Pop Archives - Le Canal Auditif

Critique: Amber Coffman – City of No Reply

La séparation tumultueuse d’Amber Coffman et David Longstreth a fait couler beaucoup d’encre, particulièrement lors de la sortie de l’album homonyme de Dirty Projectors un peu plus tôt. Longstreth envoyait quelques salves à peine masquées à Coffman dont la dure Keep Your Name. On sentait qu’un ressentiment prononcé habitait toujours le chanteur new-yorkais. Qu’en est-il de Coffman qui fait paraître l’ironiquement titré City of No Reply? Un album qu’il faut dire a été produit par Longstreth… oui c’est compliqué… D’ailleurs, après l’enregistrement de l’album, les deux ne se sont plus parlé.

Coffman a beau dire que ce n’est pas qu’un album de rupture, City of No Reply, en plus de son titre, traite de cœurs déchirés. Cependant, tout comme le processus de deuil qu’on fait d’une relation, Coffman partir d’une loque qui se morfond à une colombe qui étire ses ailes et prend son envol. City of No Reply est un témoin privilégié du deuil d’une relation romantique.

«Baby, I need you in a serious way
Can’t give you all this love when you push me away
I’m at the mountain and I’m strong enough
I’m gonna run till I fall down in your love»
– No Coffee

L’un des premiers simples à paraître donnait déjà un bon indice de ce qui s’en venait sur l’album. Coffman offre une pop assez légère malgré ses thèmes arrache-cœurs qui flirtent avec le R&B et parfois se rapproche du son qu’elle a développé en compagnie de Longstreth chez Dirty Projectors. Par contre, dans son ensemble City of No Reply est beaucoup plus pop et verse parfois même dans le banal. Under the Sun est d’une banalité marquante. Dark Night est aussi à classer dans les pièces qui laissent sur leur faim. Bien que certains effets électroniques distorsionnés se mettent de la partie et quelques chœurs percent la mélodie à la toute fin, ça reste nettement trop ordinaire.

All to Myself, une pièce idéale pour danser un slow collé à ton prochain bal, est une des pièces qui offrent une mélodie déjà entendue, mais traitée différemment. Le résultat est plutôt convaincant. Même son de cloche du côté de la chanson-titre qui emprunte le chemin du semi-reggae, mais qui est étonnement très bien réussi.

«I get to stop around noon, I’m done with you
Oh, it’s my turn, that’s for sure
From now on I’m gonna live for me
Do I regret the time I wasted?
I wanna thank you for setting me free»
– Brand New

Une des pièces les plus R&B est la convaincante Brand New qui reprend une mélodie qu’on a l’impression d’avoir déjà entendu, mais la traite magnifiquement. Elle évite avec habileté les pièges du conventionnel et de la banalité en rajoutant une touche un peu plus inventive. Coffman est une créatrice de talent et bien qu’elle semble avoir pris le chemin de la facilité mélodique, elle ne lésine pas sur l’instrumentation.

City of No Reply est un album en dent de scie qui possède certains moments très efficaces tout comme quelques creux. Une montagne russe qui suit l’évolution du deuil d’une relation amoureuse. Entre le sentiment de liberté et l’impression de pouvoir d’être soi, il y a ces moments sombres où l’on cherche désespérément du réconfort pour émerger de la noirceur.

Ma note: 6,5/10

Amber Coffman
City of No Reply
Columbia Records
46 minutes

https://www.ambercoffmanmusic.com/

Critique : Lindsey Buckingham/Christine McVie – Lindsey Buckingham/Christine McVie

Fleetwood Mac nous a donné certains des albums pop les plus réussis des années 70, dont le classique Rumours et le ténébreux Tusk. L’idée d’un album réunissant deux des membres de la période la plus glorieuse du groupe s’annonçait donc intrigante. Or, Lindsey Buckingham et Christine McVie livrent ici un disque fade, au point où l’on se demande bien pourquoi ils se sont embarqués dans cette galère.

Sur papier, ce nouvel album ressemble étrangement à du Fleetwood Mac. En effet, non seulement le batteur Mick Fleetwood et le bassiste John McVie y apparaissent-ils comme musiciens invités, mais certaines des chansons étaient destinées à un éventuel retour sur disque du groupe légendaire, qui ne s’est finalement jamais matérialisé, en bonne partie en raison des réticences de la chanteuse Stevie Nicks.

Les problèmes maritaux ayant marqué la carrière de Fleetwood Mac ont déjà été très documentés. Ainsi, c’est en 1975 que le guitariste Lindsey Buckingham s’est joint au groupe, insistant à l’époque pour que sa compagne Stevie Nicks fasse elle aussi partie de l’aventure. Or, leur relation battait déjà de l’aide et les deux se sont finalement séparés quelques mois plus tard, en même temps que le bassiste John McVie et sa femme Christine divorçaient. Ajoutez à cela le fait que Mick Fleetwood a également entretenu une relation avec Nicks, et vous avez tous les ingrédients d’un épisode de Top modèles, ce qui a servi de matière première au génial Rumours, comme quoi les pires épreuves peuvent aussi se révéler des sources d’inspiration…

Mais on s’égare ici. L’idée, c’est que Buckingham et McVie se connaissent depuis des décennies et ont vécu bien des hauts et des bas ensembles. En annonçant la sortie de leur album en duo il y a quelques mois, la chanteuse s’est demandé pourquoi ils ne l’avaient pas fait plus tôt, tellement cette collaboration lui semblait naturelle. Sauf qu’on se demande, au contraire, à quoi a pu servir pareil exercice.

Le problème n’en est pas un de composition, mais plutôt d’enrobage sonore. En effet, Buckingham et McVie ont signé certains des titres les plus aboutis du répertoire de Fleetwood Mac (Over My Head, Don’t Stop, Go Your Own Way, Not That Funny, etc.), et on ne perd pas si facilement un tel talent pour les hymnes pop mais raffinés. On reconnaît d’ailleurs leur signature dans le refrain rassembleur de la chanson Red Sun ou dans la nostalgie de Carnival Begin, seul titre qui renvoie au côté un peu plus sombre qui a toujours caractérisé la musique de Fleetwood Mac

Mais l’album est bourré d’effets bon marché qui donnent l’impression d’un disque qu’on retrouverait en vente au comptoir d’une pharmacie. Oui, Mick Fleetwood et John McVie ont contribué à certaines pistes, mais ce qu’on retient surtout, ce sont les lignes de basse ou de batterie programmées au synthétiseur. Même les voix (celle de Christine McVie est encore très puissante) sont saturées d’écho ou de réverbération, et le tout sonne très générique. Et je ne vous parle pas de ces percussions (maracas, tapements de mains) qui prolifèrent sur la plupart des morceaux…

Pour moi, l’album se résume un peu à sa pochette, sur laquelle on voit une Christine McVie toute souriante et un Lindsey Buckingham qui semble s’emmerder solide. On se demande même s’ils ont été photographiés ensemble ou s’il s’agit d’un montage, tellement on n’y sent aucune complicité. Bref, pour retrouver la magie de Fleetwood Mac, mieux vaut se retaper Rumours ou Tusk, ou pourquoi pas le méconnu Future Games, sorti avant que la formation ne devienne un phénomène…

Ma note: 4/10

Lindsey Buckingham/Christine McVie
Lindsey Buckingham/Christine McVie
Atlantic Records
39 minutes

https://www.buckinghammcvie.com/#/

Critique : Phoenix – Ti Amo

Phoenix a décidé d’offrir un album rempli de soleil pour les belles journées de l’été qui sont de retour avec le solstice d’été qui approche à grands pas. Avec son dernier album, Bankrupt! le groupe avait fait la démonstration qu’il n’était pas un feu de paille. Le succès monstre de Wolfgang Amadeus Phoenix mettait la barre haute, ce qui n’a pas empêché la formation française de conquérir encore plus de cœurs avec leurs rythmes contagieux et leur mélange de style musical populaire.

Ti Amo continue dans la même veine et débarque avec une bonne dose de soleil. Le groupe a affirmé s’être inspiré de l’Italie et de ses journées ensoleillées qui semblent durer éternellement ainsi que les discothèques romaines. Malgré la légèreté de ses thèmes : l’amour, le désir et les journées d’insouciances, Ti Amo n’a pas été composé à la va-vite. Phoenix a commencé le processus de création en 2014. Le perfectionnisme que cela trahit s’entend un peu partout sur la galette qui malgré son approche pop et facile d’écoute recèle une foule de variations et de petits bijoux sonores.

La pièce-titre de l’album est une excellente représentante de ce qui se trame sur ce nouvel opus. On y entend des bongos (au grand plaisir de certains fans du dernier d’Arcade Fire), des guitares soft-rock efficaces et une mélodie intoxicante. Thomas Mars passe de l’anglais, au français, à l’espagnol en passant par l’italien pour nous chanter son amour. C’est le genre de chansons qui donnent l’impression d’être dans une discothèque à ciel ouvert sur la plage par une chaude journée de juillet, là où tout est possible et où la frivolité l’emporte sur le bon jugement.

Les claviers prennent beaucoup de place sur Ti Amo et J-Boy, premier simple à être paru, évoque les années 80. Fleur de Lys est tout aussi éloquente sur l’influence que la pop de la décennie de Michael Jackson a eue sur le groupe. Role Model propose une autre facette plus intime et moins joyeuse de Phoenix qui fonctionne tout aussi bien. Si cet album possède un défaut, c’est le choix de l’enchaînement des chansons qui n’est pas toujours très conséquent. On se promène allègrement entre la fête et les moments qui suggèrent l’introspection.

Dans l’ensemble, Phoenix réussit avec Ti Amo à créer une trame qui colle magnifiquement aux journées chaudes à nos portes. C’est un album qui fera danser bien des mélomanes et festivaliers cet été. Ti Amo nous transporte immédiatement sur une plage ensoleillée avec ses claviers chauds et enveloppants. Ça donne envie de se faire un petit mojito et de profiter du beau temps.

Ma note: 7,5/10

Phoenix
Ti Amo
Loyauté / Glassnote
37 minutes

http://wearephoenix.com/

Critique: Hoops – Routines

La formation Hoops originaire d’Indiana nous dévoile Routines, une nouvelle galette qui est parue sous l’excellente étiquette américaine Fat Possum Records. Quelque temps après la sortie d’un EP homonyme, Hoops rapplique avec un côté un peu plus slacker tout en rajoutant des envolées de guitares lousses dans chacune des pièces de la proposition. Analyse.

Dès les premières minutes de Sun’s Out, on note instantanément ces ambiances qui rappellent les années 70. On y trouve quelques synthés par ci, quelques batteries par là. En plus d’avoir des guitares aux motifs bien exécutés, les voix des trois garçons de Hoops (Drew Ausherman, Kevin Krauter, Keagan Beresford) scintillent par leur symbiose et leur précision vocale. On a les deux pieds dans une pop lo-fi psychédélique ensoleillée. Ajoutons le titre Benjals qui propose une production concise de guitares et de synthétiseurs colorés pendant 2 minutes 20. Planant à souhait. Quant à Burden, la bande revient sur les différentes conséquences que peut donner un changement dans une routine constante : It took me away from all my comfortable routines.

Tandis que sur All my Life, on défie un peu les modèles des précédentes chansons avec une voix un peu plus assumée. Moins de reverb, plus de clarté dans les arrangements musicaux. Chouette. On aime particulièrement On Top qui est la pièce de résistance du disque. Le meneur de jeu Drew Ausherman chante :

Keep your head up, you’re doing fine
I know it’s hard but you’ll be alright
Don’t think twice when it all goes wrong
Put in time, you’ll come out on top.
– On Top

La piste nous offre un vent d’optimiste qui fait du bien à la tête. En vérité, il n’y a pas de raisons de se sentir lourd après l’écoute de cette chanson. Tout est aéré. On ne fait qu’avancer et c’est tout. Si vous connaissez bien la bande d’Indiana, vous saurez que cette manière de travailler revient souvent dans la démarche artistique de Hoops. Par contre, l’aspect lo-fi qui occupe une place imposante dans le disque peut achaler certains. Les arrangements ne sont pas assez aboutis à leur plein potentiel comme sur On Letting Go. On reste un peu coincé dans certains modèles musicaux de création. Ce qui donne l’impression de faire du surplace. Quoi qu’il en soit, Routines ne réinvente pas nécessairement la roue, mais fait tout de même le travail.

Tenez, voici un conseil.

Vous irez prendre la route avec Routines dans votre radio. Soyez spontanés. Ouvrez vos fenêtres. Sortez vos mains du véhicule et laissez vous aller au gré du vent. Un brin de folie… gracieuseté de Hoops.

Ma note: 7/10

Hoops
Routines
Fat Possum Records
30 minutes

https://hoops.bandcamp.com/album/routines

Critique : Depeche Mode – Spirit

Le groupe britannique Depeche Mode fait partie de l’évolution de la musique électronique depuis bientôt quarante ans avec ses quatorze albums studio ainsi qu’une quantité indécente de simples, de best-of, de vidéoclips et d’albums live. Leurs débuts synthpop des années 80 n’auraient sans doute pas survécu à la vague grunge des années 90 sans l’influence d’éléments blues, country, folk et rock ajoutés à leurs fondations électroniques. Le départ d’Alan Wilder allait accélérer cette transition en laissant Martin Gore seul aux commandes des albums subséquents, confiant la production entière au réalisateur, tout cela pour le meilleur et pour le moins bon (DM ne fait pas de pire).

Après l’implosion annulée du groupe à la mi-90s, le quatuor devenu trio nous offrait Ultra (1997), une sorte de prière satirique en remerciement au fait d’avoir survécu à leur égo. Il faudra Exciter (2001) et Mark Bell (producteur de Björk) pour ramener DM au sommet de leur forme, au point de se démarquer du point de vue de l’audiophile. La trilogie de Playing the Angel (2005), Sounds of the Universe (2009) et Delta Machine (2013), produits par Ben Hillier, avaient une première moitié d’album très solide, mais se dégonflaient généralement à mi-chemin en suite de contes pour s’endormir. Le trio était de retour en mars dernier avec leur quatorzième album, intitulé Spirit (2017), avec James Ford (Simian Mobile Disco) à la production, de la politique dans les textes et une approche musicale quelque part entre Construction Time Again et Ultra.

Going Backwards ouvre en forme de Personal Jesus au ralenti, excellente jusqu’à ce que le texte darwinien un peu moralisateur prenne le dessus. On ressent un mélange de malaise et d’excitation de type « j’écoute le nouvel album de DM. Where’s The Revolution démarre l’album pour vrai avec un rythme alourdi, Gahan clame avec plus de conviction, les harmonies vocales en deuxième partie jouent à un niveau d’hymne rassembleur. The Worst Crime marque (déjà) une première pause, plus lente, avec une guitare rockabilly qui accompagne bien la trame dramatique. Scum joue sur les contretemps avec sa forme hip-hop et Gahan qui fait de l’attitude comme s’il venait de la rue; très bien joué même s’il n’est pas fâché pour vrai.

You Move ressuscite le DM sensuel à la rythmique qui fait déhancher le bassin de façon suggestive, avec un homme de 55 ans qui chante «I like the way you move for me tonight»; pas le même genre de sexy que sur Songs of Faith and Devotion. Cover Me nous fait oublier ça avec une atmosphère planante dont la deuxième moitié fait évoluer le rythme avec ingéniosité. On retrouve la complainte de Gore (un thème récurrent) sur Eternal, accompagné d’une trame à la teinte circassienne et au clown triste; très cute. Le rockabilly revient sur Poison Heart, version chanson d’amour des années 50, avec Gore en accompagnement vocal.

So Much Love nous ramène au post-punk, au rythme industriel et au refrain en chœur, simple et efficace. Poorman fait penser à un « work song » de bluesman, avec un clin d’œil à un album sur le temps de la construction (encore). La balade de stade No More (This Is The Last Time) revisite le passage de DM du côté obscur du synthpop et sonne comme un last call de soirée au Passeport. Gore conclut tout en trémolo sur Fail, fidèle à sa poésie teintée de mélancolie.

Quand ça fait trente ans que tu écoutes un groupe, il y a un niveau d’appréciation qui n’a pas le choix de se rendre jusque dans les plus petits détails de chaque pièce, de chaque album. DM conserve ce souci du détail sur Spirit, et bien que le mixage n’accote pas Exciter, c’est probablement l’album le plus homogène et équilibré depuis, avec une deuxième moitié qui réveille les sens au lieu de les endormir.

Ma note: 7/10

Depeche Mode
Spirit
Columbia Records
50 minutes

http://www.depechemode.com