Pop Archives - Le Canal Auditif

Critique : Todd Rundgren – White Knight

Cette semaine, je vous amène dans l’univers d’un des plus inclassables musiciens de l’histoire de la musique états-unienne : Todd Rundgren. Pour bien saisir l’éclectisme qui a caractérisé l’ensemble de la carrière de Rundgren, je vous invite à prêter l’oreille à ce que plusieurs historiens du rock considèrent comme ses deux œuvres phares: Something/Anything et A Wizard, A True Star. Le premier, paru en 1972, est un album pop-rock d’une originalité sans équivoque; probablement la création la plus envoûtante de la carrière de Rundgren.

À la sortie de ce disque, rien n’indiquait que l’artiste récidiverait un an plus tard avec un disque complexe, bourré de chansons qui partent dans tous les sens, foisonnant d’expérimentations, autant vocales que synthétiques : l’atypique A Wizard, A True Star. Si je fais référence à ces deux vieilleries, c’est qu’elles sont révélatrices de la trajectoire artistique de Rundgren; un artiste totalement imprévisible, capable du meilleur comme du pire.

Aujourd’hui âgé de 68 ans, le Philadelphien d’origine n’a jamais cessé de produire, que ce soit en mode songwriter ou encore en tant que réalisateur. Même si ça faisait un bail que je n’avais pas prêté l’oreille à une création de Rundgren, j’étais quand même curieux d’entendre le nouveau matériel du vétéran. La semaine dernière paraissait White Knight, disque qui fait suite à State et Global, tous deux parus en 2013 et 2015 respectivement.

Sur White Knight, il est clair que Rundgren s’est payé la traite en invitant une panoplie d’amis et d’artistes qu’il affectionne. Daryl Hall, Joe Walsh, Trent Reznor (qui fait équipe avec son bon ami Atticus Ross), Robyn, Joe Satriani, pour ne nommer que ceux-là, ont tous participé à l’aventure.

Ça donne quoi ? Eh bien, mes amis, après une écoute, je rigolais. Après deux, je flirtais avec le sommeil profond et, de penser que je devais me taper une troisième audition de ce navet, j’ai ressenti une certaine impatience… car il n’y a rien de pire que d’écouter un disque qui nous rebute, qui nous emmerde au plus haut point et être dans l’obligation d’en faire un compte-rendu objectif.

White Knight est d’une inconstance totale et manque de direction claire. J’ai eu l’impression d’entendre un fourre-tout incohérent rempli de claviers « cheap » et de chansons souvent minables, de temps à autre correctes. Chance For Us, mettant en vedette Daryl Hall (l’un des deux zigotos de Hall & Oates… vous vous souvenez du blond et du moustachu?), sonne comme du rock périmé, tiré tout droit des années 80. Let’s Do This sonne comme un rock FM très seventies. That Could Have Been Me met de l’avant l’apport vocal de Robyn… qui elle, sonne comme une pâle copie de Cyndi Lauper. En contrepartie, Deaf Ears, comptant sur la contribution de Trent Reznor et Atticus Ross, et le solide « flow » de Michael Holman dans Look At Me prouvent que Rundgren est encore capable de pertinence.

J’aurais aimé vous dire que le dernier Rundgren est une excellente entrée en matière afin de vous inciter à entrer en contact avec son oeuvre. J’aurais aimé vous faire découvrir cet important musicien par l’entremise de ce White Knight, mais j’ai dû oublier ça rapidement. Si vous me le permettez, je vais même oublier le doyen pour un bon bout de temps. J’ai des choses plus intéressantes à faire que de gaspiller quelques heures de mon précieux samedi après-midi à écouter un artiste qui a invité ses amis à nettoyer ses fonds de tiroirs…

Ma note: 4/10

Todd Rundgren
White Knight
Cleopatra Records
52 minutes

http://www.todd-rundgren.com/tr-tour.html

Critique : San Cisco – The Water

« Eille, va écouter San Cisco, la drummeuse est vraiment belle ». C’est comme ça que j’ai découvert San Cisco au début de 2013. Le morceau proposé avec suggestion était Awkward, accrocheur premier succès du groupe, paru en 2012 sur son album homonyme.

J’ai écouté à quelques reprises la pop de San Cisco durant les années suivantes, revisitant le matériel du premier album, mais sans jamais ressentir la fraîcheur qu’avait Awkward avec sa structure simple et efficace et son habile jeu de questions-réponses entre Jordi Davieson et Scarlett Stevens (la « drummeuse » en question). Leur accent australien rendait la ritournelle tout à fait irrésistible lorsqu’ils prononçaient : « I left a message last night, you haven’t called back, I’ve been calling you for days. » Bref, c’était cute San Cisco, mais pas assez pour rendre l’album si intéressant.

Et c’est probablement explicable par le manque d’expérience du quatuor qui a lancé son premier album avant que la majorité de ses membres atteignent l’âge de 20 ans.

Il y a eu ensuite Gracetown qui en quelque sorte amorçait la mutation de San Cisco vers un son plus organique, décomplexé.

C’est pour ça justement que ce The Water est nettement plus convaincant. Sa direction est aussi beaucoup plus cohérente, le groupe misant sur de langoureux grooves, le soul de la voix de Davieson qui challenge même par moments son Justin Timberlake intérieur (The Distance, SloMo).

Cette intention pour la mélodie contagieuse et les chaudes rythmiques est d’emblée affirmée avec Kids Are Cool, une habile fresque pop qui pige dans le funk, le soul, et la pop synthétique moderne. Voilà un titre qui annonce que San Cisco a gagné en maturité. C’est réussi pour la première impression. Et ça se poursuit sur Sunrise : les nombreuses couches de guitares, de synthé et de voix témoignent d’une plus grande recherche dans l’exercice de composition et d’une meilleure maîtrise dans l’exécution. C’est donc, pour ma part, un grand pas en avant pour San Cisco.

La pièce-titre, The Water, est un succès estival garanti avec ses claviers accrocheurs et son inoubliable mélodie. Pour vrai, c’est sexé au point d’en être invitant à passer au salon. Seul bémol, on a décidé de la « fader out » à la barre des 3 minutes 30. J’en aurais pris une minute de plus. Pas grave, je réécoute. La pièce qui clôt l’exercice, Make Me Electrify est également un brûlot d’électro ancré dans le groove sensuel, d’ailleurs, si à ce titre vous avez déjà migré vers le salon, vous serez sans doute tenté par des activités pour adultes consentants.

Pour vrai, j’entends ici des moments qui ne feraient pas rougir Trans Am, dans leurs années plus dansantes, ou même la défunte formation canadienne Shout Out Out Out Out. Mais ces deux groupes n’auront jamais atteint le swag brut de Davieson au chant. C’est chaud!

Oui, il y a beaucoup de claviers, mais San Cisco utilise encore aussi les guitares sur plusieurs morceaux, mais toujours dans le but de nous faire bouger le popotin. Elles sont, au même titre que les claviers, un habile support à l’épaisse ligne rythmique. The Water sera un succès, car c’est un album affirmé, cohérent et bien ficelé. Pis oui, la drummeuse est cute.

Ma note: 7,5/10

San Cisco
The Water
Island City Records
36 minutes

https://www.sancisco.com/

Critique : Perfume Genius – No Shape

Automne 2014 : le 3e album de l’écorché vif Perfume Genius (de son vrai nom Mike Hadreas) intitulé Too Bright était révélé. Les deux efforts précédents, cantonnés dans une recette dite « seule au piano », avaient reçu l’approbation d’un public branché, mais avec Too Bright, Hadreas s’est transformé en un véritable musicien, enrobant ses chansons de synthés menaçants, et ce, sans perdre la base pianistique de sa musique. Un album pas reposant sur lequel l’homme revendiquait sans compromis un noble droit à la différence. Une création coup-de-poing qui m’avait touché en plein cœur.

La semaine dernière, Hadreas était de retour avec une nouvelle création titrée No Shape. L’homme se porte un peu mieux que lors de la gestation de Too Bright, semble-t-il : « I pay my rent. I’m approaching health. The things that are bothering me personally are less clear, more confusing. I think a lot of them are about trying to be happy in the face of whatever bullshit I created for myself or how horrible everything and everyone is. »… mais l’aigreur et la colère ne se cachent jamais très loin dans le coeur et l’oeuvre d’Hadreas. Je peux parfaitement le comprendre.

Musicalement, Hadreas pousse encore plus loin la démarche entreprise sur Too Bright en pigeant dans de nombreuses et foisonnantes influences : soul, new wave, R&B, musique de chambre, krautrock, pour ne nommer que celles-ci. Chaque chanson détient sa propre identité. Lorsque vous explorerez pour une première fois ce disque, vous pourriez être un peu étourdi, voire même un peu confus. Tout ça se replace au cours des écoutes subséquentes. C’est grâce à un indéniable talent mélodique et à une grande capacité de modulation vocale que Perfume Genius nous garde captifs.

Si j’avais adoré la vocation « inquiétante » de Too Bright, j’ai eu un peu de peine à m’adapter à l’éclectisme entendu dans ce No Shape. Et il faut avouer que ce nouvel album ne comporte aucune chanson du calibre de Queen.

Cela dit, No Shape est un excellent disque, pas de doute là-dessus. Et ça fonctionne grâce à une judicieuse alternance entre des pièces plus intimistes, pratiquement bizarres, et d’autres évoquant des explosions volcaniques aussi troublantes qu’éblouissantes. L’entrée en matière, titrée Otherside, en est l’exemple le plus probant. Après une introduction minimaliste et bouleversante, on assiste à l’avènement d’un arc-en-ciel synthétique d’une rare beauté.

Aussi, je vous conseille de prêter l’oreille à cette mixture d’Angelo Badalamenti et Antony Hegarty (Anohni) entendue dans Just Like Love. Le folk pop Valley, l’incursion dans un univers digne d’un orchestre de chambre intitulée Every Night, l’approche vocale « à la Mark Hollis » dans Braid, le duo Natalie Mering (Weyes Blood) et Hadreas dans Sides de même que la poignante Alan font aussi partie des moments forts de ce No shape.

Si l’effet immédiat de Too Bright m’avait jeté cul par-dessus tête, je dois avouer que No Shape concrétise une fois pour toutes l’importante place que prendra Mike Hadreas, à l’avenir, en tant qu’auteur-compositeur-interprète contestataire. En bousculant l’ordre établi, en remettant en question les préceptes de nos chers « bien-pensants » quant à l’acceptation sans condition d’une homosexualité affirmée, je ne peux que révérer les intentions artistiques et sociales de Perfume Genius. Un immense artiste en devenir… si ce n’est pas déjà fait.

Ma note: 8/10

Perfume Genius
No Shape
Matador Records
43 minutes

http://perfumegenius.org/

Critique : Sheryl Crow – Be Myself

Je sais, je sais. Ça fait un christi de bout que Sheryl Crow n’a pas été pertinente sur la scène musicale. Pas que sa vie de couple hautement médiatisée avec Lance Armstrong l’était plus, mais disons que pour le fan des années 90, son virage country au tournant des années 2000 avait quelque chose de nauséabond. À moins que ça ne soit cette collaboration avec Kid Rock? Qui sait, faisait un bon bout de temps qu’on ne se souciait plus des albums de la reine du blues rock.

Sheryl revient en 2017 avec Be Myself, un titre qui, avant la première écoute, meilleur, comme le pire. Quelle Sheryl interprétera les pièces ? Celle de Globe Sessions (1998), lucide et sexy, après avoir vaincu ses démons, où la version campagnarde western de Wildflower (2005), Detours (2008) et Feels Like Home (2013), triumvirat de l’ennui et du désintérêt créatif ?

La réponse, elle tend à se rapprocher du paysage des Globe Sessions. D’ailleurs le pacing de l’album est similaire et le retour à des sonorités de guitares électriques, multiétagées, nous ramène à l’âge d’or de la carrière de la grande chanteuse. Dans sa manière de chanter aussi, on sent Crow revenir à sa narration en spoken words avec son fort accent du Missouri, son penchant pour le blues, comme à l’époque de Tuesday Night Music Club et son sens du refrain bien ficelé. Mais tout ceci ne se fait pas au détriment de son goût pour le soul et le gospel. C’est justement mieux utilisé ici sur Be Myself que sur les trois précédents disques.

Et ça commence très bien avec Alone In The Dark, Halfway There, Long Way Back et Be Myself. Avec ces quatre premiers titres, la table est mise avec de nombreuses guitares, des références à l’alcool dans les paroles (bin quoi?) et de bons solos. Et même si ça sonne quand même Sheryl qui tente de faire du Sheryl, c’est quand même joliment construit pour lancer un album qu’on n’attendait plus. Après un cinquième titre ordinaire, Love Will Save The Day suit avec un doux picking de guitare et une belle orchestration qui force encore la comparaison avec certains morceaux de Globe Sessions (voir Riverwide).

Et la deuxième moitié de l’album ne déçoit pas avec de bons titres. Heartbeat Away, pour son lourd groove vient en tête ici et c’est probablement un des meilleurs moments sur ce Be Myself. On y trouve une Sheryl bien en voix d’ailleurs alors qu’elle challenge sa Stevie Nicks intérieure. Strangers Again est également intéressante, tandis que Rest Of Me est le morceau obligé de blues acoustique. On en trouve sur tous les albums de la grande rockeuse.

Au final, elle est en forme la belle Sheryl. Elle ne défonce plus les codes du rock à grandes rasades de shooters et à grande doses d’attitudes sexy. Ça c’est clair. Mais Sheryl Crow débarque dans Be Myself avec l’envie de s’éclater et ça c’est juste une bonne nouvelle. Je vais y retourner à cet album. Et ça serait mentir de vous dire que je ne suis pas agréablement surpris de ça.

Ma note: 7,5/10

Sheryl Crow
Be Myself
Warner Bros (21 avril 2017)
46 minutes

http://www.sherylcrow.com/

Critique : Coco Méliès – The Riddle

The Riddle est le deuxième album de la formation Coco Méliès. Le précédent opus, Lighthouse avait ravi bien des mélomanes. Il faut dire qu’en faisant appel à Robbie Kuster (Patrick Watson) à la réalisation, François Lafontaine (Karkwa, Marie-Pierre Arthur) et Mathieu Pontbriand (Pawa Up First), le duo se dotait d’une équipe d’étoiles pour les soutenir dans leur démarche. Bien des choses ont changé pour le couple depuis la sortie du dernier opus. En 2016, ils ont signé avec la maison de disque Audiogram et The Riddle est un album attendu par ceux qui ont été charmés par le premier opus.

Francesca Como et David Méliès nous offrent un deuxième album à l’image du premier. Ce sont des chansons d’indie-pop qui font penser à Of Monster and Men, The Lumineers et dans leurs moments plus éclatés, Andrew Bird. The Riddle est un album bien réalisé qui offre de la pop bien exécutée, mais qui manque un brin d’originalité. Certes, Francesca Como possède une très belle voix, mais les compositions ne se démarquent pas de ce qui se fait à la radio depuis dix ans. De plus, l’absence des cordes du précédent album n’aide pas la cause des pièces.

Il y a quand même quelques bons coups sur The Riddle. La nuancée et mélodieuse Yellow Bird, fait dans la simplicité. Ça rappelle un peu Joni Mitchell avec une verve moins engagée. Wasted Years où les voix de Méliès et Como se mélangent en toute simplicité est l’un des beaux moments de ce deuxième album. Même le refrain qui est fédérateur est porté par Como qui nous l’envoie en utilisant ce qui tapisse le plus profond de ses tripes.

L’orchestration de Letter nous offre aussi de bons moments bien que la pièce nous envoie les terribles « Oh oh oh oh oh » à la Lumineers. C’est un peu ce qui fatigue à l’écoute de The Riddle. Les compositions sentent un peu le réchauffé. Ça peine à se démarquer parmi un courant musical qui est essoufflé et qui a fait le tour du jardin. Scarce Parade a beau mettre de l’avant la magnifique et fragile voix de Como, la mélodie est remplie de lieux communs. Oh Brother qui ouvre The Riddle est un autre exemple de chanson qui manque de panache.

The Riddle est un album qui laisse mi-figue, mi-raisin. D’un côté David Méliès et Francesca Como sont très talentueux, mais de l’autre, ça manque d’audace dans les compositions. C’est le genre d’album qui coule tout seul, mais qui ne réussit pas à accrocher efficacement l’oreille.

Ma note: 6/10

Coco Méliès
The Riddle
Audiogram
46 minutes

http://www.coco-melies.com/