électro Archives - Le Canal Auditif

Critique : Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo – Paysages éclectiques

Mathieu Lamontagne (un gars de Québec connu sous le nom d’Arbee) et Emmanuel Toledo (un gars de Helsinki) collaborent ensemble depuis quelques années (2013) en composant des trames électros ambiantes particulièrement bien produites. À part leur savoir-faire technique, Belle Chemise (mai 2016) m’avait beaucoup plu pour son équilibre entre les trames de fond plus abstraites et les développements mélodiques. L’humeur était contemplative, au sommet d’une montagne avec vue sur l’océan. Paysages éclectiques (2017), paru en janvier dernier, nous réinvite dans ces lieux aux horizons lointains, où la réverbération ne semble pas vraiment avoir de fin. On se rend en fait jusque dans l’espace, à flotter parmi les astres, sur des trames se déployant en fondu enchaîné.

Il est cinq heures du matin, et il n’y a personne Sur la route à part une pièce du même nom qui joue à la radio. Un échantillon inversé sert de respiration à la boucle ambiante bien réverbérée. Trouver sa voie approfondie l’approche ambiante en s’appuyant sur les mêmes quelques notes et tangue paisiblement, ancrée au bord de la mer. Les instruments à vent de Déjouer les intrigues mettent en place une tension qui évolue tout doucement avec les passages dissonants. Anagogie joue au loin avec ses strates synthétiques très réverbérées; le jeu d’accords prend la direction ambient avec ces changements fondus.

Les ondes sinusoïdales de Point de vue saturent rapidement les oreilles. Le piano prend place et ponctue l’effet d’assourdissement en succédant les accords de façon rythmique. La question de la temporalité échange le piano pour l’orgue et donne une impression de messe électro, avec le bourdonnement scintillant qui passe latéralement et la mince couche bruitée placée subtilement à l’avant. Approche picturale nous amène en apesanteur dans l’espace, près des vagues de radiations solaires; mélange d’interférences et de notes de piano perdues. Anthropique reste dans le vide de l’espace en combinant les sonorités réverbérées et saturées au clavier; développées en trame méditative. Aummmm.

Récifs reprend lentement son souffle pendant que le piano subit des modifications numériques; la mélodie garde sa distance au point d’être parfois imperceptible. Intermède ramène la musique près des oreilles, les deux se trouvent enfin dans la même pièce et permet de mieux apprécier les harmonies. Anticipation se lève comme un vent de désert, avec les notes transportées sur de grandes distances; quelque part entre l’ambient et le new age. Leitmotivs prend la forme d’une musique de chambre avec ses instruments rapprochés, et conclut de façon plus intime.

Paysages éclectiques nous annonce clairement le thème de l’album, et bien qu’il réussisse à nous faire voyager dans des espaces éloignés, on le fait en sécurité et sans trop de surprises. La palette sonore est moins éclectique que les lieux proposés, et ça se ressent après quelques écoutes. Néanmoins, la composition et l’interprétation au piano et aux claviers sont superbes et mettent en perspective ce détail caché quelque part dans le paysage.

Ma note: 7/10

Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo
Paysages éclectiques
Indépendant
52 minutes

https://arbee.bandcamp.com

https://eeem.bandcamp.com

Critique : Arca – Arca

Alejandro Ghersi est un habitué des productions trash et expérimentales. Après avoir travaillé avec quelques artistes de génie par le passé, et l’on parle ici de gros noms comme Björk, Kanye West, Frank Ocean ou FKA Twigs, il est retourné à la production de contenu solo sous son projet Arca. Après des albums particulièrement sombres, chaotiques et troublants, parfois même violents, dans les dernières années, Arca marque un pas important.

Plus calme et rêveur, l’album se veut une communion avec le personnage Arca et Ghersi lui-même. Se livrant, redécouvrant ses origines vénézuéliennes en chantant en espagnol, Ghersi nous montre un aspect réel et profondément humain de sa production que l’on n’avait jamais encore vu aussi clairement. Principale innovation : l’artiste reprend la place d’honneur de ses productions par le chant, chose qu’il n’avait que rarement faite depuis son adolescence. L’innovation vient donner une vulnérabilité palpable aux chansons de l’album. C’est totalement déroutant lorsque l’on considère les productions monolithiques et plus grandes que nature de Mutant (2015) et Xen (2014), qui s’imposaient avant tout par leur force.

Les pièces d’Arca sont aériennes, cathédralesque même au niveau de l’environnement sonore, à un point où l’on ne peut qu’être sublimé par des moments forts comme Piel, Reverie ou Sin Rumbo. Si ces productions restent résolument contemporaines, des influences classiques s’y intègrent ça et là avec facilité pour accentuer le tout. Quoi demander de mieux dans un album purement romantique comme celui-là? À l’inverse, un Desafio vient embrasser le passé plus pop de l’artiste. Une surprise bienvenue pour détendre un peu l’atmosphère méditative et parfois douloureuse du reste du disque. Ces aspects divers finissent par rendre l’écoute plus facile que ses arides opus précédents. On ne parle pas d’une écoute nécessairement très accessible, mais qui offre du moins une porte d’entrée intéressante à la carrière solo du DJ établi à Londres.

Bref, Arca s’impose réellement comme un essentiel de 2017, mais également de la musique électronique en général. Ghersi est un pionnier qui aura réussi à populariser lentement, mais sûrement, un pan complet de la techno expérimentale qui restait inconnue aux yeux du grand public, sans toutefois se dénaturer. Un exploit qui exige reconnaissance.

Ma note: 9/10

Arca
Arca
XL Recordings
43 minutes

http://www.arca1000000.com/

Critique : Clark – Death Peak

Clark, comme dans le britannique Christopher Stephen Clark, nous épate depuis le début de sa carrière musicale avec une approche du courant IDM qui se renouvelle (presque) à chaque album. On s’entend, il y en a eu des meilleurs que d’autres. Comme sa bombe homonyme publiée en 2014, greffée à ma liste d’écoute jusqu’à ce qu’Andy Stott réussissent enfin à la déloger deux semaines plus tard avec son sublime Faith in Strangers. Depuis il y a eu The Last Panthers (2016), sa première trame sonore de série télévisée, projet réussi, mais un peu discret à côté de son travail habituel. Heureusement, le compositeur est de retour cette année avec Death Peak, une autre bombe qui joue à merveille avec l’anticipation, et qui prend le temps de planer dans les nuages avant de tomber sur la piste de danse.

Spring But Dark ouvre sur un chœur échantillonné et des pulsions synthétiques cuivrées par l’effet de réverbération. Butterfly Prowler prend d’assaut la piste avec son arpège au clavier enveloppé par une succession de boucles rythmiques dont la combinaison change aux quatre mesures; légèrement prévisible, mais très satisfaisant. Peak Magnetic reprend l’arpège central entouré de boucles mélodiques, d’abord en introduction ambiante et ensuite en hymne house jusqu’au point où tout le monde lève les bras dans les airs pour toucher à la lumière.

Boom! Le début de Hoova explose dans les haut-parleurs avec son gros rythme, sa toile de cliquetis et un son de synthé qui se plaint comme un ogre numérique. La mitraillette techno industrielle fait sourire avec sa séquence 90s, mais on pardonne rendu au bridge, qui reprend la ligne mélodique de Peak Magnetic pour la terminer plus doucement. Slap Drones ouvre sur une base house avec une teinte tropicale, genre Îles Baléares. La palette sonore est bien colorée et passe du techno à l’industriel naturellement en prenant le temps de faire taper du pied. Le clavecin d’Aftermath surprend au début, le déploiement harmonique nous ramène dans un paysage nordique avec la neige qui tombe et le soleil qui se couche, rideaux.

Catastrophe Anthem continue dans la trame sonore avec un rythme ralenti et une structure mélodique qui rappelle un classique de The Cure. Le chœur d’enfants élève ça au niveau de la communion céleste, en contraste au synthé sursaturé, et explose finalement sur des accords de claviers distorsionnés. Living Fantasy amène la scène suivante, comme une variation du thème musical formé de nouvelles boucles et arpèges. Un U.K. assure la suite de façon tribale, et passe à une séquence atmosphérique quelque part entre Giorgio Moroder et Vangelis tout en conservant le kick du début. Le crescendo harmonique se volatilise rendu au passage expérimental, qui gronde comme un rave dissout dans du acid, fondu dans une chaudière industrielle. La ligne mélodique revient lentement pour terminer en harmonie.

J’avoue être un grand fan de la musique clarkienne, et Death Peak renouvelle cette appréciation encore une fois. J’ai le sourire collé au visage et des frissons durant certains passages tellement l’album est bien monté. La constance dans les changements aux quatre mesures parait parfois un peu trop, mais la somme va bien au-delà de ce détail. Clark a su tirer profit de The Last Panthers pour apporter un côté introspectif à ses nouvelles pièces, qui oscillent entre la communion tribale dans un party rave et la communion solitaire quelque part en randonnée dans un décor nordique. Bravo.

Ma note: 9/10

Clark
Death Peak
Warp
43 minutes

https://throttleclark.com

Critique : Vitalic – Voyager

Pascal Arbez, alias Vitalic, est un compositeur français de musique électronique que vous avez peut-être découvert avec son simple My Friend Dario, disponible sur son premier album OK Cowboy (2005). C’est tout de même dès La Rock 01 (2001) qu’il s’est fait connaître sur la scène souterraine européenne. Le mélange des rythmes house et techno avec les mélodies disco et synth-wave allait lui permettre de se faire reconnaître parmi tous les « one-hit wonders ». Flashmob (2009) était tout aussi efficace sur la piste de danse, mais avait perdu une partie de son identité en saturant presque tous les sons. Rave Age (2012) refaisait le coup avec du gros acid house surcompressé encore une fois, à la palette sonore un peu trop générique pour se démarquer. Il aura fallu cinq ans à Arbez pour effectuer un retour en force et nous offrir une expérience musicale nommée Voyager.

La guitare reggae ouvre El Viaje sur un air tropical, il fait chaud et tout s’alourdit lorsque le rythme et les claviers wave embarquent après l’introduction. La bombe Waiting for the Stars prend d’assaut la piste de danse pour se déhancher sous la boule disco; David Shaw prête sa voix aux paroles répétitives. Levitation s’éloigne du disco et se rapproche du techno avec les échantillons de voix vocodés et les sons saturés montés en boucles mélodiques. L’arpège synthpop de Hans is Driving sert de base à de l’italodisco au ralenti, avec Miss Kittin comme artiste invitée, et une sonorité qui rappelle Air et Ladytron. Mark Kerr chante/chuchote sur Use it or Lose it, pièce mi-darkwave mi-futurepop qui semble avoir été composée il y a vingt ans; ça a bien vieilli.

Lightspeed fait sourire avec son clavier à la Funky Town et sa forme dance hyper prévisible; on pardonne parce qu’on est en train de danser comme un ado. La première moitié d’Eternity se déploie en accords au piano, les harmonies se développent lentement jusqu’à ce que l’arpège au clavier analogique amène la finale sur un rythme un peu trop plat pour le passage. Nozomi nous ramène une dernière fois dans un club pour suivre les boucles de pulsions et d’oscillations synthétiques sous les flashes de lumière. Sweet Cigarette amène un contraste étonnant avec son rythme lourd, dans le genre de Warm Leatherette au ralenti, durant lequel le chanteur révèle son amour pour la cigarette. Don’t Leave me Now conclue l’album telle une balade 80s, qui aurait pu être la toune cachée qu’on oublie d’écouter.

On retrouve en partie le Vitalic d’origine sur Voyager, les inspirations disco et synth-wave servent souvent de noyau à la structure des pièces, et ça fait un grand bien, surtout après Rave Age. On sent parfois l’effet de copié-collé lorsque la mesure suivante ne développe pas tellement la précédente, ou la saturation de sons de clavier éliminant toutes les subtilités. Avec le territoire actuellement couvert par la musique électro, on aurait pu espérer un peu plus d’exploration sonore de la part d’Arbez, un contraste entre la musique du Future de Moroder et celle d’aujourd’hui. Néanmoins, il a tout ce qu’il faut pour faire vibrer les planchers de danse encore longtemps.

Ma note: 7/10

Vitalic
Voyager
Caroline International
42 minutes

http://www.vitalicvoyager.fr

Aphex Twin – Selected Ambient Works 85-92

Richard D. James, alias Aphex Twin, a laissé sa marque dans l’histoire de la musique électronique en démontant de l’ambient, du house et du techno pour tout remonter différemment, comme des blocs LEGO. Ça prenait la spontanéité d’un enfant et la précision d’un chirurgien pour faire bifurquer ces courants, et James l’a fait avec un grand sourire. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, j’ai le plaisir de fêter le vingt-cinquième anniversaire de Selected Ambient Works 85-92 (1992), le premier album studio d’Aphex Twin, publié sur R&S Records.

En 92, je ne connaissais pas du tout Aphex Twin, en fait le grunge avait pris tellement de place que la musique électronique avait un peu pris le bord. Je me rappelle de la bande sonore de Cool World (1992) et de deux pièces extraites du premier album de Moby, Ah-Ah et Next is the E, de l’acid techno fait sur mesure pour les raves. Il y avait aussi The KLF et The Orb qui ne se tenaient pas loin de l’acid avec leurs couleurs house et ambient respectivement. Ce n’est que deux ans plus tard qu’un ami m’a fait écouter quelques pièces de Selected Ambient Works Volume II (1994), et bien que je trouvais les textures sonores captivantes, je venais de tomber dans The Downward Spiral (1994), et Aphex Twin était trop abstrait à mon goût à ce moment-là.

Ce n’est que trois ans plus tard que le nom d’Aphex Twin allait se graver dans ma mémoire. Trent Reznor venait de sortir The Perfect Drug (1997), et sur le coup je n’étais pas tout à fait certain de la mode des breakbeats et des contretemps; j’étais brainwashé par le « four to the floor » des soirées gothiques industrielles. N’empêche, c’est ce qui m’a permis d’apprécier un truc un peu plus rough qui m’a beaucoup impressionné cette année-là : Come to Daddy (1997). Je tiens à remercier le réalisateur Chris Cunningham d’avoir produit un vidéoclip qui me hante encore aujourd’hui.

Aphex Twin devenait ainsi un nom familier, aux côtés d’artistes tels que Autechre, publiés sur l’étiquette Warp. L’intelligent dance music était en train de faire sa place sur la scène underground pendant que le big beat vivait son heure de gloire sur les ondes de masse. La première réaction à ce « nouveau » genre était de se demander à quoi pouvait bien correspondre du stupid dance music; et ça devenait clair juste en le disant. Le IDM délaissait le formatage rigide de la pop, les couplets et les refrains, l’anticipation qui les accompagne; pour une approche plus abstraite, inspirée des microvariations de l’ambient, de la répétitivité de la polyrythmie et de l’exploration sonore. C’était une proposition qui ouvrait les frontières de la musique électronique pour laisser entrer une part d’électroacoustique.

C’est dans cet ordre d’idée que j’ai découvert le reste de la discographie d’Aphex Twin, pour finalement aboutir (en dernier) sur Selected Ambient Works 85-92. Je dois avouer qu’à la première écoute, je n’ai pas trop compris l’enthousiasme qui avait eu lieu à sa sortie. Ça m’avait fait penser à l’album Phaze Two (1992) d’Intermix, un deuxième projet de Front Line Assembly, dont le thème esthétique faisait également une grimace au format dance pop de l’époque.

SAW 85-92 a tout de même très bien vieilli, l’abstraction des structures des pièces et le travail sur les sonorités y sont pour beaucoup. Il n’y a pas de simples ou de succès taillés sur mesure pour les discothèques, et c’est ça le but en fait; de décrocher de l’époque one-hit-wonder du dance pop pour l’amener tranquillement dans une direction plus près de la créativité des compositeurs. À (ré)écouter si vous souhaitez avoir une idée de comment ça sonnait avant que tout change pour de bon.

https://warp.net/artists/aphex-twin/