Rock Archives - Page 2 sur 196 - Le Canal Auditif

Critique : The National – Sleep Well Beast

Le dernier album de la formation The National remonte au printemps 2013. Déjà. Trouble Will Find Me était un album correct, mais on pouvait quand même y déceler un embryon d’essoufflement créatif. Sans être un mauvais disque, l’atmosphère un peu trop « confortable » qui gouvernait cette création m’avait laissé sur mon appétit.

La semaine dernière, le quintette était de retour avec une nouvelle parution intitulée Sleep Well Beast. Enregistré principalement dans leur nouveau studio situé à Long Pond dans l’état de New York, incluant quelques sessions à Paris, Los Angeles et Berlin, la rumeur était persistante quant au virage inventif que s’apprêtait à faire le groupe. Ces ouï-dire ont ravivé quelque peu mon intérêt pour The National. Alors, est-ce que la formation préférée de tous ces trentenaires et quarantenaires cultivés/éduqués, mais cruellement désabusés face à l’état de ce monde, reprend vie ?

Oui. Sans aucun doute. The National sort de sa zone de confort en arpentant de nouvelles voies. Les rythmes électroniques minimalistes côtoient de nouvelles ambiances feutrées où les guitares des frangins Dessner servent à bonifier la puissance mélancolique habituelle du groupe. Il y a bien quelques « hooks » normaux, mais les guitares ne jouent plus leurs rôles coutumiers. C’est clairement l’album le plus ambitieux de la carrière de The National.

Pour arriver à ce résultat, le quintette a modifié sa méthode de travail. Les Dessner sont donc devenus les principaux architectes sonores (composition et arrangements) et le chanteur Matt Berninger n’a eu qu’à ajouter sa voix de baryton et ses mots sur cette musique déjà construite. D’ailleurs, au cours des quatre dernières années, les membres du groupe ont pris leur distance les uns des autres afin d’actualiser différents projets musicaux qui traînaient dans leurs tiroirs respectifs… et cette pause leur a fait le plus grand bien.

Bien sûr, la recette demeure sensiblement la même : le jeu de batterie tribal de Bryan Devendorf, les arrangements raffinés, les mélodies et les mots spleenétiques de Berninger, les guitares subtiles et inventives des frères Dessner, tout y est. Mais il y a du nouveau, assez pour garder captifs les adeptes de la première heure et fédérer les novices qui ont embarqué avec High Violet et Trouble Will Find Me.

Avec The National, il faut accepter que le voyage soit mélancolique et sage à la fois. Et parmi les quelques moments qui mettent en lumière le renouveau sonore de la formation, j’ai apprécié l’énergique Day I Die, les chansons magnifiquement désespérées que sont Nobody Else Will Be There et Guilty Party de même que les guitares acérées dans The System Only Dreams In Total Darkness. L’expérience électro « à la Radiohead » intitulée I’ll Still Destroy You, l’incendiaire Turtleneck (référence à peine voilée à l’atmosphère de « guerre civile en gestation » qui semble sévir actuellement chez nos voisins du Sud) ainsi que le penchant gospel entendu dans l’émouvante Carin At The Liquor Store complètent le portrait.

Et où se classera ce Sleep Well Beast dans la discographie de The National ? En deçà de Boxer et Alligator, mais cette production posera fièrement aux côtés de High Violet. Après une vingtaine d’années d’existence au compteur, la parution de ce nouvel album constituait un test d’importance quant à la survie et à la pertinence de la formation. Eh bien, l’examen est réussi. Haut la main.

Ma note: 7,5/10

The National
Sleep Well Beast
4AD
58 minutes

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Critique : Laura Sauvage – The Beautiful

Après l’excellent Extraordinormal, paru l’an dernier, voilà que Laura Sauvage (Vivianne Roy des Hay Babies) continue de faire voguer son projet solo en proposant un deuxième disque titré The Beautiful. En jouant sur plusieurs influences musicales du rock, The Beautiful reste une pépite d’or qui vous incitera à l’écouter en boucle.

De sa voix criarde et écorchée, Sauvage est fascinante à la base. Avec des chansons variées, la musicienne travaille plusieurs facettes de sa personnalité musicale et c’est dans le rock psychédélique qu’elle adore plus particulièrement se jeter. Sur Everything is in Everything, les riffs des guitares sont lourdes et absolument savoureuses. La chanteuse chante tout doucement : « The Best Things in Life/Aren’t Things/ It’s Life ». Par la suite, l’instrumentation explose sous des jets vocaux. Une sorte de jeu de questions/réponses. Puis, la pièce reprend son cours. L’attention est captée. On est curieux d’entrée de jeu. Sur Patio Living, piste qui englobe la thématique du bien-être, elle présente des ambiances douces juxtaposées à des ambiances fortes. Sauvage manipule les émotions par les motifs de ses guitares, je vous dirais. Son instrument de prédilection reste son exutoire le plus efficace. En le manipulant avec dextérité, l’artiste se défoule. Ça s’entend.

L’ensorcelante Alien (Anything Like It, Have You?) se pointe le bout du nez. Un peu moins stoner, la chanson présente l’ajout des synthétiseurs qui rappelle directement les années 80. Enfilez vos coats de jeans, crêpez-vous le chignon et lassez vos baskets. Vous planerez et… vous aurez rapidement les paroles sur le bout de vos lèvres. Puis, on dodeline de la tête sur Monkeys in Space où le son de Sauvage se fait de plus en plus tiraillé et brute. On aime particulièrement les batteries enflammées et l’utilisation de la distorsion. C’est dynamique et fichtrement efficace. Tout comme sur You’re Ugly When You Cry, futur hymne de vos voyages en automobile. Voilà ce qui est génial avec Laura Sauvage. Avec The Beautiful, elle nous invite à embarquer en voiture sans jamais nous arrêter. Mettez la clé dans le démarreur, tapez du pied, ouvrez vos fenêtres, sortez vos têtes et laissez vous aller. Sauvage vous montrera le chemin.

Ma note: 8/10

Laura Sauvage
The Beautiful
Simone Records
34 minutes

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Critique : Cloakroom – Time Well

J’ai personnellement découvert Cloakroom avec la sortie de Further Out en 2015. Le band avait, à l’époque, déjà lancé un EP passé un peu inaperçu, mais c’était tout de même retrouvé dans les suggestions Bandcamp de la semaine en lançant leur premier album complet. Je commençais à peine dans le temps à m’initier à la critique d’album, et je retiens principalement de mon appréciation que j’avais trouvé un côté un peu monolithique et gras à la formation, et n’avais pas vraiment retouché à leur musique depuis. Mais j’avais quand même assez aimé pour éprouver pas mal de curiosité envers cette deuxième sortie, intitulée Time Well.

Cloakroom est un band intelligent. Formé de trois gars de l’Indiana avec des passés emo et math rock, le groupe combinait par le passé la plupart de ses énergies sur une musique stoner assez shoegazée, mais qui avait de la difficulté à bien se démarquer et s’identifier. Quand je dis que la formation est intelligente, c’est que ses membres ont bien fait leurs devoirs. Ma critique de l’époque ressemblait à celles des quelques rares médias à s’être intéressés à l’album : le manque de variété musicale plombait un peu la qualité et la lourdeur des compositions. Sans être parfait, Time Well reste intéressant puisqu’il vient justement répondre d’une belle façon à ces critiques.

Si le groupe conserve la multitude d’influences qui composait sa musique par le passé, il laisse ici plus de place à chacun des genres différents qu’on peut y identifier. Oui, le bon gros rock stoner et shoegaze du passé règne en roi et maître sur les compositions, mais les chansons se retrouvent ici plus aérées, moins arides. C’est probablement dû à une étonnante, mais bienvenue, touche d’americana qui vient ponctuer l’opus çà et là. Regardez par exemple The Sun Won’t Let Us Go. On retrouve sur cette pièce un son de guitare venant évoquer la slide-guitare de terroir américain. À défaut d’être parfait, ça reste néanmoins imaginatif comme intervention, au milieu d’un grunge incessant.

Mais à trop vouloir en faire, le trio flirte par moment avec l’autre extrême. Par chance, Time Well devient un peu cohérent par lui-même à force d’écoute. C’est que l’album est long, compilant 10 morceaux et une durée dépassant les 60 minutes. Avoir accueillie moins de morceaux, la sortie aurait tout simplement sonné comme décousue par moments. Le tour de force est donc de nous plonger dans un état un peu songeur, plus ouvert et surtout plus à même de repérer et d’apprécier les subtilités des compositions, au point où le contenu finit par supplanter la forme. La lenteur méditative qui marque les compositions est donc ici bien utile.

Au final, est-ce que Time Well passera à l’histoire comme un bon album, ou comme une seconde sortie seulement correcte d’un groupe pourtant talentueux? L’album charme par son acharnement à se dépasser et un certain romantisme emo porté par les chansons qui le compose. Non, il ne passera pas à l’histoire comme un excellent album à mon avis, mais il réussira tout de même à marquer quelque peu par les sentiments qu’il arrive à susciter dans la bienveillante grisaille musicale qui est sienne.

Ma note: 6,5/10

Cloakroom
Time Well
Relapse Records
61 minutes

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Critique : Leif Erikson – Leif Erikson

Leif Erikson : nom d’un explorateur viking, fils d’Erik le Rouge, né en Islande vers l’an 970 et qui aurait, selon une légende, découvert l’Amérique près de 500 ans avant Christophe-Colomb… C’est aussi le nom d’un nouveau groupe britannique qui vient de lancer un tout premier album d’indie-rock inspiré, mais sans être révolutionnaire. Ne cherchez pas le rapport entre les deux, il n’y en a pas vraiment…

On pourrait croire que le nom de la formation se veut une évocation de son désir de défricher de nouveaux territoires musicaux. Sauf que Leif Erikson n’invente rien, se positionnant plutôt dans une drôle de mouvance qu’on pourrait qualifier d’indie-rock « classique », de la même manière que l’on qualifie de rock « classique » tout ce qui s’inscrit dans le sillon des grands groupes des années 60 et 70, des Rolling Stones à Led Zeppelin en passant par Fleetwood Mac, Rush et bien d’autres.

Il suffit de lire des entrevues dans lesquelles le groupe parle de ses influences pour comprendre que sa musique se veut un peu un condensé de la bibliothèque musicale de ses membres. Neil Young, Jeff Buckley, Nirvana, Deerhunter, Kurt Vile, sans oublier Led Zep ou Jimi Hendrix, voilà quelques-uns des noms évoqués par le chanteur-guitariste Sam Johnston pour décrire le son de Leif Erikson. Dans son ouvrage Retromania : Pop Culture’s Addiction to Its Own Past, paru en 2011, Simon Reynolds a décrit cette tendance dans le rock d’aujourd’hui à continuellement se référer au passé, décrivant le phénomène par lequel un artiste « se construit une identité par ses goûts et une sélection consciente de ses influences ».

Ce n’est pas toujours négatif. The War On Drugs a poussé la chose à sa perfection, avec sa manière d’invoquer Bruce Springsteen, Tom Petty ou encore Dire Straits tout en enveloppant sa musique d’un je-ne-sais-quoi qui lui donne une identité propre et une qualité intemporelle. C’est moins évident dans le cas de Leif Erikson, même si le quintette londonien propose un mélange assez hétéroclite d’influences qui renvoie autant à la puissance mélodique d’un Fleetwood Mac qu’aux rythmiques vaporeuses, mais quand même entraînantes d’un groupe shoegaze comme Ride.

Ce qui surprend, c’est à quel point le groupe sonne « américain », avec ses guitares scintillantes qui occupent le haut du pavé et un côté road-trip pleinement assumée qui rappelle Wilco, en plus conventionnel. Ça donne des moments intéressants, comme sur Green Leaves, sorte de complainte blues sur laquelle on se surprend à suivre les contretemps en hochant du bonnet avec joie. Même chose sur Get Free, qui évoque un peu Kurt Vile jusqu’à cette finale aérienne qui donne les frissons.

Mais ça sonne quand même relativement générique, quoique parfaitement exécuté. On entend parfois The Antlers dans les passages plus doux, ou encore Other Lives dans la voix éthérée. Bref, une sorte de syndrome un peu à la Local Natives qui nous fait dire : « oui, c’est bon, mais ça ressemble à plein d’affaires… »

S’il faut en croire certaines publications spécialisées sur Internet, il y aurait comme un buzz en ce moment autour de ce groupe révélé pour la première fois en 2016 avec la sortie d’un premier extrait, Looking For Signs. Puis, le site The Line of Best Fit a décrit la chanson Real Stuff comme « un classique instantané ». Personnellement, je reste perplexe devant un tel engouement. Mais les gars de Leif Erikson demeurent tout jeunes et la suite risque de s’avérer plus intéressante…

MA NOTE: 6/10

Leif Erikson
Leif Erikson
Arts & Crafts
33 minutes

https://www.facebook.com/leiferiksonband

Critique : The Pains Of Being Pure At Heart – The Echo Of Pleasure

Après Belong paru en 2011, la formation noise-pop américaine The Pains Of Being Pure At Heart lançait le déficient Days Of Abandon (2014). Un disque beaucoup trop assagi qui manquait de décapants sonores. Quand le groupe se prend pour The Jesus And Mary Chain, il est à son mieux. Quand le quatuor essaie de pasticher le son des Smiths, ça ne fonctionne pas du tout. Pourquoi ? Parce que les chansons enfantines du meneur Kip Berman atteignent la cible lorsque le son d’ensemble est abrasif, camouflant ainsi les faiblesses techniques et mélodiques du musicien.

Pour ce 4e album, intitulé The Echo Of Pleasure, TPOBPAH fait de nouveau confiance à Andy Savours (My Bloody Valentine, The Kills, etc.), celui-là même qui était derrière la console pour le précédent effort. Entre Days Of Abandon et cette nouvelle sortie, Berman et sa conjointe ont mis au monde un premier enfant, ce qui modifie énormément les perspectives créatives. En fait, ça change tout !

The Echo Of Pleasure est l’œuvre d’un groupe mature… et ce n’est pas nécessairement une excellente nouvelle. Si les trois premières pièces (My Only, Anymore et The Garret) laissaient présager le meilleur, l’infantile et navrante When I Dance With You nous irrite tant ce qui est proposé est d’une ringardise consommée. Voilà une chanson qui aurait pu paraître sur la trame sonore de Pretty In Pink, un long-métrage paru en 1986 !

Et la suite ne s’arrange guère. Jusqu’à la fin, les mièvreries s’enchaînent. C’est bourré de bons sentiments, de mélodies gnangnans, de changements d’accords prévisibles, ce qui fait que lorsque tout s’arrête, on se réveille l’écume à la bouche, les idées confuses, avec l’envie d’écouter en boucle Psychocandy des frères Reid.

Pour une The Garret, qui évoque avec respect le son d’Echo & The Bunnymen, vous entendrez une So True qui, malgré la participation de Jen Goma des excellents Sunny Day In Glasgow, fait office de ritournelle publicitaire qui pourrait aisément promouvoir une nouvelle émission « hip » diffusée sur le Canal Évasion… Anymore est solide même si elle sonne très My Bloody Valentine. La ballade conclusive, Stay, aurait obtenu la note de passage si ce n’était de l’interprétation « hypersensible » et surjouée de Berman.

Est-ce que le déclin de TPOBPAH était prévisible ? Tout à fait. Dès les deux premiers disques, énergiques et incisifs, l’insuffisance de créativité et les carences techniques du meneur, Kip Berman, étaient visibles depuis mon balcon déglingué de la rue Cartier à Montréal. Alors, les fans, s’il en reste, ce nouvel album devrait vous achever et les autres, comme moi, se tourneront vers du vieux stock plus costaud et pertinent.

C’est bien beau d’avoir le cœur pur, mais il faut aussi y mettre un peu de détermination…

Ma note: 4/10

The Pains Of Being Pure At Heart
The Echo Of Pleasure
Painbow Music
40 minutes

http://www.thepainsofbeingpureatheart.com/