Pop Archives - Le Canal Auditif

Critique : Ariel Pink – Dedicated To Bobby Jameson

Bobby Jameson est un chanteur pop qui a fait paraître trois disques à la fin des années 60 pour ensuite se retirer de la scène musicale, vivant en reclus pendant plus de trente-cinq ans. L’homme aurait eu de graves problèmes psychologiques et financiers, sombrant dans une consommation d’alcool immodérée. Pendant de nombreuses années, ceux qui l’avaient côtoyé ont cru qu’il était mort alors que le bonhomme soignait son alcoolisme du mieux qu’il pouvait en demeurant chez sa mère. Il est finalement décédé en 2015.

C’est en lisant la biographie de cet artiste tourmenté qu’Ariel Marcus Rosenberg, alias Ariel Pink, a eu l’idée de lui dédier son prochain disque, et ce, sans avoir écrit et composé un seul mot et une seule note. Aucun des textes de ce nouvel album ne fait référence directement à Bobby Jameson, à part la pièce titre. Les thèmes exploités par Pink demeurent donc les mêmes que d’habitude. Les cauchemars surréalistes, les crimes sordides, les romances hollywoodiennes et le narcissisme, si caractéristique de notre époque, se côtoient dans un métissage musical de dream pop, de psychédélisme et de « pop gomme balloune ».

Jusque-là, rien de bien nouveau dans l’univers déjanté du musicien à la différence qu’il propose à ses fans des chansons plus accessibles, plus concises et plus « ramassées ». L’obsession de la pop des années 60 et du rock alternatif des années 80, fusionnées comme lui seul peut le faire, constitue toujours la marque de commerce de Pink. Cependant, il préfère laisser en plan son humour usuel afin de faire place à quelques confessions mélancoliques. Comparativement à l’excellent pom pom, Dedicated To Bobby Jameson est un disque moins cabotin et moins clownesque, ce qui n’est pas sans me déplaire ! C’est aussi un disque plus rock. Ça aussi, ça me plaît !

L’hymne glam-rock Time To Live est la meilleure pièce de l’album même si la mélodie qui enjolive les couplets ressemble à s’y méprendre à Video Killed The Radio Star des Buggles. Feels Like Heaven est une référence à peine voilée à Just Like Heaven des Cure. Les « hooks » de guitares dans la chanson titre font sérieusement penser au jeu de Robbie Krieger dans Light My Fire des Doors. Bubblegum Dream s’approche passablement de ce que peut créer un Ty Segall en format pop et Brian Wilson n’aurait pas renié l’excellente Another Weekend. Petit bémol pour Acting (feat. Dam Funk), mais bon, Pink termine toujours ses albums sur une note un peu bizarre…

Ceux qui aiment Ariel Pink en mode un peu plus « dérangé » pourraient être déçus, mais ce serait faire preuve de mauvaise foi que de ne pas reconnaître le talent de compositeur qui habite ce créateur hors norme. Oui, c’est probablement l’album le plus « majeur et vacciné » de Pink. Et puis ? Ça demeure largement supérieur à ce qu’une vaste majorité d’imposteurs, faussement psychédéliques, nous propose depuis quelques années déjà.

Alors oui, pour une énième fois, c’est encore un excellent disque de la part du quasi quarantenaire. Vous pouvez compter sur ma présence le mardi 31 octobre prochain, alors que ce magnifique fou sera en concert au National. À ne pas manquer.

Ma note: 8/10

Ariel Pink
Dedicated To Bobby Jameson
Mexican Summer
49 minutes

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Critique : Paupière – À jamais privé de réponses

Paupière est débarqué avec son premier EP, Jeunes instants, en janvier 2016 après quelques spectacles donnés à Montréal. Ce projet attirait l’attention tout d’abord à cause de ses membres bien connus dans la communauté artistique de la métropole : Pier-Luc Bégin de We Are Wolves, Julia Daigle issue des arts visuels et Éliane Préfontaine aussi comédienne. Le résultat de leur association versait dans l’électro-pop qui tire ses influences du new wave tout en y ajoutant une bonne dose de poésie et de textes qui rappellent la chanson française.

L’EP était bien, quoique pas exceptionnel. On y trouvait quelques bons premiers jets de mélodie, mais ça manquait de raffinement. Sur À jamais privé de réponses, c’est une tout autre chose. L’album fait le pont parfait entre la chanson et l’électro-pop à coup d’airs intoxicants, de percussions intéressantes et claviers scintillants et mélodieux. Le trio livre un album bien calibré qui nous rassasie sans nous soûler avec un 43 minutes où ils évitent les faux pas.

Aux travers de mes paupières
Je perçois l’univers
D’une autre manière
Même si ça m’indiffère
De voir le monde à l’envers
D’une autre manière
D’une autre manière

Le refrain de la première chanson d’À jamais privé de réponses explique un peu ce qu’est Paupière. Un trio de romantique, dans le sens Lamartinesque du terme, qui exprime à travers ses chansons un monde qu’ils ne comprennent pas totalement. Sans jamais tomber dans la critique sociale comme telle, Paupière se pose bien des questions sur eux-mêmes et sur cette société qui les entoure sur Cours toujours.

L’amour détient une place de choix dans leurs préoccupations. Sans elle emprunte des éléments au cold wave en rajoutant des claviers saturés et une mélodie franchement efficace. L’échange de voix entre Bégin et Préfontaine fonctionne à merveille. Brûler Bruyamment prend un chemin plus atmosphérique alors que Julia Daigle démontre ce qu’elle est capable de faire vocalement sur Les fleurs.

Et j’ai déjà
Des prétendants
Tinder fera
Le choix pour moi
Les fleurs

Parce que même si Paupière chante l’amour contemporain, c’est beaucoup plus au niveau des relations désenchantées de la vingtaine qu’ils s’aventurent. Parce qu’encore qu’on ait la clé des sous-vêtements de quelqu’un, cela ne veut absolument pas dire que la porte de son cœur est ouverte.

Tout ça pour dire que Paupière n’a pas raté son coup avec À jamais privé de réponses. Le groupe fait une entrée par la grande porte et saura plaire aux publics des deux côtés de l’océan. Le trio maîtrise bien ses mélodies et compose avec goût, ce qui donne des tubes aux multiples facettes intéressantes.

Ma note: 8/10

Paupière
À jamais privé de réponses
Lisbon Lux
43 minutes

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Critique : Tori Amos – Native Invader

La carrière de l’auteure-compositrice-interprète Tori Amos a connu son heure de gloire entre 1992 et 2001 avec des disques comme le célébré Little Earthquakes (1992) et l’excellent From The Choirgirl Hotel (2001). Et l’artiste poursuit toujours son chemin en proposant à ses admirateurs des disques de qualité tous les deux ans environ. Bien sûr, il ne faut plus s’attendre à des créations avant-gardistes de sa part. La dame a atteint son summum créatif depuis un bon bout de temps. Cela dit, j’ai toujours respecté la démarche de cette excellente pianiste, même si elle patauge dans un genre musical assez pépère; la musique dite « adult alternative ».

La semaine dernière, la soprano, âgée de 54 ans, lançait son 15e album en carrière. Si le précédent effort intitulé Unrepentent Geraldines avait satisfait l’ensemble de ses fans, est-ce que ce Native Invaders atteint de nouveau les standards établis par la musicienne elle-même ?

La genèse de ce disque a pris naissance lorsque la mère d’Amos a rendu l’âme au cours de l’été 2016. C’est dans le cadre d’un « roadtrip » spirituel, servant à se recentrer sur l’histoire familiale, que certaines thématiques ont commencé à germer dans la tête de la créatrice… mais c’était sans compter sur l’élection de vous savez qui à la tête des États-Unis d’Amérique.

C’est donc dire que ce Native Invaders ratisse large quant aux sujets explorés. Les frasques du pervers narcissique qui gouverne nos voisins du Sud, le deuil d’une mère profondément aimé et la capacité de la nature à « se gérer » compte tenu du saccage grandissant que l’humain lui fait subir sont tous des thèmes qui sont abordés lyriquement, à la manière d’Amos.

Musicalement, malgré les quelques arrangements électro-orchestraux positionnés à l’arrière-plan dans le mix, c’est toujours la voix singulière (inspirée par Kate Bush) ainsi que le jeu pianistique d’Amos qui priment. Donc, les adeptes vont retrouver les bonnes vieilles pantoufles que nous tricote la créatrice depuis 25 ans, à la différence que l’interprétation est nettement plus nuancée que dans le bon « vieux temps ».

Il ne reste que la qualité des chansons présentées à évaluer et, sur cet aspect, je suis demeuré quelque peu sur mon appétit. Pour de magnifiques morceaux comme Breakaway, Climb et Bang, on y entend également une bancale Broken Arrow (son de wah-wah désagréable et désuet) et quelques autres pièces faisant office de remplissage. Puisque Tori Amos possède une signature sonore forte, ce n’est rien pour atténuer mon appréciation de ce disque, mais ce n’est rien non plus pour que j’y revienne à répétition.

Tori Amos présente donc un Native Invader correct sans plus, qui plaira assurément aux fans, sans plus. C’est probablement tout ce que désire l’Américaine. Et je la comprends parfaitement. Après autant d’années à créer, elle a bien le droit de poursuivre son chemin à sa façon. C’est ce que Tori Amos fait… et très bien à part de ça !

Ma note: 6,5/10

Tori Amos
Native Invader
Decca Records
61 minutes

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Critique : Odesza – A Moment Apart

Le duo américain Odesza s’est taillé une place de choix dans la scène musicale électronique grâce à leurs deux premiers albums intitulés Summer’s Gone et In Return. Ils mélangent habilement les influences électroniques et pop pour créer des chansons taillées sur mesure pour la piste de danse. Voici qu’ils lançaient le 8 septembre leur troisième album titré A Moment Apart.

Harrison Mills et Clayton Knight sont un phénomène. Ils emplissent les salles de spectacle plus vite que leurs ombres. Encore une fois, nous en avons eu un bel exemple avec la tournée qui s’arrêtera à Montréal les 17 et 18 novembre. Il a fallu peu de temps pour qu’une salle comme le Metropolis (2 300 de capacité) se remplissent au maximum de sa capacité, forçant le promoteur, Evenko, à ouvrir une deuxième soirée. Mais qu’est-ce qui les rend si attirants alors qu’ils ne jouent même pas à la radio commerciale?

Eh bien, Odesza a trouvé le moyen d’adapter ce que Moby avait mis de l’avant au début des années 2000 et de perfectionner le style. A Moment Apart fera tourner les yeux à certains mélomanes qui y trouveront trop d’éléments convenus et à la limite quétaines par moment. Mais Mills et Knight ont su perfectionner une recette qui mélange les mélodies de la musique pop avec des trames électroniques bien construites. Higher Ground sur laquelle chante Naomi Wild ou encore Line of Sight sur laquelle chante WYNNE et Mansionair sont de bons exemples de leur talent pour allier les deux. On sent tout de même un peu trop l’influence de Moby sur Late Night et Meridian qui ressemble beaucoup à Porcelain de Moby dans le traitement des voix par rapport à la musique.

Malgré ces quelques similitudes qui nous rappellent que nous ne sommes jamais vraiment à l’abri de nos influences, A Moment Apart est très réussi. Across the Room sur laquelle chante Leon Bridges fait belle figure, même si on pense encore un peu à Moby (est-ce que je vous ai parlé des similitudes avec Moby?). La plus aérienne Just A Memory sur laquelle chante Regina Spector fait le travail. On peut en dire autant de l’entraînante Show Me qui est cadencée avec minutie.

Dans l’ensemble, malgré les terrains convenus sur lesquels s’aventure Odesza, il est difficile de ne pas taper du pied et dodeliner de la tête. On comprend mieux pourquoi le duo joue à guichet fermé partout où il passe. Et malgré ces mélodies qu’on a déjà entendues ailleurs, les trames sont si bien construites qu’il est difficile de leur en tenir rigueur. Ce n’est peut-être pas la musique la plus intellectuelle sur le marché, mais c’est parfait pour aller se perdre dans une foule et danser jusqu’à la déshydratation.

Ma note: 7/10

Odesza
A Moment Apart
Foreign Family Collective
60 minutes

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Critique : Pierre Kwenders – Makanda at the End of Space, the Beggining of Time

José Louis Modabi, alias Pierre Kwenders, lance son deuxième album intitulé Makanda at the End of Space, the Beggining of Time. Le Canado-Congolais avait déjà bien fait avec Le Dernier empereur bantou paru en octobre 2014. Alors que son premier centrait surtout ses efforts de compositions sur une musique électro franchement canadienne et québécoise, Makanda se rapproche de son Congo natal.

Pierre Kwenders puise beaucoup plus dans la rumba congolaise et la soul africaine champ gauche pigeant un peu chez William Onyeabor. La filiation avec ce dernier reste mince malgré tout, Kwenders propose une musique très actuelle dans le son et les compositions. Makanda at the End of Space, the Beggining of Time est foncièrement sensuel, travaillé avec minutie et franchement réussi.

On salue le travail de réalisation que Tendai Baba Maraire (Shabazz Palaces) a effectué sur Makanda. D’ailleurs, l’autre moitié du duo apparaît sur la chanson-titre qui mélange les langues dans les paroles et les styles dans la musique. Des percussions africaines sur lesquelles des chœurs féminins se plaignent presque, un rap simple, mais efficace Palaceer Lazaro et une petite guitare à mi-chemin entre le blues et le rock. Ça fonctionne très bien. On est content d’y retrouver aussi la réussie Woods of Solitude parue en avril dernier sur laquelle la voix de Kwenders donne l’impression d’un doux velours légèrement mélancolique.

Ce qui ressort de Makanda, c’est que Pierre Kwenders s’est fait sensuel. Et pas à peu près. Tout d’abord, il livre une chanson qui est digne d’être la trame d’un film porno des années 70 avec Sexus Plexus Nexus. N’allez pas croire qu’elle est mauvaise. Il faut du talent pour livrer dans la même chanson, une guitare avec du wah-wah, une grosse basse cochonne et du saxophone sans jamais tomber dans le pastiche quétaine. C’est un tour de force réussi. Et ça n’arrête pas là. Kwenders transpire les hormones sur la sensuelle Zonga, un duo avec Tanyaradzwa. J’ai beau ne pas comprendre les paroles, j’ai comme l’impression que cette histoire se termine sous les couvertures. À ces deux chansons se rajoute RendezvousKwenders invite la reine de son cœur à se faire une date à Paris. Rien de moins.

D’un bout à l’autre, ça fonctionne pour Pierre Kwenders sur Makanda qui invite aussi Kae Sun sur La La Love. Si Le Dernier empereur bantou était plaisant pour les oreilles, Kwenders se permet d’aller beaucoup plus loin sur Makanda. Il n’a pas peur de s’aventurer dans des zones moins faciles et usuelles de la musique, particulièrement pour le Québec. Le résultat est une salve de grooves infectieux et de ritournelles qui nous restent en tête. Makanda veut dire « force » en tshiluba, on peut dire que ça va très bien comme nom à l’album.

Ma note: 8,5/10

Pierre Kwenders
Makanda at the End of Space, the Beggining of Time
Bonsound
47 minutes

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