indie Archives - Le Canal Auditif

Critique : Peter Matthew Bauer – Mount QAF (Divine Love)

The Walkmen est en pause prolongée depuis 2014 et permettez-moi d’émettre un avis basé sur un simple « feeling » : ça sent pas mal la fin pour le quintette new-yorkais. Le chanteur emblématique, Hamilton Leithauser, multiplie les projets en mode solo ou en compagnie de la crème de l’indie-rock états-unien, pendant que le bassiste attitré, Peter Matthew Bauer, se construit une réputation fort enviable en participant lui aussi à une tonne de collaborations. Entre autres avec les Devourers, un groupe qui inclut l’apport de Skye Skjelset de Fleet Foxes.

En 2014, Bauer avait lancé son premier album solo intitulé Liberation!; une référence à peine voilée à la mise en tutelle des Walkmen. Cette année-là, ce premier essai de la part du multi-instrumentiste a fait partie de mes bonnes surprises musicales. On y retrouvait des guitares évoquant parfois le meilleur des Strokes, le psychédélisme d’Anton Newcombe (The Brian Jonestown Massacre) et bien sûr le folk rock typique des Walkmen.

La semaine dernière, Bauer était de retour avec un nouvel album intitulé Mount QAF (Divine Love) sur lequel ce grand fervent d’astrologie nous entretient au sujet de ses amours « ésotériques » avec une sincérité qui impose le respect. Résolument rock, ce disque renferme une panoplie d’influences qui, prises séparément, pourraient paraître conventionnelles. Les refrains choraux à la Springsteen, les guitares « velvetiennes », les inflexions vocales remémorant à la fois Tom Petty ou encore l’ami Leithauser ainsi que ces propensions au psychédélisme et à l’Americana, fondus ensemble, confèrent à Bauer une originalité sans équivoque.

Moins étonnant que Liberation!, mais aussi électrisant, Bauer s’évertue à créer une musique « positive », tout en évitant de plonger dans le narcissisme, le « branding » personnel et l’estime de soi égocentrique si caractéristique de notre époque et qui empêchent l’homme occidental de bien comprendre le monde dans lequel il évolue. Un monde hyper compétitif, un brin fascisant, un monde très dur. Bauer réconforte en nous plongeant directement dans son propre désarroi amoureux auquel on s’identifie assez aisément.

Et Mount QAF (Divine Love) est conçu pour rouler toute la nuit sur les autoroutes nord-américaines en direction de nulle part. Bauer nous gratifie d’un superbe album de route, fait la preuve qu’il n’a rien à envier à son comparse Leithauser et confirme que les Walkmen étaient l’un des groupes parmi les plus mésestimés de l’indie-rock américain.

La « springsteenienne » Wild Light, les guitares dans Full Moon In The Sky, la conclusion émouvante dans Divine Love To Kill Fascism, l’extrait Khidr (American Drifter Music), la fédératrice et explosive You Aways Look For Someone Lost, la performance vocale de Bauer dans Will You Still Speak Of Love ainsi que la frémissante Transhistoric Cycles Of Time font partie des moments phare de cette production.

Peter Matthew Bauer est un auteur-compositeur au son distinctif qui, même s’il demeure campé dans un folk rock maintes fois arpenté, ne souffre d’aucun déficit d’authenticité. Il insuffle juste assez de passion et d’enthousiasme à ses chansons pour qu’on ait envie de le suivre très longtemps.

Ma note: 8/10

Peter Matthew Bauer
Mount QAF (Divine Love)
Fortune Teller Music
43 minutes

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Critique : Deer Tick – Vol. 1 et Vol. 2

Deer Tick est l’un des groupes parmi les plus mésestimés dans sa catégorie. Le folk rock prolétaire, un peu punk, un brin garage, proposé par la bande menée par John McCauley mériterait un plus grand rayonnement. Mais comme vous le savez tous, chers lecteurs, l’excellence n’est pas nécessairement un gage de succès populaire. On pourrait en débattre longtemps. Les apôtres du « paraître », qui ne jurent que par le succès de masse, auraient bien du mal à reconnaître ce qui émane du talent pur de ce qui relève du marketing…

Cela dit, Deer Tick fait partie de l’équipe des talentueux, pas de doute là-dessus. En 2013, le quatuor lançait Negativity; un virage accessible, pour ne pas dire « mature », qui m’avait laissé quelque peu sur mon appétit. Après une pause méritée, durant laquelle McCauley s’est assagi – le bonhomme s’est marié et est devenu un bon père de famille – la formation était de retour récemment avec deux albums simplement nommés Volume 1 et Volume 2.

Le concept de ces deux disques est aussi « naïf » que les intitulés : un album essentiellement folk rock et un autre qui replonge dans les racines rock garage de la formation. Deux créations qui respirent l’humilité à plein nez où le seul fil conducteur réside dans la qualité des chansons.

Tout au long de ces deux volumes, McCauley évoque la complexité de vieillir dans un monde qui exige une éternelle jeunesse de corps et d’esprit… sous peine d’être exclu. McCauley s’interroge aussi sur la façon de conserver sa pertinence et sa créativité en avançant en âge. Et la réponse se trouve assurément entre une ouverture d’esprit entière à la nouveauté et une sauvegarde de l’intégrité et l’authenticité créative qui habite tout artiste digne de ce nom. Pas une mince tâche de trouver un certain équilibre entre toutes ses exigences.

Si le Volume 1 comporte sa part de bonnes chansons, c’est le deuxième segment qui est venu me combler. Les Sea Of Clouds, Doomed From The Start, Hope Is Big ainsi que la conclusive Rejection font partie des bons moments de ce premier volet qui immerge l’auditeur dans un univers « dylanesque » assez adulte. Une sorte de continuité de ce qui était offert sur Negativity.

En contrepartie, sur le Volume 2, on retrouve Deer Tick en format résolument rock, quoiqu’un peu tempéré. C’est sous ce format que j’apprécie plus spécifiquement la formation et les ascendants punk rock millésimés sont toujours présents à l’arrière-scène. Je pense entre autres à l’excellente Jumpstarting que n’aurait pas reniée le bon vieux Paul Westerberg. McCauley et ses comparses incorporent également quelques influences « springsteenienes » qui mettent de l’avant des moments pianistiques intéressants.

Ce Volume 2 regroupe donc une majorité de chansons fort valables. La country rock Look How I Am Clean, les retentissantes It’s A Whale et Sloppy, la locomotive S.M.F et le rock ’n’ roll « drette dans ta face » titré Mr. Nothing Gets Worse sont les parfaits porte-étendard de ce deuxième tome.

Ceux qui aiment le rock sans fioritures adhéreront aisément au Volume 2 et ceux qui préfèrent leur folk rock un peu pépère y trouveront leur compte avec le Volume 1. Bref, même si je préfère nettement Deer Tick en mode abrasif, la formation demeure une valeur sûre. Un groupe sur qui l’amateur de rock peut certainement compter.

Ma note: 7/10

Deer Tick
Vol. 1 et Vol. 2
Partisan Records
70 minutes

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Critique : Wolf Parade – Cry Cry Cry

Lorsque Dan Boeckner et Spencer Krug jetteront un regard à l’ensemble de leur carrière, ils pourront se vanter d’avoir fait paraître l’un des plus importants albums indie rock de la décennie 2000 : Apologies To the Queen Mary. Cette production venait confirmer qu’il se passait quelque chose de consistant dans l’univers musical montréalais, surtout à la suite de l’ouragan Arcade Fire (Funeral, vous vous souvenez ?) qui a balayé l’industrie du disque en 2003. Après l’excellent At Mount Zoomer (2008) et le moins réussi Expo 86 (2010), le quatuor a ensuite jugé bon de prendre une pause afin que les membres puissent activer certains projets musicaux en latence.

Spencer Krug a entre autres conçu un superbe « seul au piano » intitulé Julia With Blue Jeans On : un grand cru de 2013. Pour sa part, Boeckner s’est associé à Brit Daniels de Spoon, proposant un A Thing Called Divine Fits en dent-de-scie, en plus de l’album électro-rock Blue Wave, produit celui-là avec sa formation nommée Operators.

Voilà qu’après sept années d’absence, Wolf Parade reprenait du service avec un nouvel album intitulé Cry Cry Cry. Enregistré à Seattle sous la supervision de John Goodmanson (Bikini Kill, Sleater-Kinney, etc.), est-ce que ce retour tant attendu par les fans de la formation obtient les résultats escomptés ?

Tout à fait. Après une aussi longue pause, je me serais attendu à une production plus survoltée et moins « lisse ». Somme toute, on redécouvre avec plaisir les compositions sinueuses et mélodiquement fédératrices de Krug et le rock, un peu glam, un peu « post-punk », de Boeckner. C’est aussi l’album le plus cohérent du groupe. Lorsque l’on écoute attentivement un album de Wolf Parade, la cassure stylistique entre les deux compositeurs est assez claire; ce l’est un peu moins cette fois-ci.

Pour être honnête, j’ai toujours eu une préférence pour le travail de Krug, même si curieusement Boeckner est plus rock. L’apport « pianistique », les superpositions de claviers et la voix chevrotante/émouvante de Krug me remuent. L’une des grandes forces de Wolf Parade réside aussi dans ce mélange vocal parfaitement dosé. Encore une fois, ça fonctionne très bien.

En plus des thèmes explorés par les deux paroliers (mortalité, peine amoureuse, résilience, politique « made in USA », etc.), le groupe incorpore à sa palette sonore des ascendants issus de la musique « heartland » états-unienne; un genre que Tom Petty et Bruce Springsteen ont tous deux popularisé au beau milieu des années 80. Ce nouvel apport vient enrichir le rock synthétique aux accents « prog » de Wolf Parade.

Parmi les bons coups à mettre en lumière, je pense à la très Bowie titrée Valley Boy, à You’re Dreaming, surtout à ses allusions aux dernières élections présidentielles américaines, au crescendo synthétique qui mène à une conclusion explosive dans Artificial Life ainsi qu’aux guitares nerveuses et au rythme martial entendues dans Baby Blue.

N’eût été cette réalisation un peu trop proprette, j’aurais probablement été encore plus enthousiasmé par la nouvelle proposition du groupe. J’aime quand la formation encrasse ses chansons de synthés souillés et de guitares convulsives. Puisque la production de ce Cry Cry Cry est nettement plus soignée que tous les autres albums élaborés par Boeckner et Krug, cet effet (ou impression) de « salissure » est moins présent. Qu’à cela ne tienne, les adeptes apprécieront ce retour au jeu.

Ma note: 7/10

Wolf Parade
Cry Cry Cry
Sub Pop
47 minutes

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Critique : Grizzly Bear – Painted Ruins

En cette période sociopolitique trouble dans laquelle les vieilles idéologies que l’on croyait mortes et enterrées refont surface, nous rappelant que l’être humain est une bébitte qui évolue à pas de tortue, il fait bon de se réfugier dans l’art, particulièrement dans la musique. Certains préfèrent évacuer leur rage et leur impuissance en prêtant l’oreille à une musique agressive. Je fais très souvent ce choix. D’autre part, j’aime aussi me calmer le pompon avec une musique plus apaisante. Bref, j’oscille entre ces deux pôles sans problème. Et Grizzly Bear fait partie de ces artistes qui élèvent mon esprit.

En 2012, après un Veckatimest (2009) salué par la critique, Ed Droste, Daniel Rossen, Chris Taylor et Christopher Bear revenaient à la charge avec le sublime Shields : l’album de la consécration pour Grizzly Bear. Après un hiatus de cinq ans, le quatuor proposait la semaine dernière son 5e album en carrière intitulé judicieusement Painted Ruins. Pendant cette longue pause, le meneur de la formation, Ed Droste, s’est impliqué dans l’arène politique américaine en militant activement contre l’élection de celui qui ne vaut plus la peine que l’on nomme son nom. Déçu par le résultat de ce suffrage, Droste a publié par la suite de nombreuses photos de voyage sur son compte Instagram; une noble façon de digérer la pilule.

Et c’est entre ces deux extrémités que flotte ce Painted Ruins. Si le propos est souvent désillusionné, quant à l’état lamentable de notre planète, la musique demeure toujours aussi tortueuse, mais vogue dorénavant vers une mer plus tranquille, comme si le groupe voulait insuffler un peu de beauté à un monde qui en a cruellement besoin. Tout en étant parfaitement lucide, Grizzly Bear cherche à détourner l’attention vers quelque chose de plus solennel.

Ça donne une création sagement prog-rock, où les influences de Radiohead sont toujours aussi présentes, où les mélodies sinueuses captent l’attention au moment opportun, où les moments « focalisés » et rassembleurs en côtoient d’autres, plus hermétiques. Du Grizzly Bear tout craché ! Sans atteindre les standards établis par les deux albums précédents, Painted Ruins est encore à la hauteur de la réputation enviable que s’est forgée le groupe.

Musicalement, c’est toujours aussi impeccable. Les mêmes ingrédients gagnants se mélangent en parfaite symbiose : une réalisation subtilement vernie, des arrangements raffinés d’un goût indiscutable et une exécution sans défaut qui ne tombe jamais dans la virtuosité inutile. Seul bémol au tableau ? Le disque ne contient pas de chansons immédiates comme Yet Again, superbe morceau paru sur Shields. Néanmoins, si vous êtes persévérants, vous serez récompensés à chacune des écoutes par cette petite mélodie passée inaperçue ou par ce magnifique « hook » de guitare arpégée… comme d’habitude.

Painted Ruins est un disque qui s’écoute du début à la fin sans interruption, mais quelques pièces, à elles seules, valent le détour : le petit penchant « électro-lounge » de Wasted Acres, l’extrait Mourning Sound, le rock « radiohead-esque » Aquarian et la toute aussi étrange qu’émouvante Glass Hillside, entre autres. Et Systole prend aux tripes par son côté vaporeux.

Même si l’évolution de l’identité sonore suggérée par la formation est quasi inexistante (certains fans pourraient même rester sur leur appétit) peu de groupes classés « indie rock » sont en mesure de concevoir une musique aussi recherchée tout en conservant un je-ne-sais-quoi de pop. Bref, impossible de se tromper avec Grizzly Bear !

Ma note: 8/10

Grizzly Bear
Painted Ruins
RCA Records
48 minutes

http://grizzly-bear.net/

Critique : Waxahatchee – Out In The Storm

Ceux qui s’intéressent au pop-rock indépendant états-unien en connaissent probablement déjà un petit bout sur la carrière de Katie Crutchfield. En 2010, l’auteure-compositrice-interprète mettait sur pied son propre projet nommé Waxahatchee qui doit être considéré comme son pseudonyme artistique. En effet, elle compose et écrit toutes les chansons, et ce, même si elle est appuyée par de compétents instrumentistes. Après un album paru en 2012 (American Weekend) – qui a passé un peu dans le beurre – la dame a fait paraître deux autres disques mieux distribués : le très Cat Power / Sharon Van Etten intitulé Cerulean Seat (2013) et le plus rock titré Ivy Tripp (2015).

Cette fois-ci, Crutchfield a fait équipe avec la même bande de musiciens qui apparaissait sur Ivy Tripp, mais a confié la réalisation de ses chansons à John Agnello, le même homme qui maniait la console sur les albums de Kurt Vile (Wakin On Pretty Daze), de Sonic Youth (Rather Ripped)… et de plusieurs autres ! Le vétéran réalisateur a rameuté Crutchfield et sa bande au Miner Street Recording Studio de Philadelphie et a tout simplement installé le groupe en studio leur a dit : « Allez-y ! Je vous écoute et je vous enregistre ! » Pas plus compliqué que ça.

Et ça s’entend. Et c’est que ça prenait pour accentuer la charge émotive des chansons de Crutchfield; un excellent choix artistique à mon humble avis. Sur Out In The Storm, on retrouve le penchant folk introspectif, qui constituait la marque de commerce de Cerulean Seat, tout en brassant la cage, manière pop-rock, comme ce qui était prescrit sur Ivy Tripp. Cette nouvelle création est une sorte de « best of » du talent qui habite Waxahatchee. L’équilibre est donc atteint entre émotions et déflagrations rock.

Dans ce genre musical, pour que ça fonctionne pleinement, ça prend de bonnes chansons et Crutchfield nous en propose une bonne pelletée, même si les structures, les progressions d’accord et les mélodies sont généralement assez convenues. Par exemple, en milieu de parcours, les mélodies de Sparks Fly et Brass Beam se confondent au point où l’on se demande si ce n’est pas la même chanson. En contrepartie, Waxahatchee nous brasse efficacement la cage avec des pièces comme Never Been Wrong et No Question. Elle nous prend aux tripes avec Recite Remorse, Hear You et la conclusive Fade.

Amateurs de pop-rock de qualité, pas de doute, il faut vous procurer Out In The Storm. Ça ne réinvente absolument rien, mais Katie Crutchfield confectionne des chansons sincères, sans artifices superflus et efficaces, qui ont le mérite de valoriser un style musical en perte de vitesse formelle : le pop-rock. Si vous aimez Best Coast, Lydia Loveless, Speedy Ortiz et les voix féminines « à la Kim Deal », vous passerez un agréable moment.

Ma note: 7/10

Waxahatchee
Out In The Storm
Merge Records
34 minutes

https://www.mergerecords.com/waxahatchee