VioleTT Pi
Mythologie de la dérape
- L-A be
- 2026
- 41 minutes
Trois ans après Baloney Suicide, VioleTT Pi revient avec un quatrième opus qui s’inscrit dans la continuité de son univers artistique. On va se le dire, VioleTT Pi c’est le genre de proposition qui passe ou qui casse. Son univers flirte souvent avec le grotesque, sa poésie n’est pas proprette, et ses compositions s’apparentent à des assauts sonores lourds et éclatés, traversés de courts fragments mélodiques. C’est théâtral, imprévisible, parfois carrément clownesque.
Si cette description vous rebute, inutile de lire la suite de cette critique ou d’écouter Mythologie de la dérape. Vous allez le détester et trouver la note qu’on y a donnée est quatre fois trop élevée. Si, au contraire, cela pique votre curiosité, soyez attentif : vous ne serez pas déçu.
Avec sa pochette vulnérable qui flirte volontairement avec l’anti-esthétisme, Mythologie de la dérape nous transporte dans l’univers poético-mystique de Karl Gagnon. Un espace où il raconte l’angoisse, la perte de contrôle et la dérive, mais aussi la lumière qui émerge des traumatismes. Cet album transforme des moments crus du quotidien en légendes et fait jaillir le beau à partir du laid.
Coréalisé avec Sylvain Deschamps (aussi connu pour son travail de réalisation avec Klô Pelgag), l’album s’ouvre sur Portail, une solennelle pièce instrumentale aux percussions tribales digne de l’ouverture d’un film fantastique. Celle-ci pave la voie à un monde écorché de 13 titres dans lequel de brefs rayons lumineux réussissent tant bien que mal à percer les décombres de la solitude et de la dérive mentale.
Cette lumière provient principalement du giron familial. Sur Produit dérivé, un lourd riff métal bifurque vers un univers quasi circassien, avec ses nombreuses cassures de rythmes et de styles en parfaite harmonie avec des textes qui parlent de dérape existentielle et qui termine sur la voix de sa jeune fille, surnommée Kiwi.
Ce prélude annonce Glissade, qui, après une entrée en douceur, devient une véritable ode punk-rock où derrière les guitares, pourtant abrasives, se cache le récit d’une banale sortie au parc avec Kiwi. Alors que la petite vient de se faire mal, le père lui promet une vie remplie d’amour, d’amitiés et d’espoir. Cette candeur, on la retrouve en duo avec sa conjointe Klô Pelgag sur Jeûner, une pièce pop bondissante au refrain rose bonbon :
« Je ne sais pas, ah! ah! C’est une idée, eh! eh! Peut-être que j’aurais aimé t’embrasser »
Mais avec VioleTT Pi, on n’est jamais bien loin d’un mauvais goût assumé, où se terre pourtant un amour profond, viscéral et charnel :
« Je suis de plus en plus curieux / De la saveur de ta salive »,
balancé dans une envolée mélodique ascendante qui évoque la grande époque de la chanson française.
Plus tard sur l’album, avec Bébé requin une chanson popularisée par France Gall en 1968 et composée par Joe Dassin, on aurait pu croire à un retour à la candeur effleurée sur Jeûner. Mais non. C’est plutôt une relecture déroutante. Alors que France Gall jouait à l’innocente libertine dans son interprétation, VioleTT Pi y va d’une lourde chanson rock, toutefois quasi enfantine, à la Jake et les Pirates du Pays imaginaire (pour les parents qui ont la ref). Une chanson qui m’a fait sourire de surprise.
Parmi mes nombreux coups de cœur, on retrouve Plaster, une douce folie art-pop lucide placée à mi-album et qui raconte que l’amour seul ne peut sauver les âmes qui se complaisent dans la souffrance, une idée imagée par de petits bijoux textuels :
« Je ne peux pas guérir pour toi / Il te faut courir pour en sortir ».
On n’aura cependant pas fricoté longtemps avec la pop : on retourne rapidement au métal avec Égrégore reptilien, un autre de mes coups de cœur. Elle raconte cette force psychique issue de la connexion fusionnelle entre deux êtres, d’où émerge une aura de lumière :
« Notre égrégore diaphane illumine le milieu de la nuit ».
Il y a de tout pour plaire dans cette chanson : de la poésie, de lourds riffs de guitare, des cassures de rythmes, des mélodies accrocheuses et des lignes de basse bien franches. Ça enchaîne en force avec Chauve-souris, une chanson punk métal anxieuse où VioleTT Pi fait quasiment dans la peinture sonore en chantant « Je ne trouve plus ma voix » sur fond de musique anxiogène.
Arrive ensuite mon titre favori, Dragula, un cocktail fait d’esthétique rétro-macabre et d’une bonne dose d’énergie punk. C’est du VioleTT Pi comme on aime, un brin fou, un brin poétique, capable d’un refrain accrocheur dansant, mais jamais loin de la musique expérimentale et industrielle.
Courriel offre quant à elle une courte pause, une balade sur l’isolement technologique et affectif, avant de sombrer à nouveau dans une lugubre folie apocalyptique avec Guernica, titrée du chef-d’œuvre de Picasso sur le bombardement commis par les troupes nazies lors de la guerre civile en Espagne. Le texte est saturé d’images de fin du monde et la chanson contient d’intrigantes infusions de guitare flamenco. Sur l’avant-dernier titre, Marie dit, on retrouve une douceur mélodique qui parle de libération après avoir touché le fond.
En clôture, Outrenoir reprend le thème musical de Portail, fermant ainsi la boucle de cet épisode d’où a pu jaillir la lumière des décombres. Avec Mythologie de la dérape, VioleTT Pi nous offre une maudite belle dérive poético-musicale.