Rock Archives - Le Canal Auditif

Critique : Blood and Glass – Punk Shadows

La formation Blood and Glass lance le 24 mars son deuxième album intitulé Punk Shadows. La formation construite autour de la proposition de la chanteuse et musicienne Lisa Moore (ex-Creature) offre toujours un son aussi marginal et bizarroïde sur son nouvel opus. Comme pour Museum With No Walls, elle est entourée de son mari Morgan Moore (Thus:Owls, Forêt), Robbie Kuster (Patrick Watson, Black Le Gary) et Mélanie Belair.

Pour aborder Punk Shadows, Lisa Moore s’est inspirée d’un conseil de Jean Leloup : « Quand c’est le fun, c’est le fun… et quand c’est pas le fun, c’est pas bon. » Ce Punk Shadows garde une approche alternative comme Museum With No Walls. Par contre, on y trouve un peu plus de chanson qui glisse dans l’électro-pop avec des mélodies plus conventionnelles. On s’entend, ce n’est jamais vraiment totalement radiophonique, mais la chanson-titre à elle seule incorpore de beaux éléments orchestraux, des cordes efficaces et une Moore qui chante une mélodie rassembleuse.

Blood and Glass nous propose une proposition artistique en marge de ce qu’on retrouve dans la scène musicale montréalaise. Le simple Whiskey avec son chant « Bowiesque » qui verse dans un refrain dansant est très convaincant. Encore une fois, on y retrouve des sonorités qui rappellent les instruments orchestraux notamment le clavecin. La chanson représente bien Blood and Glass qui nous transporte dans une rêverie étrange où nous sommes incertains d’être à l’asile, à la fête foraine ou dans un cauchemar.

On a quelques surprises sur Punk Shadows dont la déroutante Nowheresville et ses percussions tribales et industrielles. Moore nous pousse plusieurs mélodies qui sont plus faciles à absorber sur ce deuxième album. Illusions est fédératrice. Peu importe l’habillage sonore excentrique qui l’entoure, l’air central est pop. On peut en dire autant de la sympathique Hop the Fence est ses cuivres mordants.

C’est un deuxième album tout à fait réussi pour Lisa Moore et son projet Blood and Glass. Elle nous gâte d’une proposition artistique aussi efficace qu’excentrique. C’est un univers bien construit qui lui permet d’emprunter des influences dans plusieurs genres musicaux. Le mesclun sonore est habilement balancé et le résultat très convaincant.

Ma note: 7,5/10

Blood and Glass
Punk Shadows
Simone Records
43 minutes

http://www.bloodandglass.com/

Critique : David Bazan – Care

David Bazan lançait un peu plus tôt ce mois-ci son quatrième album solo. Alors que le temps qui séparait Strange Negocations et Blanco était de cinq ans, cette fois-ci nous n’avons eu qu’à attendre un an pour avoir de nouvelles chansons du barde américain, ancien membre et cœur de Pedro The Lion.

Dans Blanco, son effort précédent, Bazan prenait un virage marqué en incorporant plus de synthétiseurs dans ses compositions. Care s’inscrit dans la continuité de ce changement qui délaisse quasi complètement la guitare et qui use de drum machine pour faire office de percussions. Encore une fois, Bazan chante la misère du quotidien, ancrée dans des situations concrètes et tangibles. Ses trames sont généralement composées de suites d’accords surprenantes et une mélancolie latente habite l’album dans son entièreté.

Les trois premières chansons de l’album sont très convaincantes. La chanson-titre nous amène tranquillement dans l’univers de ce nouvel album. Puis, Up All Night nous surprend avec ses rythmes plutôt dansants. Ensuite, c’est Disappearing Ink, qui prend le relais, un des textes les plus intéressants de ce nouvel album :

«Am I asleep? Am I awake?
And why am I asking you?
Do I enjoy the drugs I take?
My Lord
I hope I do
I hope I do »
– Disappearing Ink

Cette dernière, en compagnie de Sparkling Water, est l’une des deux chansons tirées de sa compilation Bazan Monthly vol.1 parue en 2014. À ce moment, il créait une chanson par mois qui allait à un groupe restreint de fans qui avaient payé pour les recevoir. Certaines avaient été recyclées aussi dans Blanco. David Bazan est un auteur — compositeur — interprète génial. Et pourtant, Care laisse un peu sur sa faim. De jouer principalement avec des synthétiseurs fait disparaître la chaleur qui se dégageait du jeu de guitare de Bazan. De plus, ses textes plongent dans des situations très concrètes et perdent un peu de leur universalité. C’est dommage. Sans compter qu’on fait rapidement le tour du drum machine et de ses possibilités sonores. Ça manque un peu d’inventivité et d’audace. Pourtant, Bazan a aussi été membre d’Headphones qui approchait la création de manière semblable, mais avec des résultats plus convaincants.

Care n’est pas un mauvais album pour autant. Les fans de Bazan seront très contents de le retrouver avec de nouvelles compositions sur lesquelles se bercer. Certaines chansons sont diablement réussies et c’est plutôt l’ensemble qui est peut-être un peu trop répétitif. Il semble que David Bazan a fait le tour de ce qu’il peut faire avec un clavier et un drum machine. Malheureusement.

Ma note: 6,5/10

David Bazan
Care
Barsuk Records
35 minutes

http://www.davidbazan.com/

Critique : Parlor Walls – Opposites

J’ai un peu l’impression de me répéter dans les pages du Canal Auditif à force de parler de groupes tirant leur inspiration du no-wave new-yorkais et de l’art-rock de groupes comme This Heat et The Pop Group, mais il faut croire que ce sont des inspirations qui résonnent particulièrement bien avec moi puisque j’en parle encore aujourd’hui avec l’album Opposites du trio Parlor Walls.

Parlor Walls, c’est la guitariste et chanteuse Alyse Lamb, la saxophoniste Kate Mohanty et le batteur et bruiteur Chris Mulligan. Lamb et Mohanty mariaient déjà guitares squelettiques et saxophone déroutant au sein du groupe EULA, et l’on retrouve la même approche qui se veut dissonante, minimaliste et polyrythmique avec ce nouveau projet.

Sur papier, on pourrait penser que Parlor Walls est parfait pour l’auditeur qui affectionne la dissonance et l’expérimentation. Et il y a des moments sur Opposites où une mélodie propre et jolie vient créer un contraste intéressant avec une musique hoquetante et étouffante. Mais ce qui finit par s’imposer sur tout le reste, c’est le simplisme des concepts musicaux explorés. La simplicité minimaliste est une chose, le simplisme répétitif en est une tout autre, malgré leurs ressemblances en surface. Quand Parlor Walls trouve le bon équilibre, on entend un groupe qui arrive à atteindre une certaine grâce en tentant de repousser les limites du rock; dans ses moments plus faibles, on entend un groupe coincé dans des idées rebutantes et un peu puériles.

L’album profiterait aussi d’un peu plus de variété, surtout étant donné que le groupe l’a nommé Opposites. Il y a une sorte de mélodie à trois notes qui donne l’impression de se répéter dans la plupart des pièces, des vers sont souvent répétés sans variations, et le tempo varie très peu. Si bien qu’on finit par confondre certaines chansons (« je ne l’ai pas déjà entendue, celle-là? »).

Bref, Parlor Walls a quelques signatures sonores intéressantes qui m’ont fait dresser l’oreille sur le coup, mais qui ne suffisent pas à cacher un manque de profondeur dans l’ensemble.

Ma note: 5,5/10

Parlor Walls
Opposites
Northern Spy
42 minutes

https://parlorwalls.bandcamp.com/

Critique : Conor Oberst – Salutations

À 37 ans seulement, Conor Oberst est devenu l’un des plus importants et respectés songwriter de sa génération. Que ce soit au sein de l’adulé Bright Eyes ou en format punk prolétaire avec Desaparecidos, la vulnérabilité littéraire de l’artiste est aujourd’hui reconnue par une majorité de mélomanes et critiques. L’an dernier, Oberst faisait paraître Ruminations; un disque complètement dépouillé qui misait totalement sur le talent de mélodiste et de compositeur de l’artiste. Une autre réussite, il va sans dire.

Cette fois-ci, notre homme reprend entièrement les chansons de Ruminations, en ajoute sept autres et s’adjoint les services du réputé batteur Jim Keltner à la réalisation pour nous offrir ce Salutations. Enregistré au Shangri-la Studios, propriété de Rick Rubin, ce 7e album met en vedette plusieurs artistes états-uniens de renom : Jonathan Wilson, Gillian Welch, M. Ward, Jim James et plusieurs autres.

Si sur Ruminations, Oberst pariait sur la sobriété des orchestrations, mettant ainsi de l’avant sa voix tremblotante si caractéristique, sur Salutations, on se retrouve en territoire folk-country-rock « dylanesque »… et cet habillage sonore traditionnel sert parfaitement les chansons d’Oberst. Ce qui est perdu en sensibilité gagne en énergie : une véritable création dite « Americana » conçue par l’un des meilleurs compositeurs oeuvrant dans ce genre musical.

Évidemment, ceux qui connaissent bien Oberst se retrouveront dans de confortables pantoufles. L’artiste interprète ses chansons avec une retenue qui lui va à ravir. Le musicien a su adapter son chant à fleur de peau à des arrangements, disons-le un peu vieillots, mais qui fonctionnent à merveille dans ce cas-ci.

L’Américain est aussi un parolier doué, mais qui souffre parfois d’un petit défaut agaçant qui plombe souvent les textes de nombreux autres songwriters du même acabit : cette fâcheuse tendance à faire du « name dropping ». Oberst n’y échappe pas… Les références à Timothy Leary (un psychologue partisan des bienfaits médicinaux du LSD), aux poétesses Sylvia Plath et Patti Smith, à Ronald Reagan ainsi qu’au Dalaï-Lama pullulent. Oberst n’a pas besoin de ce lassant effet de style qui vient amenuiser l’impact de ses belles histoires d’écorchés vifs. Un réflexe un peu paresseux, à mon humble avis.

Cela dit, ce Salutations fait bien le travail. Parmi les meilleures pièces, j’ai noté la prenante Next of Kin, la pianistique aux accents country-rock Till St. Dymphna Kicks Us Out, la relecture frémissante de Barbary Coast (Later) ainsi que la très The Band titrée A Little Uncanny.

Certains pourraient trouver cette production quelque peu interminable (67 minutes), mais ceux qui sont fanatiques de country rock millésimé seront comblés. Pas un grand cru de la part de ce désormais vétéran de la chanson américaine, mais avec Conor Oberst, on ne se trompe que rarement. Ce gars-là est juste bon.

Ma note: 7/10

Conor Oberst
Salutations
Nonesuch Records
67 minutes

http://www.conoroberst.com/

Critique : The Shins – Heartworms

Peu de groupes ont symbolisé pratiquement à eux seuls l’étiquette aussi floue que galvaudée d’indie rock que The Shins… En 2007, quand leur album Wincing the Night Away est devenu le plus grand succès commercial de la compagnie Sub Pop, James Mercer et sa bande ont confirmé leur statut de formation culte. Les voici de retour après cinq ans d’absence avec le très agréable Heartworms…

En fait, parler des Shins comme d’un groupe n’est pas tout à fait exact. Depuis plusieurs années, la formation tourne essentiellement autour de Mercer, qui s’adjoint des collaborateurs triés sur le volet selon ses besoins. Ainsi, aucun des musiciens qui étaient de l’aventure pour le précédent Port of Morrow, paru en 2012, n’est de retour sur Heartworms. Cela dit, la signature sonore du groupe demeure intacte, même si les sonorités électroniques se font peut-être plus présentes cette fois-ci.

Les premiers titres de l’album donnent pourtant l’impression que Mercer a tenté de modifier quelque peu la recette qui a fait la renommée des Shins. Avec sa rythmique syncopée de style ska, la chanson Name For You lance le bal de très belle façon. Les synthétiseurs surprennent un peu, mais la voix de Mercer ensorcelle toujours autant et le refrain est accrocheur. Même constat pour la suivante Painting a Hole, avec son côté new wave et son énergie qui rappelle un peu Franz Ferdinand.

Mais le groupe revisite également son passé sans verser non plus dans la nostalgie. Après tout, Mercer est sans contredit un des meilleurs auteurs-compositeurs de toute cette vague de groupes indie-rock ayant émergé au début des années 2000, et c’est avec un plaisir renouvelé que l’on retrouve sa touche de réalisme mélancolique sur des titres comme Mildenhall, Rubber Ballz ou Dead Alive. Il n’y a rien d’inédit ici, rien non plus qui atteint la grandeur d’un classique comme Chutes Too Narrow, le deuxième album des Shins paru en 2003. Mais les arrangements sont soignés et les pièces sont résolument bien écrites. C’est aussi simple que ça.

Les influences de Mercer demeurent évidentes : un peu de LennonMcCartney par ici, du Zombies par là… Mais il élargit sa palette pour s’abreuver à des sources un peu inattendues. Sur l’hyperactive Cherry Hearts, il donne l’impression de vouloir imiter Animal Collective, ce qui ne lui va pas si bien. Par contre, l’accroche synth-pop opère à merveille sur Fantasy Island, enjolivée de claviers des années 80.

Comme les plus grands scénaristes, Mercer a gardé le meilleur pour la fin. L’avant-dernière pièce, So Now What, se veut plus intimiste, plus introspective, avec son texte sur l’engagement et le mariage, comme si le leader des Shins avait fait la paix avec sa vie de quasi-cinquantenaire, père de trois filles. L’enrobage space-rock, avec son intro qui évoque Baba O’Riley des Who, n’est pas tout à fait en phase avec le ton, mais qu’importe… Enfin, sur The Fear, il confronte son anxiété sur une mélodie simple, mais touchante, très proche du célèbre Imagine de John Lennon

Même s’il ne comporte pas vraiment de point faible, Heartworms nous laisse avec l’impression d’un album qui ne va pas tout à fait au bout de ses possibilités. Peut-être simplement parce qu’il doit vivre avec le poids des classiques passés des Shins… Mais James Mercer n’a pas à rougir de ce retour, bien au contraire!

Ma note: 7,5/10

The Shins
Heartworms
Columbia
41 minutes

https://theshins.com/