électro Archives - Le Canal Auditif

Critique : Actress – AZD

Le musicien britannique Actress, Darren Cunningham de son vrai nom, est de retour avec le sympathique AZD. Il s’agit de son premier disque complètement dédié à ses compositions originales depuis l’excellent et glauque Ghettoville paru en 2014. Alors que ce disque soulignait la décrépitude du monde, AZD célèbre le rythme, le mouvement en proposant une techno expérimentale pourvue de qualités et de défauts non négligeables.

À la manière d’un tennisman cherchant ses sensations en début de match, Actress prend du temps à établir ses repères. Il place son jeu. Cela fait en sorte que les quatre premières pièces du disque sont faibles. Malgré quelques bonnes idées par-ci par-là – le bruit de balle de ping-pong dans Fantasynth – ces morceaux souffrent d’un flagrant manque de finition.

Après ce départ un peu raté, Actress propose quelques très bonnes compositions. CYN capte l’attention à l’aide de quelques courts segments vocaux, des arrangements foisonnants et une ambiance enveloppante. S’en suivent les excellentes X22RME et Runner. Ces deux compositions se démarquent grâce à leur caractère frontal et leur avidité. La dernière pièce, VISA, n’est pas non plus piquée des vers. Construit autour d’une partition carrée de basse et de hi-hat électroniques, ce morceau gagne en nuance et en texture grâce à des crépitements synthétiques entrainants. Réussi.

Bien que la créativité d’Actress lui permette de faire quelques bons coups à l’étape de la composition, votre humble critique est persuadé que la plus grande qualité du musicien de Wolverhampton est son talent de producteur. D’ailleurs, l’intérêt d’AZD réside justement dans la production. Actress rend intéressantes et agréables des compositions somme toute banales. À titre d’exemple, la facture sonore de Fantasynth est envoûtante; chaque élément de la partition est travaillé jusqu’au plus menu détail. Actress semble considérer la texturation comme un travail d’orfèvre. Chaque son est minutieusement créé, retouché, jusqu’à ce que l’intention prenne vie dans sa forme la plus parfaite.

Ma note: 7/10

Actress
AZD
Ninja Tune
55 minutes

https://ninjatune.net/artist/actress

Critique : Ouri – Superficial

La DJ Ouri lance son premier album intitulé Superficial. Celle qui collabore régulièrement avec CRi est l’une des rares productrices de musique électronique. Ce milieu dominé par les hommes encore aujourd’hui commence à faire une place aux jeunes femmes qui ont une approche différente. La Montréalaise le démontre avec panache sur ce premier opus.

Contrairement à son titre, Superficial ne fait pas qu’effleurer la surface. Ouri nous livre 8 pièces qui suintent la sensualité, particulièrement lorsqu’Odile Myrtil se met de la partie et prête sa voix. Left Me est une ode qui évoque les coins sombres, illuminés de rouge où les corps se frôlent, lorsque les lèvres se rapprochent graduellement avant connecter dans un moment de suprême lascivité. C’est un sentiment qui est omniprésent sur Superficial.

Ouri nous livre tout de même des pièces un peu plus agressives, qui rappellent celle de son EP Maze paru en mai 2015. En tête de file, on retrouve la rythmée Jungle qui donnent envie de prendre le plancher de danse d’assaut avec sa trame qui gagne en puissance au fur et à mesure que les secondes s’égrènent. Un sentiment qui se transporte dans la suivante, Distracted When You’re Dancing qui joue sur une grande présence de claviers, et un habillage moins obscur que dans les autres pièces. Cette fois, les sons transpirent la lumière et l’énergie.

En fait, ce sentiment soudain de lumière et d’entrain se perpétue pendant quelques chansons pour nous mener à Iddun qui fait un peu le pont entre les compositions lascives et les pièces plus dansantes de Superficial. C’est un des traits plaisants du travail d’Ouri. La jeune femme nous fait vivre un voyage à travers ses compositions qui nous plongent tour à tour dans différents univers et inspire différents sentiments. Il y a de petits défauts, parfois des momentums qui se perdent par le changement de direction d’une pièce, mais ça reste quelques petits moments qu’on oublie rapidement.

Tout ça pour dire que Superficial d’Ouri est très bien réussi. La jeune compositrice démontre son savoir-faire pour la première fois et ça se tient bien d’un bout à l’autre de la galette. On est bien content d’avoir enfin un premier album complet de celle-ci à se mettre sous la dent. Les amateurs de musique électronique sensuelle et d’IDM trouveront chez Ouri une nouvelle voix rafraîchissante.

Ma note: 7,5/10

Ouri
Superficial
Make It Rain Records
36 minutes

https://www.facebook.com/ourimusic/

Critique : Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo – Paysages éclectiques

Mathieu Lamontagne (un gars de Québec connu sous le nom d’Arbee) et Emmanuel Toledo (un gars de Helsinki) collaborent ensemble depuis quelques années (2013) en composant des trames électros ambiantes particulièrement bien produites. À part leur savoir-faire technique, Belle Chemise (mai 2016) m’avait beaucoup plu pour son équilibre entre les trames de fond plus abstraites et les développements mélodiques. L’humeur était contemplative, au sommet d’une montagne avec vue sur l’océan. Paysages éclectiques (2017), paru en janvier dernier, nous réinvite dans ces lieux aux horizons lointains, où la réverbération ne semble pas vraiment avoir de fin. On se rend en fait jusque dans l’espace, à flotter parmi les astres, sur des trames se déployant en fondu enchaîné.

Il est cinq heures du matin, et il n’y a personne Sur la route à part une pièce du même nom qui joue à la radio. Un échantillon inversé sert de respiration à la boucle ambiante bien réverbérée. Trouver sa voie approfondie l’approche ambiante en s’appuyant sur les mêmes quelques notes et tangue paisiblement, ancrée au bord de la mer. Les instruments à vent de Déjouer les intrigues mettent en place une tension qui évolue tout doucement avec les passages dissonants. Anagogie joue au loin avec ses strates synthétiques très réverbérées; le jeu d’accords prend la direction ambient avec ces changements fondus.

Les ondes sinusoïdales de Point de vue saturent rapidement les oreilles. Le piano prend place et ponctue l’effet d’assourdissement en succédant les accords de façon rythmique. La question de la temporalité échange le piano pour l’orgue et donne une impression de messe électro, avec le bourdonnement scintillant qui passe latéralement et la mince couche bruitée placée subtilement à l’avant. Approche picturale nous amène en apesanteur dans l’espace, près des vagues de radiations solaires; mélange d’interférences et de notes de piano perdues. Anthropique reste dans le vide de l’espace en combinant les sonorités réverbérées et saturées au clavier; développées en trame méditative. Aummmm.

Récifs reprend lentement son souffle pendant que le piano subit des modifications numériques; la mélodie garde sa distance au point d’être parfois imperceptible. Intermède ramène la musique près des oreilles, les deux se trouvent enfin dans la même pièce et permet de mieux apprécier les harmonies. Anticipation se lève comme un vent de désert, avec les notes transportées sur de grandes distances; quelque part entre l’ambient et le new age. Leitmotivs prend la forme d’une musique de chambre avec ses instruments rapprochés, et conclut de façon plus intime.

Paysages éclectiques nous annonce clairement le thème de l’album, et bien qu’il réussisse à nous faire voyager dans des espaces éloignés, on le fait en sécurité et sans trop de surprises. La palette sonore est moins éclectique que les lieux proposés, et ça se ressent après quelques écoutes. Néanmoins, la composition et l’interprétation au piano et aux claviers sont superbes et mettent en perspective ce détail caché quelque part dans le paysage.

Ma note: 7/10

Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo
Paysages éclectiques
Indépendant
52 minutes

https://arbee.bandcamp.com

https://eeem.bandcamp.com

Critique : Arca – Arca

Alejandro Ghersi est un habitué des productions trash et expérimentales. Après avoir travaillé avec quelques artistes de génie par le passé, et l’on parle ici de gros noms comme Björk, Kanye West, Frank Ocean ou FKA Twigs, il est retourné à la production de contenu solo sous son projet Arca. Après des albums particulièrement sombres, chaotiques et troublants, parfois même violents, dans les dernières années, Arca marque un pas important.

Plus calme et rêveur, l’album se veut une communion avec le personnage Arca et Ghersi lui-même. Se livrant, redécouvrant ses origines vénézuéliennes en chantant en espagnol, Ghersi nous montre un aspect réel et profondément humain de sa production que l’on n’avait jamais encore vu aussi clairement. Principale innovation : l’artiste reprend la place d’honneur de ses productions par le chant, chose qu’il n’avait que rarement faite depuis son adolescence. L’innovation vient donner une vulnérabilité palpable aux chansons de l’album. C’est totalement déroutant lorsque l’on considère les productions monolithiques et plus grandes que nature de Mutant (2015) et Xen (2014), qui s’imposaient avant tout par leur force.

Les pièces d’Arca sont aériennes, cathédralesque même au niveau de l’environnement sonore, à un point où l’on ne peut qu’être sublimé par des moments forts comme Piel, Reverie ou Sin Rumbo. Si ces productions restent résolument contemporaines, des influences classiques s’y intègrent ça et là avec facilité pour accentuer le tout. Quoi demander de mieux dans un album purement romantique comme celui-là? À l’inverse, un Desafio vient embrasser le passé plus pop de l’artiste. Une surprise bienvenue pour détendre un peu l’atmosphère méditative et parfois douloureuse du reste du disque. Ces aspects divers finissent par rendre l’écoute plus facile que ses arides opus précédents. On ne parle pas d’une écoute nécessairement très accessible, mais qui offre du moins une porte d’entrée intéressante à la carrière solo du DJ établi à Londres.

Bref, Arca s’impose réellement comme un essentiel de 2017, mais également de la musique électronique en général. Ghersi est un pionnier qui aura réussi à populariser lentement, mais sûrement, un pan complet de la techno expérimentale qui restait inconnue aux yeux du grand public, sans toutefois se dénaturer. Un exploit qui exige reconnaissance.

Ma note: 9/10

Arca
Arca
XL Recordings
43 minutes

http://www.arca1000000.com/

Critique : Clark – Death Peak

Clark, comme dans le britannique Christopher Stephen Clark, nous épate depuis le début de sa carrière musicale avec une approche du courant IDM qui se renouvelle (presque) à chaque album. On s’entend, il y en a eu des meilleurs que d’autres. Comme sa bombe homonyme publiée en 2014, greffée à ma liste d’écoute jusqu’à ce qu’Andy Stott réussissent enfin à la déloger deux semaines plus tard avec son sublime Faith in Strangers. Depuis il y a eu The Last Panthers (2016), sa première trame sonore de série télévisée, projet réussi, mais un peu discret à côté de son travail habituel. Heureusement, le compositeur est de retour cette année avec Death Peak, une autre bombe qui joue à merveille avec l’anticipation, et qui prend le temps de planer dans les nuages avant de tomber sur la piste de danse.

Spring But Dark ouvre sur un chœur échantillonné et des pulsions synthétiques cuivrées par l’effet de réverbération. Butterfly Prowler prend d’assaut la piste avec son arpège au clavier enveloppé par une succession de boucles rythmiques dont la combinaison change aux quatre mesures; légèrement prévisible, mais très satisfaisant. Peak Magnetic reprend l’arpège central entouré de boucles mélodiques, d’abord en introduction ambiante et ensuite en hymne house jusqu’au point où tout le monde lève les bras dans les airs pour toucher à la lumière.

Boom! Le début de Hoova explose dans les haut-parleurs avec son gros rythme, sa toile de cliquetis et un son de synthé qui se plaint comme un ogre numérique. La mitraillette techno industrielle fait sourire avec sa séquence 90s, mais on pardonne rendu au bridge, qui reprend la ligne mélodique de Peak Magnetic pour la terminer plus doucement. Slap Drones ouvre sur une base house avec une teinte tropicale, genre Îles Baléares. La palette sonore est bien colorée et passe du techno à l’industriel naturellement en prenant le temps de faire taper du pied. Le clavecin d’Aftermath surprend au début, le déploiement harmonique nous ramène dans un paysage nordique avec la neige qui tombe et le soleil qui se couche, rideaux.

Catastrophe Anthem continue dans la trame sonore avec un rythme ralenti et une structure mélodique qui rappelle un classique de The Cure. Le chœur d’enfants élève ça au niveau de la communion céleste, en contraste au synthé sursaturé, et explose finalement sur des accords de claviers distorsionnés. Living Fantasy amène la scène suivante, comme une variation du thème musical formé de nouvelles boucles et arpèges. Un U.K. assure la suite de façon tribale, et passe à une séquence atmosphérique quelque part entre Giorgio Moroder et Vangelis tout en conservant le kick du début. Le crescendo harmonique se volatilise rendu au passage expérimental, qui gronde comme un rave dissout dans du acid, fondu dans une chaudière industrielle. La ligne mélodique revient lentement pour terminer en harmonie.

J’avoue être un grand fan de la musique clarkienne, et Death Peak renouvelle cette appréciation encore une fois. J’ai le sourire collé au visage et des frissons durant certains passages tellement l’album est bien monté. La constance dans les changements aux quatre mesures parait parfois un peu trop, mais la somme va bien au-delà de ce détail. Clark a su tirer profit de The Last Panthers pour apporter un côté introspectif à ses nouvelles pièces, qui oscillent entre la communion tribale dans un party rave et la communion solitaire quelque part en randonnée dans un décor nordique. Bravo.

Ma note: 9/10

Clark
Death Peak
Warp
43 minutes

https://throttleclark.com