Rock Archives - Le Canal Auditif

Critique : Holy Data – Holy Data

La formation Holy Data lançait en mai son premier album. Le groupe est formé de membres ayant appartenu à Parlovr, Sunset Rubdown et Leafer. Alex Cooper, Jordan Robson-Cramer, Alexis Dionne et Reg Kachanoski se sont ligués lors du printemps érable. Cinq ans plus tard, leur premier album arrive après des sessions d’enregistrement à divers endroit, dont La Plante et Le Pantoum.

Holy Data fait dans l’indie-rock avec un ascendant pop assez présent et une touche de psychédélisme. Le mélange se tient bien et le groupe propose sur son album homonyme assez mélodieux et plaisant pour les oreilles. Parfois, ce sont les mélodies qui sont efficaces et par moment ils nous donnent envie de nous énerver un peu avec des rythmes qui s’emballent.

Bad Future qui ouvre l’album démarre en lion avec des synthétiseurs lancinants, une basse rythmée et une guitare un peu distorsionnée. La mélodie est relativement aérienne pour la trame rock qu’on nous propose et amène un côté aérien qui fonctionne. Hello Loneliness est à ranger dans la même catégorie avec un peu plus de pop et cadencée à souhait. L’air est assez efficace une fois de plus et l’on a droit à un solo de guitare. Cremator fait penser à certaines chansons d’Arcade Fire à leur début avec son refrain fédérateur et ses harmonies vocales homme/femme réussies.

Par contre, si le groupe nous offre des chansons souvent efficaces, l’enregistrement fait en plusieurs lieux paraît. D’une chanson à l’autre, la qualité de son n’est pas du tout la même. Il semble aussi que les compositions aient été faites dans les cinq dernières années et les différences entre une chanson comme Vacation et Orphan Maker sont assez grandes. C’est un peu difficile de cerner exactement l’identité musicale d’Holy Data.

C’est loin d’être un désastre, mais il nous reste quelques questions à l’écoute de ce premier album d’Holy Data. Certaines chansons valent le détour et proposent un indie-rock légèrement psychédélique efficace et sympathique.

Ma note: 6,5/10

Holy Data
Holy Data
Indépendant
41 minutes

https://holydata.bandcamp.com/

Critique : Can – The Singles

Pionnière de la scène krautrock allemande, la formation Can fait partie des grands monuments de la musique d’avant-garde, et son influence se compare presque à celle qu’a pu avoir le Velvet Underground. Mais alors que le groupe est avant tout connu pour ses improvisations qui pouvaient s’étirer sur une face entière d’un vinyle, la compilation The Singles permet d’en découvrir un autre versant…

Le culte de Can a commencé à se construire en 1971 avec la sortie du génial Tago Mago, suivis des classiques Ege Bamyasi et Future Days, qui ont contribué à établir le groupe comme une référence en matière de musique expérimentale, tirant à la fois sur le psych-rock, le jazz et le funk. Mais alors que ses contemporains comme Pink Floyd poussaient leur démarche vers un rock plus cérébral, Can a toujours priorisé un certain minimalisme au lieu des constructions complexes du prog.

Avec ses 23 titres répartis sur deux CD ou trois vinyles, The Singles constitue une belle porte d’entrée pour découvrir l’univers du groupe formé en 1968 par le bassiste Holger Czukay, le claviériste Irmin Schmidt, le guitariste Michael Karoli et le batteur Jaki Liebezeit, et qui a connu essentiellement deux chanteurs : Malcolm Mooney et Damo Suzuki. Agencés ainsi, en ordre chronologique, ces morceaux montrent que les gars de Can n’ont jamais craint d’explorer des contrées nouvelles.

Ça semble incroyable aujourd’hui, mais le groupe a atteint le top 10 en Allemagne en 1972 avec la déroutante Spoon, un genre de transe que l’on croirait sortie d’un autre monde. Seul autre véritable succès commercial de Can, la chaotique I Want More est ici incluse avec sa face B de l’époque,… And More, qui sonne encore aussi avant-gardiste même 40 ans plus tard, avec son glam-funk indescriptible.

Une pièce comme Vitamin C (avec sa fameuse ligne « Hey you, you’re losing you’re losing you’re losing you’re losing your Vitamin C! ») semblera aussi familière aux oreilles des néophytes, qui l’auront entendue dans les films Inherent Vice (de Paul Thomas Anderson), Broken Embraces (de Pedro Almodovar) ou encore dans la télésérie The Get Down de Netflix. Des raretés satisferont également l’appétit des fans inconditionnels de la formation, dont l’entraînante Turtles Have Short Legs, avec ses paroles un peu débiles qui montrent le côté bouffon de Can

Mais d’autres titres apparaîtront comme une hérésie aux yeux des puristes. Ainsi, l’épique Halleluwah (du classique Tago Mago) passe de 18 minutes à trois minutes trente. Mais même réduite à sa plus simple expression, la pièce reste un vibrant témoignage de l’inventivité de Can au chapitre de la polyrythmie.

Oui, The Singles inclut des morceaux que même les membres du groupe voudraient oublier. On grince un peu des dents durant la version électro-bizarroïde du classique de Noël Silent Night. Et que dire du célèbre Can Can de Jacques Offenbach, apprêté ici à la sauce space-disco! On peut certes voir dans ces accidents de parcours le signe de musiciens en manque d’inspiration vers la fin des années 70, mais ils illustrent aussi à quel point leur terrain de jeu ne connaissait aucune limite.

Sans doute les albums originaux permettent-ils de mieux cerner le phénomène Can, mais The Singles reste un joli rappel de l’influence immense que la formation a exercée, d’abord sur les groupes post-punk comme Public Image Ltd ou The Fall, puis sur la génération post-rock des années 90, Tortoise en tête…

MA NOTE: 7/10

Can
The Singles
Mute/Spoon
79 minutes

http://www.spoonrecords.com/

Critique : Jason Loewenstein – Spooky Action

Quand on fait référence au rock indépendant états-unien des années 90, la formation Sebadoh est assurément une importante pointure issue de ce genre musical. Le trio, mobilisé autour de Lou Barlow (Dinosaur Jr, Folk Implosion, etc.), a fait paraître une poignée de très bons disques au cours de cette décennie résolument rock. Pour ma part, je vous conseille l’excellent Bakesale (1994); une parfaite entrée en matière pour celui ou celle qui veut approfondir le catalogue du groupe. Cela dit, même si le talent de compositeur et de mélodiste de Barlow n’a jamais fait de doute, celui-ci était particulièrement bien appuyé par son acolyte Jason Loewenstein qui composait, avec lui, la moitié des titres.

Et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que Loewenstein proposait vendredi dernier son 2e album en mode solo ? En effet, 15 ans après le confidentiel And Sixes And Sevens, le vétéran rockeur était de retour avec Spooky Action. Chez Sebadoh, Loewenstein était clairement le plus hargneux des deux songwriters et mélodiquement parlant, sans atteindre les hauts standards de Barlow, le multi-instrumentiste a toujours su se démarquer grâce à un son explosif, y allant parfois de hurlements typiquement punks qui ont toujours fait la joie de votre humble scribe.

C’est avec une saine et objective curiosité que j’ai prêté l’oreille à ce Spooky Action… qui ne m’a absolument pas déçu. Même si de prime abord, vous serez replongé dans le bon vieux son rock des années 90, Loewenstein se démarque par son apport mélodique bonifié et cette capacité à écrire de foutues bonnes chansons. Et ce disque en regorge à satiété.

De plus, Loewenstein joue de tous les instruments sans exception et offre une performance musicale d’une qualité exceptionnelle. Le bonhomme s’est également occupé de la réalisation. Évidemment, on est ici, comme d’habitude, dans un univers lo-fi, ce qui vient donner du tonus aux efficaces déflagrations abrasives qui captent l’attention tout au long de ce disque.

En termes clairs, c’est lourd, à certains moments rageur, souvent accrocheur, et les guitares décapent, comme il se doit. C’est donc du Loewenstein pur jus que vous aurez dans les oreilles et si vous l’aimiez dans Sebadoh, vous retrouverez intact tout le talent du vétéran.

Parmi mes préférés de cette création « drette dans ta face », j’ai apprécié le riff matraque qui domine Navigate, l’extrait Machinery, le petit côté country rock évoqué dans The Fuck Out, la mélodiquement sublime Fall In Line et la locomotive rock titrée Dead. Loewenstein a eu l’intelligence de garder les choses simples en proposant un disque juste assez bruyant sans occulter sa grande force mélodique.

Que vous soyez un fan fini de Sebadoh ou pas, si vous aimez votre rock sans fioriture et interprété sans fla-fla, ce Spooky Action pourrait bien être la trame sonore de votre été. Sans aucun compromis, Loewenstein fait la preuve une nouvelle fois qu’il est un musicien rock plus que respectable. Bon petit disque.

Ma note: 7,5/10

Jason Loewenstein
Spooky Action
Joyful Noise
39 minutes

http://www.jakerock.com/

Critique : Steve Earle & the Dukes – So You Wanna Be An Outlaw

Dans le merveilleux monde de la musique marketisée, certains intervenants branchés issus du « milieu » ont tendance à cataloguer rapidement les nouveaux artistes dits « champ gauche » de rebelle. On ne se racontera pas d’histoire. Aujourd’hui, le révolutionnaire et le manifestant n’ont plus la cote et le jour n’est pas très loin où prendre position, s’insurger ou exprimer vivement son désaccord seront perçus comme une tare ou encore une maladie mentale. Une chose est sûre : la révolte n’est plus sociale, elle est devenue totalement individualisée et domestiquée.

Il y a bien sûr quelques exceptions, particulièrement en ce qui concerne certains rappeurs afro-américains qui brassent la baraque afin de braquer le projecteur sur les conditions minables dans lequel leurs compatriotes vivent. Pour ce qui est de « la blancheur de la dissidence », si on veut incarner cette révolte dans la durée, on doit se tourner inévitablement vers de vieux routiers… et il y en a un, un vrai, qui faisait paraître la semaine dernière son 17e album en carrière.

Steve Earle, âgé de 62 ans, toujours accompagné par les Dukes, nous proposait vendredi dernier So You Wanna Be An Outlaw; un titre qui exprime le sarcasme du musicien, face à tous ces artistes contestataires qui, lorsque le succès de masse survient, modifient leurs positions politiques ou se terrent tout simplement dans un mutisme navrant. Pas de ça chez le bon vieux Steve.

Ex-héroïnomane, pourfendeur du conservatisme puritain, Earle a dû s’expatrier en Angleterre il y a quelques années. La chanson John Walker’s Blues, parue sur l’album Jerusalem (2002) et qui raconte l’histoire d’un jeune Américain qui a quitté le pays pour s’enrôler à l’époque avec les fous furieux d’Al-Quaïda, est la cause de cet exil forcé. Tout ça se passait bien sûr dans la foulée du 11 septembre 2001. Dans cette pièce, Earle évoque, de manière subjective bien sûr, ce qui a poussé le jeune homme à péter sa coche. Ça n’a clairement pas plus à certains rednecks de la région de Houston qui ont criblé de balles le pick-up du musicien. Comme vous pouvez le constater, même si le bonhomme a connu le succès de masse avec Copperhead Road (1988), ça ne l’a jamais empêché de s’exprimer haut et fort.

En 2015, Earle nous gratifiait d’une autre bonne galette : Terraplane. Même si cet album était moins hargneux qu’à l’habituel, le meneur avait eu la bonne idée de nous amener sur un sentier « bluesy »; un mélange des Stones, des Yardbirds et de feu Chuck Berry.

Cette fois-ci, Earle et ses Dukes nous offrent une création située à mi-chemin entre un country rock très proche des Stones et un folk prolétaire, un brin confidentiel à la Springsteen. Comme le bon vétéran qu’il est, il demeure dans sa zone de confort, ne joue pas au protestataire botoxé et fait ce qu’il sait faire de mieux : du maudit bon country rock qui s’écoute parfaitement avec une petite frette estivale entre les mains.

Les adeptes de l’homme, en mode sans compromis, retrouveront la sincérité si caractéristique de Earle. Je pense ici à l’excellente Fixin’ To Die dans laquelle l’auteur replonge dans son passé de junkie et nous fait vivre de façon crue l’overdose d’un toxicomane : « I’m fixin’ to die. Think I’m going to hell ». Rien pour approcher la véridicité de Waves Of Fear de Lou Reed, mais puisque Earle en sait un bon bout sur la dépendance aux drogues, cette chanson est plus que pertinente.

Parmi les autres brûlots de ce très bon disque, je note le duo Earle/Miranda Lambert dans This Is How It Ends, la très Flying Burrito Brothers intitulée You Broke My Heart, le country rock routier Walkin’ In LA et la conclusive Are You Sure Hank Done It This Way. Et les quelques pièces folk « springsteeniennes » sont particulièrement émouvantes.

Dans cette vie hyperactive où l’on voit poindre à l’horizon un âgisme gênant (à partir de 50 ans, point de salut, vous êtes bons pour la ferraille!), je me réjouis énormément d’entendre un doyen comme Earle qui écrit et compose, et ce disque après disque, des chansons pas mal plus rebelles que la vaste majorité de ses semblables, souvent plus jeunes que lui. Un vrai « country man ». Un tenace comme je les aime.

Ma note: 7,5/10

Steve Earle & The Dukes
So You Wanna Be An Outlaw
Warner Brothers
49 minutes

http://outlaw.steveearle.com/?ref=https://www.google.ca/

Critique: Amber Coffman – City of No Reply

La séparation tumultueuse d’Amber Coffman et David Longstreth a fait couler beaucoup d’encre, particulièrement lors de la sortie de l’album homonyme de Dirty Projectors un peu plus tôt. Longstreth envoyait quelques salves à peine masquées à Coffman dont la dure Keep Your Name. On sentait qu’un ressentiment prononcé habitait toujours le chanteur new-yorkais. Qu’en est-il de Coffman qui fait paraître l’ironiquement titré City of No Reply? Un album qu’il faut dire a été produit par Longstreth… oui c’est compliqué… D’ailleurs, après l’enregistrement de l’album, les deux ne se sont plus parlé.

Coffman a beau dire que ce n’est pas qu’un album de rupture, City of No Reply, en plus de son titre, traite de cœurs déchirés. Cependant, tout comme le processus de deuil qu’on fait d’une relation, Coffman partir d’une loque qui se morfond à une colombe qui étire ses ailes et prend son envol. City of No Reply est un témoin privilégié du deuil d’une relation romantique.

«Baby, I need you in a serious way
Can’t give you all this love when you push me away
I’m at the mountain and I’m strong enough
I’m gonna run till I fall down in your love»
– No Coffee

L’un des premiers simples à paraître donnait déjà un bon indice de ce qui s’en venait sur l’album. Coffman offre une pop assez légère malgré ses thèmes arrache-cœurs qui flirtent avec le R&B et parfois se rapproche du son qu’elle a développé en compagnie de Longstreth chez Dirty Projectors. Par contre, dans son ensemble City of No Reply est beaucoup plus pop et verse parfois même dans le banal. Under the Sun est d’une banalité marquante. Dark Night est aussi à classer dans les pièces qui laissent sur leur faim. Bien que certains effets électroniques distorsionnés se mettent de la partie et quelques chœurs percent la mélodie à la toute fin, ça reste nettement trop ordinaire.

All to Myself, une pièce idéale pour danser un slow collé à ton prochain bal, est une des pièces qui offrent une mélodie déjà entendue, mais traitée différemment. Le résultat est plutôt convaincant. Même son de cloche du côté de la chanson-titre qui emprunte le chemin du semi-reggae, mais qui est étonnement très bien réussi.

«I get to stop around noon, I’m done with you
Oh, it’s my turn, that’s for sure
From now on I’m gonna live for me
Do I regret the time I wasted?
I wanna thank you for setting me free»
– Brand New

Une des pièces les plus R&B est la convaincante Brand New qui reprend une mélodie qu’on a l’impression d’avoir déjà entendu, mais la traite magnifiquement. Elle évite avec habileté les pièges du conventionnel et de la banalité en rajoutant une touche un peu plus inventive. Coffman est une créatrice de talent et bien qu’elle semble avoir pris le chemin de la facilité mélodique, elle ne lésine pas sur l’instrumentation.

City of No Reply est un album en dent de scie qui possède certains moments très efficaces tout comme quelques creux. Une montagne russe qui suit l’évolution du deuil d’une relation amoureuse. Entre le sentiment de liberté et l’impression de pouvoir d’être soi, il y a ces moments sombres où l’on cherche désespérément du réconfort pour émerger de la noirceur.

Ma note: 6,5/10

Amber Coffman
City of No Reply
Columbia Records
46 minutes

https://www.ambercoffmanmusic.com/