) auront un plaisir certain à l’écouter. Est-ce que la formation explore une nouvelle avenue? Pas vraiment. Ils font tout de même quelques essais, mais n’arrivent pas au même brio qu’ils avaient atteint sur Future Perfect et Transit Transit. D’ailleurs, ces deux derniers méritent votre attention!

Ma note: 7/10

Autolux
Pussy’s Dead
30th Century Records
38 minutes

http://www.autolux.net/