Rock Archives - Le Canal Auditif

Critique : Godspeed You! Black Emperor – Luciferian Towers

Lorsque Godspeed You! Black Emperor a émergé d’un long sommeil en 2012 avec l’album Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, nous étions nombreux à nous demander ce que l’avenir réservait au collectif montréalais. Après tout, ce nouveau disque était constitué de matériel datant du début des années 2000, si bien qu’il était difficile de savoir quel impact le passage du temps aurait sur le son du groupe.

La parution de l’album Asunder, Sweet and Other Distress il y a deux ans a apporté un premier lot de réponses. Non, la recette du groupe n’avait pas changé, avec de longues compositions se déployant lentement, jusqu’à atteindre des climax fiévreux où les guitares et les cordes se déchaînent. Mais il y avait comme un petit quelque chose de nouveau, de plus lourd, de plus direct. J’oserais même dire « concision », pourvu que ce terme puisse s’appliquer à la musique de GY!BE

Et voilà que la formation rapplique avec Luciferian Towers, qui poursuit dans cette même veine, mais en perfectionnant encore la méthode. S’il y a un qualificatif qui pourrait s’appliquer à ce sixième album de la troupe, c’est la cohérence. Ça paraît étrange, étant donné que les quatre pièces qui le composent sont clairement séparées, sans aucun morceau qui s’enchaîne. Et pourtant, le disque fonctionne comme une véritable suite, où chaque élément semble entièrement à sa place.

Ça commence avec Undoing a Luciferian Towers, qui s’ouvre sur un bourdon duquel émerge tranquillement une mélodie en sourdine. Il faut attendre plus d’une minute pour que survienne un premier changement d’accord, et l’effet est saisissant. On se surprend même à penser au prélude majestueux de l’opéra Das Rheingold, de Richard Wagner, célèbre parce que composé d’un seul accord de mi bémol majeur. Dans le cas de GY!BE, il faut remonter à Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven, paru en 2000, pour retrouver une ouverture d’une telle splendeur.

Ensuite vient Bosses Hang, une des deux pièces de résistance de cet album, épique dans son esprit, mais relativement concise selon les standards du groupe montréalais, à un peu moins de 15 minutes. La première section se veut presque lumineuse, avec sa mélodie en rythme ternaire qui semble connoter un certain espoir. Les réjouissances sont cependant de courte durée, et la pièce sombre dans un intermède glauque porté par de délicats arpèges de guitare, jusqu’à ce que toute la troupe se déchaîne dans un grand crescendo. Dans une volonté sans doute de créer une certaine trame narrative, le groupe ramène le thème initial pour la finale, mais l’enchaînement provoque une rupture de rythme. C’est peut-être le seul moment du disque, d’ailleurs, où l’on a le sentiment que Godspeed force la note en voulant créer de l’effet.

Le troisième morceau, Fam/Famine, joue un peu le rôle du mouvement lent dans un concerto, construit autour d’une simple ligne au violon, dans une métrique irrégulière en 7/4. Certains n’y verront qu’un intermède qui fait le pont entre les deux longues pièces de l’album, mais ce serait alors le confondre avec les drones qui jouaient un peu le même rôle sur Allelujah! Don’t Bend! Ascend et Asunder, Sweet and Other Distress, alors que son pouvoir expressif est beaucoup plus grand.

Enfin, Anthem For No State clôt le programme de façon grandiose et intense. Elle aussi divisée en trois parties, elle constitue la pièce la plus noire de ce Luciferian Towers. Son sous-texte politique ne laisse d’ailleurs planer aucun doute, comme le stipule la pochette de l’album : « Le Kanada, vidé de ses minéraux et de son pétrole sale, vidé de ses arbres et de son eau, paralysé, se noyant dans une flaque, couvert de fourmis. L’océan s’en fout parce qu’il se sait mourant lui aussi. »

C’est du pur Godspeed, et ceux et celles que la formule agace auront encore matière à dire que le groupe peine à se renouveler. En cela, le collectif se retrouve dans une position intenable. Ayant développé une signature sonore si unique, il lui est presque impossible de proposer quelque chose de radicalement différent. Comme l’a déjà écrit Mark Richardson, du magazine Pitchfork : « Le changement n’est pas la façon de faire de Godspeed, mais à l’inverse, et malgré qu’il compte plusieurs imitateurs, il n’y a rien d’autre qui sonne comme ça dans le paysage musical ».

Parce qu’il témoigne d’une riche cohérence dans sa trame instrumentale, parce qu’il évite certaines répétitions qui tournent parfois à vide, et surtout parce qu’il conjugue une étonnante beauté malgré son pessimisme sur l’état de notre monde, Luciferian Towers constitue le meilleur album de Godspeed depuis son retour des limbes en 2012, et je dirais même le meilleur depuis Lift Your Skinny Fists

Ici, je serais presque tenté d’invoquer Nietzsche, pour qui le mythe de la tragédie tenait en cette opposition entre le dieu grec Dionysos, symbole du chaos et de nos instincts primitifs, et le dieu Apollon, symbole de la beauté et de sa représentation. Il y a un peu de ça chez Godspeed : une sorte de beauté terrible qui émerge du chaos et d’une certaine dissonance. Bon, il est aussi question du démembrement de Dionysos dans la théorie de Nietzsche… Mais ça, c’est une autre histoire!

MA NOTE: 8,5/10

Godspeed You! Black Emperor
Luciferian Towers
Constellation
44 minutes

http://cstrecords.com/gybe/

Critique : Liars – TFCF

Depuis l’aventure difficile de son deuxième album, Liars a la grande qualité d’obéir à son inspiration et de s’autoriser à essayer toutes les idées, du sublime au ridicule. Le groupe mené depuis le départ par Angus Andrew a su bâtir une identité particulière, reconnaissable par des rythmes agressifs et hoquetant et par la juxtaposition d’angoisse déroutante et de sentimentalité désarmante.

Le groupe a été un quatuor le temps d’un album, puis un trio pendant les six suivants, dont le plus récent Mess en 2014, que j’avais jugé sévèrement dans les pages du Canal. Comme pour confirmer que Mess était la fin d’une époque, le groupe vite s’est fractionné. Le batteur Julian Gross est parti peu de temps après le lancement de Mess, puis cette année, Angus Andrew a perdu son collègue de longue date Andrew Hemphill aux mains des raisons habituelles à leur âge : priorités familiales et manque général d’inspiration.

La vie d’Angus Andrew a elle aussi été chamboulée par des changements : il est rentré vivre dans son Australie natale pour passer du temps avec son père mourant, il a eu lui aussi un enfant, et il s’est établi dans la nature sauvage, dans une maison sans eau courante. Malgré tout, il choisit de faire durer le nom Liars et de composer et enregistrer ce nouvel album seul. Si le passé de Liars nous garantit une chose, c’est qu’Andrew tentera de se réinventer en abordant ses idées sans peur, advienne que pourra. Et c’est bien ce qui se passe; reste à voir cependant qui voudra s’y soumettre en tant qu’auditeur.

TFCF représente très bien la nouvelle réalité d’Andrew : un artiste dont la vie a été bousculée, et qui se retrouve pour la première fois seule dans son processus créatif, sans partenaire sur qui faire rebondir ses idées. D’où l’image choisie en guise de pochette : Angus Andrew en mariée, s’épousant lui-même. C’est brave, mais reste que le travail de filtrage qui s’opère dans une collaboration était très bénéfique à Liars, et l’enlever de l’équation a des effets ravageurs.

Même les moments où Andrew semble tenir une idée prometteuse, et il y a plusieurs moments du genre sur l’album, des maladresses viennent faire des éclaboussures malsaines. Tout finit par avoir l’air d’un brouillon, d’une idée lancée en l’air sans souci de la faire durer, voire de parodies d’idées saugrenues, du flamenco à la power-pop.

On peut choisir d’y entendre une représentation fidèle de ce qu’Andrew traverse : la solitude, le regret, la confusion. C’est artistiquement valable, mais pas plus écoutable. Et si Liars demeure un projet solo par la suite, il faut bien qu’Andrew passe par une phase d’apprentissage et d’expérimentation seul. On attend donc d’entendre la suite avant de baisser les bras, mais on ne reviendra pas de sitôt à TFCF.

Ma note: 5/10

Liars
TFCF
Mute Records
38 minutes

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Critique : Brand New – Science Fiction

Après des mois de promesses brisées et d’attentes déçues, les fans de Brand New ont pu découvrir le cinquième disque du cultissime groupe de Long Island, coulé sans tambours ni trompettes sur le web le 17 août.

Et si Science Fiction est le dernier album de la bande à Jesse Lacey, Brand New pourra se targuer encore une fois d’avoir repoussé ses propres standards de composition et de livraison, réussissant à synthétiser en tout juste une heure de musique tout ce qu’il a été depuis le début de son emblématique carrière.

Et si le groupe retrouve le feu sacré en tournée et poursuit sa carrière, ce plus récent LP marquera assurément la fin du triptyque amorcé avec The Devil And God Are Raging Inside Me (2006) et poursuivi avec Daisy (2009).

Car oui, il émane de Science Fiction une impression de fin de cycle, comme un sentiment d’acceptation mi-lucide, mi-passive après l’angoisse, la peine, la rage et l’autodestruction, qui étaient les thèmes des deux précédents disques. Musicalement aussi ce nouvel opus est plus mesuré, moins lourd. On sent certes Jesse plus calme au chant, même si ses tourments sont encore perceptibles. Disons simplement qu’il ne ressent juste plus le besoin de les crier pour les extérioriser.

Il y a aussi sur Science Fiction une précise continuité avec The Devil and God et Daisy dans la manière de ficeler riffs et mélodies. Mais évitant de faire du surplace, le quatuor s’exécute sur des tempos plus lents, avec davantage de strates d’ambiances et de silences évocateurs. Les gars ont également ajouté sur presque chaque titre une piste de guitare acoustique aux riffs. Voilà qui donne de l’amplitude et un côté organique que n’a jamais le son de Brand New de par leur utilisation de guitares Fender.

Pour les textes, on reconnaît la plume écorchée de Lacey : son grand talent pour la métaphore dramatique, son penchant pour l’autoflagellation et sa tendance à l’auto-exclusion par crainte d’être rejeté. Avec un registre mélodique plus diversifié, on sent le chanteur prêt à s’ouvrir. Comme si ses cryptoréférences étaient ici une invitation à « craquer le code ». On le sent même jeter la serviette sur son espoir de vieillir en paix avec qui il est, espoir qui l’angoisse et qui truffe les paroles de tous les albums de Brand New. Je vois dans cette gymnastique mentale un lâcher-prise fragile, mais lucide.

D’ailleurs, cette phrase de Waste est particulièrement évocatrice :

Give up trying to be someone
Take your head apart
Free your own heart.
Waste

En bref, ce cathartique cinquième album contient son lot de Brand New-ismes qui saura plaire à l’amateur de la première heure. Celui qui a pleuré avec Devil and God, crié sur Daisy et est devenu un adulte avec le groupe. Jesse Lacey et ses associés l’ont assurément compris en livrant un album intelligent et duquel émane pour la première fois un peu d’espoir.

Mais la paix intérieure pour Lacey est probablement de la « science fiction ».

MA NOTE: 9/10

Brand New
Science Fiction
Procrastinate! Music Traitors
62 minutes

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Critique : Lee Ranaldo – Electric Trim

Si Thurston Moore, en mode solo, s’applique efficacement à perpétuer la tradition dissonante établie avec son ancien véhicule créatif, son comparse de la bonne vieille époque, Lee Ranaldo, s’éloigne, depuis quelques années, du légendaire son de Sonic Youth. Nettement plus mélodique que Moore, Ranaldo incorpore à sa palette sonore du folk rock, un peu de psychédélisme, de la power pop et au fil des nouvelles parutions, le rock pur et dur s’est fait un peu plus discret.

En 2013, le guitariste avait lancé Last Night on Earth. Il était alors accompagné des Dust. Une formation formée de Steve Shelley (batterie), Alan Licht (guitare) et Tim Luntzel (basse). En 2012, c’est John Agnello (Kurt Vile, Dinosaur Jr, etc.) qui officiait derrière la console pour Between The Times and The Tides. Un album qui se positionne entre le son pop rock de R.E.M. et, bien sûr, celui de Sonic Youth.

Âgé de 61 ans, Ranaldo refuse de se la couler douce. Le voilà de retour avec un nouvel album intitulé Electric Trim. Toujours accompagné des Dust, l’artiste repousse ses propres limites avec une nouvelle direction musicale, évoquant un peu celle d’un de ses potes, Jim O’Rourke. Enregistré à New York et Barcelone sous la férule d’un collaborateur de longue date, Raül « Refree » Fernandez, ce nouvel album salue l’arrivée de rythmes électroniques et d’échantillonnages subtils.

De nombreux invités de marque ont accompagné Ranaldo dans cette aventure : Sharon Van Etten (voix principale dans Last Looks), le génial guitariste Nels Cline (Wilco) ainsi que l’auteur Jonathan Lethemn qui a participé à l’écriture de six chansons de l’album. Et tout ce magma créatif permet à cet Electric Trim de se hisser parmi les meilleures parutions de la carrière solo de Ranaldo. D’une originalité sans équivoque, cette production est en parfait équilibre entre une certaine insouciance rock et la minutie du pop-rock classique.

Passéisme, modernisme, expérimentations et discordances se côtoient, remémorant parfois le summum de Wilco… ce qui n’est pas peut dire. Electric Trim est l’œuvre d’un musicien totalement accompli, en parfaite maîtrise et qui a accepté d’être mis au défi par des créateurs de haut niveau.

Ce disque mériterait un rayonnement accentué, mais je n’y compte pas trop. Pourquoi ? Parce qu’aussi arrogant que cela puisse paraître, ce disque est trop bien composé, écrit et réalisé pour que ça plaise à un vaste public. Aussi simple que ça. Vous pouvez bien sûr me traiter de snobinard musical, ça m’est complètement égal. Je vais même percevoir votre croyance/jugement comme un compliment !

Et ça s’écoute du début à la fin sans aucune interruption. Il y a bien quelques moments addictifs, mais je vous conseille tout simplement de lever le volume et de vous laisser immerger par cette superbe musique, gracieuseté de Lee Ranaldo. Le folk arabisant de Morrican Mountains, le côté beatlesque entendu dans Circular Right as Rain et l’indécrottable influence de Sonic Youth, en mode folk, dans Thrown Over The Wall font partie des magnifiques moments de cet album. Mais le mieux à faire, c’est d’écouter ce disque avec une petite frette bien en main, un samedi après-midi ensoleillé. Ça vous comblera d’un réel bonheur.

Alors, voilà ma surprise de cette rentrée automnale.

Allez les rockeurs au cœur tendre, plongez sans gêne dans ce superbe album de la part d’un vétéran qui s’est surpassé.

Ma note: 8/10

Lee Ranaldo
Electric Trim
Mute Records
55 minutes

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Critique : Ariel Pink – Dedicated To Bobby Jameson

Bobby Jameson est un chanteur pop qui a fait paraître trois disques à la fin des années 60 pour ensuite se retirer de la scène musicale, vivant en reclus pendant plus de trente-cinq ans. L’homme aurait eu de graves problèmes psychologiques et financiers, sombrant dans une consommation d’alcool immodérée. Pendant de nombreuses années, ceux qui l’avaient côtoyé ont cru qu’il était mort alors que le bonhomme soignait son alcoolisme du mieux qu’il pouvait en demeurant chez sa mère. Il est finalement décédé en 2015.

C’est en lisant la biographie de cet artiste tourmenté qu’Ariel Marcus Rosenberg, alias Ariel Pink, a eu l’idée de lui dédier son prochain disque, et ce, sans avoir écrit et composé un seul mot et une seule note. Aucun des textes de ce nouvel album ne fait référence directement à Bobby Jameson, à part la pièce titre. Les thèmes exploités par Pink demeurent donc les mêmes que d’habitude. Les cauchemars surréalistes, les crimes sordides, les romances hollywoodiennes et le narcissisme, si caractéristique de notre époque, se côtoient dans un métissage musical de dream pop, de psychédélisme et de « pop gomme balloune ».

Jusque-là, rien de bien nouveau dans l’univers déjanté du musicien à la différence qu’il propose à ses fans des chansons plus accessibles, plus concises et plus « ramassées ». L’obsession de la pop des années 60 et du rock alternatif des années 80, fusionnées comme lui seul peut le faire, constitue toujours la marque de commerce de Pink. Cependant, il préfère laisser en plan son humour usuel afin de faire place à quelques confessions mélancoliques. Comparativement à l’excellent pom pom, Dedicated To Bobby Jameson est un disque moins cabotin et moins clownesque, ce qui n’est pas sans me déplaire ! C’est aussi un disque plus rock. Ça aussi, ça me plaît !

L’hymne glam-rock Time To Live est la meilleure pièce de l’album même si la mélodie qui enjolive les couplets ressemble à s’y méprendre à Video Killed The Radio Star des Buggles. Feels Like Heaven est une référence à peine voilée à Just Like Heaven des Cure. Les « hooks » de guitares dans la chanson titre font sérieusement penser au jeu de Robbie Krieger dans Light My Fire des Doors. Bubblegum Dream s’approche passablement de ce que peut créer un Ty Segall en format pop et Brian Wilson n’aurait pas renié l’excellente Another Weekend. Petit bémol pour Acting (feat. Dam Funk), mais bon, Pink termine toujours ses albums sur une note un peu bizarre…

Ceux qui aiment Ariel Pink en mode un peu plus « dérangé » pourraient être déçus, mais ce serait faire preuve de mauvaise foi que de ne pas reconnaître le talent de compositeur qui habite ce créateur hors norme. Oui, c’est probablement l’album le plus « majeur et vacciné » de Pink. Et puis ? Ça demeure largement supérieur à ce qu’une vaste majorité d’imposteurs, faussement psychédéliques, nous propose depuis quelques années déjà.

Alors oui, pour une énième fois, c’est encore un excellent disque de la part du quasi quarantenaire. Vous pouvez compter sur ma présence le mardi 31 octobre prochain, alors que ce magnifique fou sera en concert au National. À ne pas manquer.

Ma note: 8/10

Ariel Pink
Dedicated To Bobby Jameson
Mexican Summer
49 minutes

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