Emmanuel Éthier Archives - Le Canal Auditif

Critique : Nicolet – Hochelaga

Nicolet mettait vendredi en liberté son deuxième album, Hochelaga, trois ans après Le Quatrième. Le montréalais a un style assez particulier, zigzagant constamment à mi-chemin entre le rétro et l’actuel. Ça donne parfois l’impression qu’il est de l’avant-garde du temps de The Smiths. Comme un groupe qui serait la plupart du temps dans le style de ses contemporains, à l’exception de la production futuriste de certains passages. Autant certains sons de synthèse et certaines compositions semblent très nostalgiques, autant certains passages et certaines sonorités sont foncièrement actuels.

Cet arrangement hétéroclite entre le vintage et le nouveau n’est cependant pas sans me laisser perplexe par moments. J’ai tendance à penser qu’il aurait avantage à assumer un côté où l’autre. En considérant que personne n’apprécie les différentes esthétiques de la même façon, le frottement perpétuel des deux côtés ne se fait pas sans égratignures par-ci par-là. Un exemple assez représentatif de l’œuvre serait La Mystification, une pièce très différente lorsqu’on la considère d’une façon ou de l’autre. D’un point de vue rétro, c’est une pièce pop fort intéressante, non sans rappeler la fin des années psychédéliques, avec une forme assez simple, un refrain, etc. Mais justement, le refrain est à la fois le point fort de la pièce et son tendon d’Achille. Il se distingue beaucoup du reste de la pièce par son esthétique plus actuelle — avec des harmonies vocales complexes et une texture plus réverbérée — et quand on regarde la pièce du point de vue du refrain, mieux produit et plus actuel, le reste de l’œuvre semble soudain moins intéressant. Ses synthés sonnent le déjà-vu et son rythme est un tantinet générique. Quand on goûte à des sonorités plus travaillées et plus intéressantes, on a plus le goût de revenir à de vieux sons déjà surutilisés. D’adhérer de manière plus intègre à une esthétique dominante serait une bonne manière de minimiser ce type d’incohérences. Ce n’est probablement pas impossible de faire cohabiter les deux esthétiques, mais c’est certainement risqué. Je ne dis pas que l’esthétique rétro est à éviter, mais bien qu’elle doit être maîtrisée davantage avant de pouvoir se l’approprier artistiquement sans accrocs.

Néanmoins, la composition est à la hauteur de son dernier album, parsemé de progressions intéressantes et de belles mélodies accrocheuses. La production est aussi beaucoup mieux exécutée que dans Le Quatrième, qui était fait maison. Ce dernier était aussi près de deux fois plus court qu’Hochelaga, qui est néanmoins sans longueurs et intéressant du début à la fin. Les sons rétro ainsi que le phrasé du chanteur sont efficaces en soi et bien dans le style quand il y a lieu. À l’opposé, les parties de la production et de la composition qui se veulent plus actuelles le sont tout aussi efficacement. On a dans l’album tout ce qu’on pourrait espérer d’un album de pop : des formes et des rythmes simples et efficaces, une variété bien modérée de styles, quelques vers d’oreilles assez tenaces, des paroles claires et au moins une fois le mot « Doppleganger » mentionné (prérequis intrinsèque en tout album réussi). On passe de Ratio, une pièce rock bien entraînante, à Tempérance, pièce plus calme qui tend plus vers la chanson ou la ballade. On termine avec Il tombe toute la nuit une neige étincelante sur Hochelaga-Maisonneuve, solo-épilogue bien hivernal à la guitare, et ce sans perdre de vue une seconde le fil conducteur flexible qui relie le tout ensemble.

Somme toute, l’album est assez bien réussi. Malgré que la clutch manque parfois d’huile dans les changements de vitesse stylistiques, ça ne brise pas vraiment la fluidité de l’album. Des 43 minutes qui composent l’album, aucune n’est redondante, aucune n’est ennuyante. C’est un bel album avec une belle balance de déhanchement et de hanchement (le contraire de déhanchement). Il ne lui reste plus qu’à définir s’il veut continuer d’explorer le passé ou converger vers l’avenir. Quant à moi, le plus dur sera de choisir, parce qu’il est déjà capable de faire les deux — individuellement.

Ma note: 7,5/10

Nicolet
Hochelaga
Chivi Chivi
43 minutes

https://nicoletmusique.bandcamp.com

Retour sur le spectacle de Kaïn aux Îles-de-la-Madeleine

Sur la terrasse du Pas Perdus avec une grosse 50

Par Emmanuel Éthier.

Samedi dernier, mon groupe Chocolat (le meilleur groupe de rock au Québec depuis Offenbach) était de retour aux Îles-de-la-Madeleine presque 10 ans après les incidents du Pas Perdus. Le concert s’est déroulé sans anicroche, on a même remercié les gens d’être là. Il y a eu des moshpits, mais c’était pas mal plus gentil que le concert qu’on venait de donner à Baie Saint-Paul (voir le retour sur les événements ici).

Sur ce, je ne suis pas ici pour vous parler de tout ça. Le lendemain, je suis resté aux Îles et j’ai assisté à un concert du groupe de musique Kaïn. Oh oui! J’ai même partagé un appartement avec eux ce soir-là.

Dimanche après-midi, je croise Steve Veilleux dans ledit appartement en haut du restaurant du Pas Perdus.

 
 

Steve Veilleux : Salut

Moi : Salut

J’étais comme un chevreuil aveuglé par les phares d’une auto. Que faire devant une si belle occasion de malaise? Comment rester civilisé? Faut comprendre que la musique ça me fait beaucoup d’effet, surtout celle que je considère comme bonne ou mauvaise. Ce qui se trouve entre les deux me laisse souvent indifférent. Il fallait absolument aller au concert, voir le phénomène en chair et en os. Je me sentais comme la fois où j’étais assis derrière Jonas au gala de l’ADISQ. Evan (le batteur de mon groupe) ne parle pas français et n’est pas tout à fait instruit en culture populaire québécoise.

Moi : Hey baby, we’re going to see a show tonight, you’ll see it’s gonna be interesting

Evan: What show?

Moi : It’s a really popular Quebec band called Kaïn.

Evan: They’re called «Kaïn»!? No way!

Moi : Yeah they suck

Evan le petit criss

J’arrive au concert avec Evan, Christophe (claviériste/saxophoniste de Chocolat) et Francis (notre gars de son).

La salle est comble, ils jouent deux soirs de suite et ce soir-là c’est la supplémentaire. Leur batteur a manqué l’avion et a failli ne pas trouver de plan B. Faut dire que trouver un autre vol pour les Îles le jour même ce n’est pas aussi simple que Montréal-Paris.

Le concert commence et le groupe est en forme malgré une salle très attentive (voir statique). Ils ont un nouveau guitariste (John-Anthony Gagnon Robinette) qui apporte un vent de fraîcheur au groupe, il fait beaucoup de solos et ça fait triper les gars.

Evan: I’ll just act like it’s the best show I ever saw in my life, otherwise I’ll get bored and leave.


 
 

Evan se dirige vers la première rangée de la foule et commence à danser avec abandon primal. Les gars du groupe Kaïn prennent toute une puff en le regardant et la foule ne sait pas trop comment réagir. C’est le coup de foudre entre Kaïn et Evan.

Éric Maheu : Toé là tu me rends heureux, on t’amène en tournée!

Evan ne comprend rien.

Un peu plus tard dans la soirée Francis entend une conversation aux toilettes entre deux Madelinots d’un certain âge.

Madelinot 1 : Je sais pas c’est qui le freak qui danse, mais d’après moi y vient pas d’icitte

Madelinot 2 : En tout cas je suis content que ce soit pas mon gars

Vient la fin du premier set (il y avait entracte), ça nous donne l’occasion de boire une grosse 50 sur la terrasse.

Moi : So, how does it feel to be loved by one of the top 10 worst bands of Quebec?

Evan: I feel worse

Puis on entend une guitare acoustique, on croit que c’est le début de la deuxième partie du concert.

Christophe : Hey ça recommence!

Francis : Non c’est l’album de Fred Fortin qui joue.

Oups!
J’aimerais souligner que tout le monde dans Chocolat respecte beaucoup Fred (sauf Evan, il sait pas c’est qui).

Deuxième partie du concert.

Steve Veilleux : Je me permets un petit quelque chose

Eh oui! Une toune solo, enfin je vais pouvoir entendre les paroles, ça joue beaucoup trop fort les orchestres de rock! Il en profite pour jouer une nouvelle chanson intitulée « La sainte paix » qui parle de vouloir être seul quand on est lendemain de boisson.

« Ruine babine, gratte guitare, last call! »

Puis la chanson prend une tournure politisée.

« Au ministre du bonheur corrompu »

Kaïn c’est des révolutionnaires.

Francis trouve qu’il y a trop de basses dans la façade.

Puis une autre nouvelle chanson, « Le moment présent ».

Steve Veilleux : Laissez vos téléphones dans vos poches, on va triper ensemble, comme dans le temps.


 
 

Non.

Parlant de temps, je commence à trouver ça long. Evan danse encore.

« Quelque part, ailleurs, pour vu qu’on se touche »

Francis me fait remarquer qu’il y avait un délai dans la voix de Steve Veilleux pendant qu’il parlait entre deux chansons, c’est le genre de détail qui me fait rire.

J’ai raté leur hit… J’avais oublié de payer mon souper (une excellente bavette de bœuf d’appellation végane), la serveuse du resto a réussi à me retrouver.

À la sortie du concert, Evan parle avec son fan club composé de fillettes de 16 ans, les amis de gars du fan club commencent à être irrités par l’excentricité d’Evan. L’atmosphère devient un petit peu électrique.

Evan: I’m a male stripper called Pantzy Wintzy.

Deux amis discutent entre eux.

Madelinot 3 : On cherche le trouble ou pas?

Madelinot 4 : Non

Moi : Hey Evan, let’s go to the other bar…

On n’a pas recroisé les membres de Kaïn à l’appartement. Dommage, paraît qu’ils sont sur le party. Leurs chansons ce n’est vraiment pas ma tasse de thé, mais il faut leur donner qu’ils jouent quand même bien.

Pire band pareil.

Critique: Corridor – Supermercado

Deux ans après la sortie d’un premier long jeu fort apprécié de la critique, le groupe montréalais Corridor revient avec Supermercado, un nouvel opus qui saute à pieds joints dans le post-punk un peu dissonant à la Gang of Four. Une proposition assez audacieuse qui ne fracasse pas nécessairement des records d’originalité, mais qui a le mérite d’explorer des contrées peu fréquentées dans le rock franco.

De l’aspect dream pop de son précédent disque Le Voyage éternel, le quatuor a conservé les voix éthérées de style shoegaze qui donnent un aspect un peu vaporeux à l’ensemble, mais qui relèguent les textes au second plan, tellement les paroles sont difficiles à saisir. En fait, ce sont les guitares qui dominent ici, avec des riffs répétitifs qui se construisent au fur et à mesure que les chansons évoluent. C’est en quelque sorte un virage pour le groupe, qui nous avait habitués par le passé à des structures plus complexes, entrainant parfois en une impression de fourre-tout.

On sent que Jonathan Robert, Dominic Berthiaume, Julien Bakvis et Julian Perreault ont voulu resserrer les choses afin d’offrir un rock plus direct. Ce qui n’enlève rien à la complexité des constructions musicales, comme l’illustrent les enchevêtrements de guitares d’une chanson comme Demain déjà, la plus entraînante du lot. Mais on est moins dans un post-punk mi-tempo et sombre à la Joy Division, et davantage dans quelque chose de plus fiévreux, genre Ought ou Preoccupations

Certes, on ne peut qualifier le rock de Corridor d’accessible, mais certaines pièces se veulent un peu plus rassembleuses, dont les excellentes Coup d’épée et Data fontaine, sur lesquelles les mélodies accrocheuses parviennent à s’élever au-dessus des guitares sales et distordues. Sans compter L’histoire populaire de Jonathan Cadeau, qui ferme la marche avec sa folk-pop nostalgique typique des années 60 héritée du Velvet Underground, même si son côté givré et pétillant détonne comparativement au reste du disque, beaucoup plus sombre dans les thèmes et les ambiances.

Ceux et celles qui avaient adoré Le Voyage éternel remarqueront d’ailleurs la perte d’une certaine énergie psyché rock qui caractérisait des morceaux comme L’entrée du portail ou Abus d’habits. Ce nouvel album n’en fait pas totalement abstraction (les expérimentations sonores de la chanson-titre, par exemple), mais l’accent est davantage mis sur les rythmiques serrées, réglées au quart de tour.

Au final, même si le résultat s’avère efficace et fort satisfaisant, on souhaitera que Corridor s’affranchisse un peu plus de ses influences. Bien sûr, le son de guitare d’Andy Gill (Gang of Four) a engendré nombres d’émules dans la sphère néo-post-punk et il est difficile d’éviter les comparaisons, mais le quatuor montréalais possède suffisamment d’attributs afin de développer un son plus distinctif.

Quant au choix de laisser le chant planer doucement sur les autres instruments sans jamais prendre le dessus, il se justifie esthétiquement, même si les voix de Robert et de Berthiaume mériteraient de gagner en assurance. N’empêche, ce Supermercado demeure un très bel exercice, honnête, riche et un peu frondeur…

Ma note: 7/10

Corridor
Supermercado
Michel Records
34 minutes

https://corridormtl.bandcamp.com/