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Critique : Meat Wave – The Incessant

Au mois d’août dernier, la Brute du Rock, entre une multitude de gin-tonics et de nombreuses séances de sadomasochisme, nous jasait de l’album Delusion Moon de la formation chicagoaine Meat Wave; un excellent disque. Menée par l’intense guitariste-chanteur Chris Sutter (aucun lien de parenté avec la légendaire famille de hockeyeurs professionnels), la bande revenait récemment à la charge avec une nouvelle création intitulée The Incessant. Et qui de plus compétent que Steve Albini pour réaliser le disque d’une jeune formation punk ?

Même si aujourd’hui, l’appellation « punk » est surutilisée pour qualifier des groupes qui ne le sont pas réellement, Meat Wave mérite parfaitement la dénomination. Pourquoi ? Parce que Meat Wave interprète leurs chansons comme si leur vie en dépendait et, plus que jamais, sur The Incessant, le trio fait preuve d’une intensité qui fait peur.

Après moult tournées aux quatre coins de l’Amérique, Chris Sutter a mis fin à une longue relation qui a duré près de douze ans. S’ensuivit une période tumultueuse où l’homme a sombré dans les troubles anxieux et épisodes d’auto-destruction qui ont failli le tuer… Rien de bien jojo. Revenant difficilement à la vie, Sutter a rameuté ses potes, Joe Gac (basse) et Ryan Wizniak (batterie), et s’est attelé à la tâche afin d’écrire 12 brûlots punk. Le titre de l’album, The Incessant, est une référence directe à ces crises anxiogènes répétitives et constamment anticipées par celui ou celle qui les vivent.

Si sur Delusion Moon on percevait le talent mélodique de Sutter, sur The Incessant, on est happé par les mélodies inspirées du bonhomme. Musicalement, la pédale est dans le fond, les chansons sont mieux fignolées et la réalisation rêche d’Albini confère à l’ensemble de l’œuvre une authentique violence, une parfaite intensité. Sutter nous garroche littéralement toute son anxiété, sa rage et son nihilisme avec une véracité qui trouble. Bizarrement, j’ai tout de suite pensé à la fureur vitriolique de… Fiona Apple ! On retrouve la même honnêteté que la dame, mais avec un son magnifiquement décapant.

Le jeu de guitare de Sutter est inventif et la section rythmique n’a qu’à suivre le leader dans ses méandres psychologiques. On pense immédiatement à des vétérans comme Drive Like Jehu, Trail Of Dead, Hot Snakes et Fugazi, mais avec un je-ne-sais-quoi de mélodiquement accrocheur qui donne envie d’y revenir. C’est brut, direct, sans compromis musicalement et littérairement parlant. Parmi mes coups cœurs : la très Hot Snakes titrée To Be Swayed, le frémissant refrain dans Tomosaki, la plus posée The Light, la sublime pièce-titre ainsi que la conclusive Killing The Incessant.

Honnêtement, Meat Wave redore le blason un peu flétri du punk mélodique et juste pour cette raison, je vous exhorte dès maintenant à prêter l’oreille à The Incessant. Un dangereux « grower » qui assaillera autant vos oreilles que vos tripes.

Ma note: 8,5/10

Meat Wave
The Incessant
Side One Dummy Records
36 minutes

https://meatwavechicago.bandcamp.com/

Whitney – Light Upon The Lake

WhitneyVous vous souvenez de la formation Smith Westerns? En 2014, après trois albums que bon nombre de hipsters ont adorés, la formation prenait le bord. La cause? Le départ de Max Kakacek, l’un des meneurs du groupe. Celui-ci n’a pas perdu trop de temps, car lors de la même année, il s’est adjoint les services du batteur Julien Ehrlich (Unknown Mortal Orchestra) afin de former Whitney… et c’est Ehrlich qui est le principal chanteur de ce nouveau groupe. Début 2015, le duo rameute un paquet de musiciens, donne une trentaine de concerts dans la région de Chicago et fait appel aux services de Jonathan Rado (Foxygen) afin de réaliser leur premier album.

Et le résultat fut révélé au tout début de juin dernier avec Light Upon The Lake. Et ça sonne comment Whitney? Exactement comme tous les artistes mentionnés dans le premier paragraphe: une mixture parfaite de Smith Westerns, Foxygen et un je-ne-sais-quoi de l’ex-formation Girls menée à l’époque par Christopher Owens. Pour vous donner une petite idée, Whitney propose un soft-folk rock duveteux aux influences seventies manifestes. Une basse ronde, de subtils arrangements de cordes et de cuivres, une voix haute perchée et un petit penchant «soul» font de ce Light Upon The Lake un disque estival parfait.

Un bon nombre de journalistes musicaux branchés ont flippé littéralement sur cette production. Malheureusement, même si j’ai somme toute apprécié le travail de ces jeunots, je ne fais pas partie des inconditionnels de la formation. Les chansons coulent de source, instaurant une atmosphère de «coolitude» insouciante assez captivante, mais à la fin de l’été, on aura tous oublié ce Light Upon The Lake.

En ce début de ce chaud été à venir, je dois admettre que la sortie de cette production survient au bon moment et devrait séduire le minuscule hipster qui sommeille chez certains d’entre vous. C’est enjoué, insouciant, ensoleillé et cette création a du «soul» à revendre grâce à ces moments «cuivrés» qui se révèlent subtilement tout au long de l’album. Whitney garde un pied dans le passé et l’autre dans une certaine modernité. Pas de doute, c’est un bon premier jet, mais de là à s’extasier démesurément, il y a un pas que je n’ai pas envie de franchir.

Les moments intéressants? Les cordes/cuivres dans No Woman, le petit côté country rock de Dave’s Song, le folk dépouillé Light Upon The Lake, le penchant rock sudiste évoqué dans No Matter Where We Go ainsi que la pianistique/jazzistique Red Moon.

Mais je me dois d’être honnête avec vous chers lecteurs. À moins d’une énorme surprise, dans quelques années, Whitney devrait aller rejoindre ses nombreux semblables qui font salle comble dans la catégorie «trois petits tours et puis s’en vont». Il n’y a aucune raison actuellement de bouder son plaisir, mais disons que Whitney pourrait ne durer que le temps d’une chanson. Mémorable? Non. Ben correct? Oui.

Ma note: 7/10

Whitney
Light Upon The Lake
Secretly Canadian
30 minutes

https://www.facebook.com/whitneychicago/

Andrew Bird – Are You Serious?

andrew-bird-album-rockL’homme-orchestre Andrew Bird propose un cinquième album solo de nouveau matériel nommé Are You Serious?. Côté mélodie, on ne réinvente pas la roue ni ne crée de vers d’oreille incroyable. Du simple et efficace, beau sans générer des frissons. Là où Bird réussit cette fois, c’est du côté des paroles.

L’album s’ouvre sur Capsized, avec ce qu’on croit être un duo entraînant de guitare électrique-violon. Mais si on connaît un tantinet Andrew Bird, on sait sa propension à tout jouer lui-même, et ce, avec un seul violon. Le multi-instrumentiste de Chicago joue de son violon comme d’une guitare électrique.

Festif, un brin rock comme Simon & Garfunkel peuvent l’être, Capsized tranche déjà des albums précédents d’Andrew Bird. Même les paroles versent dans l’humour. À propos d’une rupture amoureuse, il chante: «Sky is falling/No one is on your side/Spoon dirty laundry/Darling you’re all alone».

Roma Fade commence en douceur de violons et sifflements, mais la guitare ne tarde pas de bien rythmer la pièce, agrémentée d’une batterie enjouée. S’en dégage un sentiment d’urgence.

Épurée, Chemical Switches raconte le désarroi d’un homme devant sa compagne malade: «Chemical switches/Thrown in the dark/All it takes/Is a spark to begin».

Mention au duo avec la rugissante Fiona Apple sur Left Handed Kisses, qui, en trois minutes trente-six, trouve le moyen de nous amener dans trois univers différents et nous donne envie de trouver l’amour qui, comme le chante Bird: «[…] got me writing love song/with a common refrain like this one here, baby».

La chanson titre Are You Serious? aurait très bien pu se retrouver sur Armchair Apocrypha, paru en 2007. Folk avec violon électrique, intrigant et sautillant en même temps, dramatique et légère dans l’interprétation.

Saint Previous et ses sifflements, sonnant presque comme de la flûte de pan, épatent. On y entend le bruit des baguettes de la batterie s’entrechoquer, pendant un passage de violon en pizzicato.

Valleys Of The Youth oblige l’auditeur à vérifier s’il écoute encore du Bird. La balade rock de cinq minutes raconte l’envie d’avoir un enfant, la naissance, la vie qui s’éloigne des amis, le nouveau rythme, puis le moment où le fils tente de se suicider: «Driving down 65, to the hospital/To see if your adult son will survive or not/After taking those pills in the parking lot/You know the one behind the Marriott/This is a dream you won’t be waking/Still our hearts are constantly breaking».

Andrew Bird se réinvente sur Are You Serious? Si ce n’est pas mon préféré de sa discographie, l’opus se défend par sa qualité et son ingéniosité, son entrain. Le violon, toujours au premier plan, répond à la voix – chantée et sifflée – de Bird de bien belle manière.

Ma note: 7,5/10

Andrew Bird
Are You Serious
Indépendant
43 minutes

http://www.andrewbird.net/

The Jesus Lizard – Goat

The Jesus LizardÉtiez-vous né, en février 1991? Si oui, qu’écoutiez-vous comme musique? La trame sonore de Robin Hood: Prince Of Thieves, ou peut-être Mariah Carey? Ou encore étiez-vous de ces sous-groupes qui vénéraient The Cure et Depeche Mode d’un côté, ou Slayer et Metallica de l’autre? La grande vague du rock alternatif était encore impensable (c.-à-d. Nirvana n’avait pas encore enregistré Nevermind) et les médias grand public ne laissaient que très peu de place à ce qui déviait de la norme. Pour la très grande majorité du monde, et même pour bien des mélomanes, la formation The Jesus Lizard n’était même pas sur nos écrans radars.

Ce qui n’était pas couvert par les grands médias se développait dans un vaste réseau de petites scènes locales, d’où se sont élevés quelques géants, des groupes-phares qui se sont imposés par la force de leur inspiration et par leur volonté à exceller malgré un succès commercial très peu probable. De toutes les scènes underground régionales aux États-Unis, Austin au Texas et Chicago étaient celles qui dégageaient les ondes les plus malsaines, et un groupe représente à merveille les dénominateurs communs de ces deux scènes. Son influence tenace et profonde se propage encore à ce jour sur une multitude de musiciens. Ce groupe était The Jesus Lizard.

The Jesus Lizard s’est formé à Austin, berceau des Butthole Surfers et de Roky Erickson, quand deux membres des défunts Scratch Acid, le chanteur David Yow et le bassiste David William Sims, ont accepté une invitation à former un nouveau groupe avec le guitariste Duane Denison. Le trio s’est bientôt installé à Chicago et a fait ses premiers enregistrements avec une boîte à rythmes dans les studios de la grosse légume locale Steve Albini. La présence de sons synthétiques dans un bain punk si glauque et trouble rappelait le travail d’Albini lui-même dans son groupe Big Black ainsi que celui d’autres groupes à saveur abrasive et industrielle comme on en retrouvait dans l’écurie de labels de Chicago comme Wax Trax!, Touch & Go, Skin Graft, Drag City et j’en passe.

La boîte à rythmes a cependant pris le bord dès le premier long-jeu, Head, grâce à l’addition du batteur Mac McNeilly. The Jesus Lizard allait dorénavant faire passer son style dément dans une forme traditionnellement rock, tel un Led Zeppelin formé dans un hôpital psychiatrique. Avec Head, les trois instrumentistes jetaient les bases de ce qui allait devenir leur spécialité: un rapport pratiquement télépathique et un flair pour les arrangements puissants, dépouillés et troublants. C’était un cadre parfait pour les gémissements déstabilisants du chanteur David Yow, lui-même le juste intermédiaire entre Iggy Pop et Mark E. Smith.

L’assurance du groupe était claire dès ce premier album, mais quand Goat est arrivé il y a 25 ans ce mois-ci, toutes les attentes ont été éclipsées. L’album démarre avec la lente et lugubre Then Comes Dudley, une feinte qui ne fait qu’accentuer l’effet monstre du one-two-punch qui suit, Mouth Breather et Nub. Tout le reste de l’album vacille entre ces niveaux d’intensité, et combine adroitement contrôle minutieux et abandon total.

Goat a marqué l’avènement de The Jesus Lizard au sommet de son talent, un sommet qui a duré trois albums (avec Liar en 1992 et Down en 1994), et il a aussi marqué toute une esthétique dans le rock bruyant. Ce son n’était pas sans antécédent, le groupe a notamment mentionné qu’il s’inspirait fortement de The Birthday Party, mais le travail qu’a fait le quatuor avec Steve Albini à la console a donné une sonorité reconnaissable entre toutes, et encore aujourd’hui utilisée comme raccourci dans de nombreuses descriptions de groupes. Ça sonne malsain et la voix est intentionnellement fausse? “Ça sonne comme du Jesus Lizard.” C’est rude et agressif sans être m’as-tu-vu comme du heavy metal? “Ça sonne comme du Jesus Lizard.” C’est à la fois simple et imprévisible et l’enregistrement est très cru? Ça sonne comme vous savez qui.

Et l’histoire sur disque n’est même pas la moitié de ce qui a fait la réputation du groupe. C’est sur scène, inlassablement et pendant des années, que The Jesus Lizard s’est élevé au rang des immortels. Les voir en action signifiait habituellement qu’on allait toucher à David Yow d’une façon ou d’une autre, et qu’on allait craindre un instant pour sa propre sécurité. Ce dévouement corps et âme représente à la perfection l’agitation et la fébrilité qui anime tout bon rock’n’roll depuis des décennies.

http://www.touchandgorecords.com/bands/band.php?id=78

Tortoise – The Catastrophist

TortoiseSept ans après le tableau d’abstractions qu’était Beacons Of Ancerstorship, les éminences grises du post-rock américain, Tortoise, reviennent avec un septième album studio. Regard sur ce retour attendu pour le groupe de Chicago qui a non seulement fait de l’expérimentation son éthique de travail, mais qui en a fait la condition même de son existence.

Et l’ironiquement titré The Catastrophist ne fait pas exception, et ce, même s’il est jusqu’ici l’album le plus accessible du quintette, lire ici, le moins cérébral. Et je le dis sans jugement de valeur: il est le premier disque de Tortoise sur lequel vous n’aurez pas besoin de vous faire les dents. On s’entend, il n’y a pas de contenu radiophonique ici, mais voilà un effort de post-pop (!) aux accents krautrock certes immersif, mais tout à fait plaisant à écouter. Et surtout, voilà un retour en phase avec «l’air du temps» pour Tortoise.

Globalement, The Catastrophist est un album qui suscite les émotions de ses auditeurs: il n’est pas un portrait qu’il vous faudrait décrypté, il est l’ambiance qui vous permet de dessiner le vôtre.

Musicalement les amateurs du triumvirat Zombi, Maserati, Trans Am seront en terrain connu. Tortoise explore ici cet épais mélange hétérogène de grooves et d’éther synthétique en adoptant des sonorités qui ont fait le renom de ces trois grands du post-rock contemporain. À noter que Mogwai a tenté également cette incursion «néo-kraut» sur Rave Tapes.

Mais The Catastrophist n’est pas un long fleuve tranquille malgré sa cohérence. On y retrouve un nouvel univers nimbé de lumière sur chaque titre.

Deux moments détonnent particulièrement dans cet étrange chaos (dés)organisé. D’abord Rock On, cette reprise sur les amphétamines de ce vieux tube de David Essex, chantée ici par Todd Rittmann. On baigne ici dans une ambiance urbaine lourde, très trip hop, si une telle chose pouvait encore être dit après Mezzanine de Massive Attack. La voix y est à la fois chaude et inquiétante, comme un appel au vice. Un bon moment.

Et puis plus tard il y a cette douce Yonder Blue avec Georgia Hubley (de Yo La Tengo quand même), sorte de balade décalée – genre film de David Lynch -, mais tout de même envoûtante. Réussi.

Mais la force de Tortoise demeure dans la finesse des compositions instrumentales, dans le jeu des crescendo et des transitions contre-intuitives. Celles-ci sont davantage camouflées dans la post-production, mais opèrent sur Hot Coffee et Shake Hands With Danger notamment.

Bref, The Catastrophist est un album différent de Tortoise, un album qui groove, mais surtout, un album qui joue avec les codes de la pop bien plus que ce à quoi le groupe nous avait habitués auparavant. Considérant qu’il a érigé sa réputation sur sa méthodique décontraction du rock, voilà une proposition néanmoins radicale pour un disque somme toute feutré.

Ma note: 8/10

Tortoise
The Catastrophist
Thrill Jockey
44 minutes

www.trts.com/