Rock Archives - Page 2 sur 205 - Le Canal Auditif

Critique : Angel Olsen – Phases

Même si la plus récente création de l’auteure-compositrice états-unienne Angel Olsen, titrée My Woman, avait rallié une forte majorité de critiques et journalistes musicaux, je n’ai pas succombé aux charmes de cet album; un enregistrement un peu trop « réalisé » à mon goût. Par contre, j’avais embarqué de plain-pied dans le magnifique Burn Your Fire For Your Witness. Cette production s’est même hissée dans la liste, bien personnelle, de mes meilleurs albums de 2014. Voilà un disque mélancolique et un peu garage, comme je les aime.

Au retour de la tournée qui a suivi la parution de My Woman, Olsen retombe sur ses pattes et songe à son avenir créatif. Et c’est dans ces moments-là qu’un artiste digne de ce nom songe à ce qu’il pourrait faire pour se réinventer. Souvent, l’envie de faire table rase du passé s’impose. Tout à fait normal.

La semaine dernière, Angel Olsen lançait sur le marché une nouvelle proposition intitulée lucidement Phases. Admirateurs de l’artiste, ne jubilez pas trop vite. Il ne s’agit pas ici de nouvelles pièces en bonne et due forme. Il s’agit plutôt de chansons et de démos ratissés au fond de ses tiroirs. Des morceaux rejetés qui n’ont pas paru sur ses trois albums solos.

Ceux qui préfèrent l’artiste en format dépouillé et rêche seront ravis de la réentendre dans cet habillage sonore, car Olsen replonge directement dans son habituel folk rock lo-fi très Velvet Undrground & Nico, détenant quelque chose d’indéfinissable à la Neil Young & Crazy Horse. Tout dans ce Phases est nostalgique. Cette mélancolie passéiste – qui a toujours caractérisé son art – prend ici tout son sens et c’est grâce à la performance vocale étincelante d’Olsen que le charme opère, encore une fois. Une voix distinctive, s’il en est une.

Phases est un pertinent tour d’horizon de tout ce que la dame a expérimenté au cours de sa courte carrière. Le folk-country, le rock garage, la ballade dépouillée se mélangent habilement offrant à l’auditeur un panorama très juste des capacités chansonnières de la dame. Olsen est une grande artiste en devenir et Phases, malgré le côté « amateur » de la proposition, permettra à ceux qui l’ont connu avec My Woman de constater qu’Angel Olsen a beaucoup de « millage dans le corps » malgré son tout jeune âge.

Pour ceux qui sont des connaisseurs d’Olsen, vous y entendrez de nouveau l’excellente Fly On The Wall, pièce parue sur une compilation anti-Trump nommée Our First 100 Days. Special est un extrait provenant des exclus de l’album My Woman. Le fanatique du Velvet Underground en moi a souri à l’écoute de Sweet Dreams. C’est l’irascible Lou Reed qui aurait été fier d’entendre ça ! Endless Road est émouvante grâce à l’interprétation parfaite d’Olsen.

Avec Phases, Angel Olsen nous propose un très bon disque de remplissage, de quoi nous sustenter en attendant sa prochaine création. Cela dit, une désagréable impression m’a envahi après les multiples auditions de ce disque. Phases serait-il le point final à sa carrière lo-fi ? Est-ce un présage à un virage plus lisse dans la continuité de l’album My Woman ? C’est ce qu’on saura dans un avenir rapproché.

Ma note: 7/10

Angel Olsen
Phases
Jagjaguwar
38 minutes

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Critique : Gord Downie – Introduce Yerself

En entrant dans le chalet, au-dessus du coffre de cèdre, plaqué contre les cannes à pêche et le râteau à feuilles mortes, un appareil radio est sûrement présent.

Du moins, je l’imagine ainsi.

Un radio qui joue, pour une énième fois, les nouvelles compositions en devenir de Gord Downie. Et tout en regardant Lake Ontario, « son » lac, où des pics de diamant scintillent et se reflètent dans ses yeux, le chanteur, malade, se sachant condamné par un cancer du cerveau, écoute sa voix, qu’il trouve de plus en plus fatiguée. Un crayon de plomb à la main, il note dans un calepin des changements à apporter au texte.

Sa dernière œuvre… Son testament musical, il le veut parfait. Il a encore des choses à dire. À adresser. Et à conclure. Gord Downie ne partira pas sans avoir laissé quelques mots à ceux qu’ils aiment, à ceux qui ont partagé sa vie, à ceux qui l’ont marqué.

Il prend des notes puis éteint le radio. Place son calepin dans la poche arrière de son jean et retourne dans le petit studio aménagé dans l’une des chambres du chalet. Il y entre et ferme la porte capitonnée. Et fait signe au réalisateur Kevin Drew (Broking Social Scene), placé devant la console, qu’il est prêt. Il attend le signal, s’approche du micro, et chante :

One step at a time
The floors were full of sounds
All the creaks for time
Then I’d get to the door
Open it carefully
Trying back out of the room so quietly
Bedtime, avec un simple piano en arrière-plan et une batterie, lointaine et discrète

Voilà comment j’imagine l’enregistrement du dernier album de Gord Downie.

Introduce Yerself compte 23 chansons conçues dans un chalet en deux sessions de quatre jours – une première en janvier 2016 et une autre en février 2017. Ces 23 compositions se veulent des lettres adressées à des personnes qui ont partagé la vie du chanteur de Tragically Hip : sa femme, son premier amour, ses enfants, les gars de son groupe, ses fans… Mais aussi des membres des premières nations, qu’il a toujours défendues, et, de façon plus abstraite et poétique, certaines missives tournent autour de thèmes chers à Downie, tels que l’amour et l’amitié, bien sûr, mais aussi la préservation de la nature, de l’eau principalement.

L’enrobage musical proposé par Kevin Drew se veut minimaliste. Le piano et la guitare classique accompagnent la plupart du temps le dernier tour de chant de Gord Downie. Ici et là, quelques touches d’électro ajoutent un aspect contemporain à l’offre (Safe Is Dead, A Better End, Thinking About Us), une offre où quelques pièces au tempo rock bien « tragicallyien » sont également présentes (notamment Love Over Money et A Natural qui auraient pu se retrouver sans problème sur l’un ou l’autre des 14 albums conçus par le groupe au fil de sa carrière).

Au final, nous voici devant une œuvre dense, généreuse, sans prétention, où la résignation de Downie chavire les pensées de l’auditeur et, le temps de l’écoute, éloigne un peu la mort elle-même.

***
Gord Downie est décédé le 17 octobre dernier, seulement dix jours avant la naissance de son sixième album solo. Il avait 53 ans.

Holding hands
Squeezing tight
There’s no fighting anymore
We’re ashore, we’re ashore, we’re ashore, we’re ashore
— Yer Ashore

Mais malgré ce départ précipité, Gord Downie sera encore présent parmi nous pour de nombreuses années, l’écho de sa voix se faisant entendre dans les radios, notamment dans celles des chalets situés près des lacs, ici, tout comme dans le reste du pays.

Ma note: 8,5/10

Gord Downie
Introduce Yerself
Gordiland, Secret Path to life
73 minutes

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Critique : La Famille Ouellette – Deluxe

La Famille Ouellette est un groupe atypique dans le paysage musical québécois. Les six « frères » ont formé le groupe à la hâte pour participer aux Francouvertes en 2016. Ce qui a été la surprise, c’est qu’ils se rendent aussi loin pour finir par l’emporter en finale. Disons que le coup de tête aura porté ses fruits. Il faut dire que ce ne sont pas non plus des inconnus qui forment le groupe. Jean-Sébatien Houle est l’architecte derrière l’imposant projet Une toune par jour et rythmait avec Christian David les joutes de la LIM. Ce dernier est aussi connu pour ses collaborations avec David Giguère et Gabriella Hook. On y retrouve aussi David Lagacé, l’une des moitiés de Fire/Works. Bref, ce ne sont pas des inconnus de la scène.

Sur Deluxe, La Famille Ouellette nous livre exactement ce à quoi on s’attendait d’eux. C’est à coup d’indie-pop contagieuse, de textes avec des touches d’humour et de mélodies vocales qui rajoutent un effet grandissant qu’ils pourfendent le silence. Si vous avez suivi leur parcours lors des Francouvertes, alors vous serez en plein terrain connu pour Deluxe.

Avec ses chansons qui se rapprochent parfois d’Half Moon Run, les Ouellette ne nous laissent pas s’ennuyer sur Deluxe. On retrouve avec plaisir l’intoxicante Tout ce vacarme réalisée avec goût. Ça rend justice à cette chanson fort réussie. Jogging est une autre chanson qui était dans le corpus du groupe. On y retrouve leur penchant pour le charme qui se fait ressentir à quelques moments sur Deluxe.

J’ai brisé la glace
Le froid dans les yeux
Regardé en face
Ton sourire me réveille
Tes jambes éternelles m’appellent
Le soleil sur ta peau
Tu me donnes chaud
Tellement chaud
Jogging

Ce petit côté charmeur se retrouve aussi Hey, ça va?, avec sa trame aux synthétiseurs et la voix de JS Houle qui est beaucoup trop douteuse. Il met en scène une rencontre et une drague dans le métro. Rien de moins. Le tout est aidé par la présence d’Hologramme pour la chanson et la chanteuse Eli Rose. Ce n’est pas la seule collaboration de Deluxe. La Famille Ouellette a fait appel à Judith Little et Greg Beaudin, mieux connus sous le pseudonyme Snail Kid (Dead Obies, Brown).

Le groupe n’est pas toujours non plus dans un rythme qui brise tout. On les retrouve plus calmes sur la réussie Kaatunga qui ouvre Deluxe. C’est en grande raison de ses chœurs harmonieux et doux aux tympans que le groupe s’en sort. Même chose sur l’atmosphérique et fantomatique Ce ne sont que des mots. Par contre, c’est moins réussi sur M’empêcher qui passe un peu dans le beurre. Sur Sortir dehors on créerait entendre Pierre Bertrand chanter. Ça surprend de prime abord, mais on s’y fait.

Deluxe est un album réussi pour La Famille Ouellette et jète les bases de ce qu’ils sont capables de faire. Peut-être est-ce parce qu’on les a suivis tout au long des Francouvertes, mais ça manque un tantinet de surprise. Surtout au niveau musical. Tout ce qui fait leur charme y est, mais ça manque un brin de folie. Est-ce que ce serait dû au fait que le groupe a assuré lui-même la réalisation de l’album? Possible. N’empêche, ce n’est pas raté pour autant! Et ça vaut le détour.

Ma note: 7/10

La Famille Ouellette
Deluxe
St-Laurent Records
40 minutes

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Critique : Circuit Des Yeux – Reaching for Indigo

Haley Fohr, alias Circuit des Yeux, vient de passer par quelques années qui l’ont vu se transformer de bord en bord, et le processus a été fascinant à observer et à écouter. Après des débuts, seule avec sa guitare à 12 cordes et ses pédales d’effets, l’artiste de l’Indiana s’est établie à Chicago et s’est peu à peu entourée d’autres musiciens, notamment des membres du groupe Bitchin’ Bajas, pour sortir de son isolement artistique.

L’album In Plain Speech en 2015 a été un genre de révélation, pour les auditeurs, mais aussi pour Fohr elle-même; on l’entendait carrément se métamorphoser au fil de l’album. Comme si elle avait découvert une façon d’étendre ses expérimentations vers les autres, d’établir une connexion, de perdre un peu le contrôle de ses propres compositions, et du coup bâtir de gargantuesques pièces de folk expérimental.

Reaching for Indigo est donc le premier album de Circuit des Yeux depuis que Fohr a trouvé cette assurance et cette pleine possession de ses moyens. Il y a eu un court album sous le pseudonyme de Jamie Lynn en 2016, qui était à la fois modeste et ambitieux : composé et enregistré en vitesse, mais dans le but avoué d’en faire une curiosité de parcours dont on parlerait plus tard dans sa carrière. Une fois cette distraction passée, Fohr a préparé Reaching for Indigo d’une façon beaucoup plus sérieuse, pour en faire un moment marquant de l’œuvre de Circuit des Yeux. Mission accomplie.

La voix d’alto de Fohr, déjà frappante sur les albums précédents, passe par toutes sortes de dynamiques et d’intensité sur cette nouvelle offrande. Cette voix est le cœur de ce qui est présenté ici, et tout ce qui accompagne cette voix semble lui obéir au doigt et à l’œil. L’instrumentation lui colle et l’agrémente obséquieusement, puis s’emballe quand la voix la mène naturellement à s’emballer.

L’ordre des pièces est peu orthodoxe, avec des morceaux longs et grandioses dans les 20 premières minutes et d’autres, plus courts et superficiels, regroupés en fin d’album. Mais l’intensité qui est bâtie raconte une histoire, brosse un portrait d’un esprit musical singulier. L’exemple le plus dense de la diversité musicale et dynamique de l’album est la pièce Paper Bag, combinant d’abord un synthé en mode « arpeggiator » à des échantillons de la voix de Fohr, puis passant soudainement à un riff folk en triolets bien rythmés, et des mélodies vocales couvrant plus de terrain que Fohr n’en a jamais couvert.

On sent une grande douleur dans l’œuvre de Fohr, un profond inconfort avec les codes sociaux et la confusion qu’ils peuvent créer en elle, mais ce qu’on sent plus que tout sur Reaching for Indigo, c’est l’euphorie d’avoir trouvé une façon bien à elle d’exprimer cette douleur, d’avoir créé un petit univers où elle règne comme une reine.

Ma note: 8/10

Circuit des Yeux
Reaching for Indigo
Drag City
35 minutes

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Critique : Baxter Dury – Prince of Tears

Révélé en 2011 avec la sortie de l’excellent Happy Soup, le chic dandy britannique Baxter Dury est de retour avec son cinquième album, Prince of Tears, qui s’avère sans doute son plus sombre et pessimiste, même si le ton sarcastique des textes peut encore faire sourire. Né d’une grande peine d’amour, ce nouvel opus dévoile une pop minimaliste et grandiloquente, qui mélange le sublime et le banal.

« I don’t think you realize how successful I am? », clame Dury dès les premières secondes de la disco Miami, premier extrait de l’album révélé en août et qui ouvre le bal sur ce très court Prince of Tears (à peine 29 minutes…) Ce n’est pas le meilleur morceau du disque, loin de là, mais on y retrouve tout ce qui constitue l’ADN de Baxter Dury : une instrumentation simpliste, des chœurs féminins et cette dégaine de tombeur à la Gainsbourg, un peu pathétique dans son intonation. Ce n’est pas Dury qui chante (ou plutôt, qui parle…), mais un petit bandit qui se croit grand gangster, donnant naissance à un des multiples personnages sur cet album.

Il faut certes accepter ce deuxième degré, qui s’exprime par un niveau élevé de sarcasme et d’autodérision, pour entrer dans l’univers hétéroclite de Baxter Dury. Sur la surface, les chansons peuvent apparaître froides et cliniques, tellement elles sont livrées d’un ton ironique. Mais elles témoignent en même temps d’une grande sensibilité, et de beaucoup d’humour aussi, et Prince of Tears marque peut-être un sommet en carrière pour l’artiste de 45 ans, avec ses arrangements somptueux de cordes qui donnent une splendeur rarement vue dans sa musique.

Les moments forts sont nombreux : la mystérieuse Porcelain, portée par la voix de Rose Elinor Dougall et une ligne de basse digne des Flaming Lips; l’élégante Mungo, avec ses cordes romantiques; la punk-kitsch Letter Bomb, quasi enfantine, avec ses chœurs yé-yé; la touchante Wanna, sur laquelle Dury (où un de ses nombreux alter ego) se remémore ses erreurs du passé, tandis qu’une voix féminine lui souffle : « I wanna say something nice to you, but I don’t know how ». Mais c’est sur la pièce-titre, pleine de vulnérabilité, que le chanteur atteint un sommet, se permettant même un clin d’œil à Gainsbourg avec un motif de guitare emprunté à l’Histoire de Melody Nelson. Possiblement la meilleure chanson de Dury en carrière…

N’empêche qu’au final, ce sont les titres les plus lents et langoureux qui s’avèrent les plus réussis, parce qu’ils servent davantage l’esthétique de crooner un peu trash de Dury. Ainsi, on ressent un léger creux en milieu d’album avec l’enchaînement des guillerettes Listen et Almond Milk (celle-ci en duo avec Jason Williamson des Sleaford Mods). Malgré tout, Prince of Tears témoigne d’une belle cohérence qui faisait défaut sur le précédent, It’s a Pleasure, paru il y a trois ans.

Dans le passé, Baxter Dury a parfois donné l’impression d’avoir du mal à s’extirper de l’ombre de son paternel, le musicien Ian Dury (1942-2000), à qui l’on doit le célèbre Sex & Drugs & Rock & Roll, chanson enregistrée en 1977 avec son groupe The Blockheads. Mais sur Prince of Tears, il semble avoir trouvé sa voie, sans renier les éléments qui ont fait sa renommée. C’est charmant, repoussant, élégant, insolent, et même impertinent, à l’image de ce qu’on se fait d’un dandy…

MA NOTE: 8/10

Baxter Dury
Prince of Tears
Heavenly Recordings
29 minutes

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