Rock Archives - Page 2 sur 191 - Le Canal Auditif

Critique : Waxahatchee – Out In The Storm

Ceux qui s’intéressent au pop-rock indépendant états-unien en connaissent probablement déjà un petit bout sur la carrière de Katie Crutchfield. En 2010, l’auteure-compositrice-interprète mettait sur pied son propre projet nommé Waxahatchee qui doit être considéré comme son pseudonyme artistique. En effet, elle compose et écrit toutes les chansons, et ce, même si elle est appuyée par de compétents instrumentistes. Après un album paru en 2012 (American Weekend) – qui a passé un peu dans le beurre – la dame a fait paraître deux autres disques mieux distribués : le très Cat Power / Sharon Van Etten intitulé Cerulean Seat (2013) et le plus rock titré Ivy Tripp (2015).

Cette fois-ci, Crutchfield a fait équipe avec la même bande de musiciens qui apparaissait sur Ivy Tripp, mais a confié la réalisation de ses chansons à John Agnello, le même homme qui maniait la console sur les albums de Kurt Vile (Wakin On Pretty Daze), de Sonic Youth (Rather Ripped)… et de plusieurs autres ! Le vétéran réalisateur a rameuté Crutchfield et sa bande au Miner Street Recording Studio de Philadelphie et a tout simplement installé le groupe en studio leur a dit : « Allez-y ! Je vous écoute et je vous enregistre ! » Pas plus compliqué que ça.

Et ça s’entend. Et c’est que ça prenait pour accentuer la charge émotive des chansons de Crutchfield; un excellent choix artistique à mon humble avis. Sur Out In The Storm, on retrouve le penchant folk introspectif, qui constituait la marque de commerce de Cerulean Seat, tout en brassant la cage, manière pop-rock, comme ce qui était prescrit sur Ivy Tripp. Cette nouvelle création est une sorte de « best of » du talent qui habite Waxahatchee. L’équilibre est donc atteint entre émotions et déflagrations rock.

Dans ce genre musical, pour que ça fonctionne pleinement, ça prend de bonnes chansons et Crutchfield nous en propose une bonne pelletée, même si les structures, les progressions d’accord et les mélodies sont généralement assez convenues. Par exemple, en milieu de parcours, les mélodies de Sparks Fly et Brass Beam se confondent au point où l’on se demande si ce n’est pas la même chanson. En contrepartie, Waxahatchee nous brasse efficacement la cage avec des pièces comme Never Been Wrong et No Question. Elle nous prend aux tripes avec Recite Remorse, Hear You et la conclusive Fade.

Amateurs de pop-rock de qualité, pas de doute, il faut vous procurer Out In The Storm. Ça ne réinvente absolument rien, mais Katie Crutchfield confectionne des chansons sincères, sans artifices superflus et efficaces, qui ont le mérite de valoriser un style musical en perte de vitesse formelle : le pop-rock. Si vous aimez Best Coast, Lydia Loveless, Speedy Ortiz et les voix féminines « à la Kim Deal », vous passerez un agréable moment.

Ma note: 7/10

Waxahatchee
Out In The Storm
Merge Records
34 minutes

https://www.mergerecords.com/waxahatchee

Critique: Public Service Broadcasting – Every Valley

Après avoir consacré leur deuxième album à la conquête de l’espace, les intellos britanniques de Public Service Broadcasting ont choisi de plonger dans les profondeurs des mines de charbon sur leur nouvel opus, Every Valley. Un thème intrigant qui donne un disque étonnamment enjoué, alors qu’il raconte le déclin d’une industrie qui a confiné des milliers d’ouvriers au chômage depuis près de 40 ans.

Avec leur look de travailleurs de bureau et leur intérêt pour l’histoire et les archives du passé, les trois membres de Public Service Broadcasting n’ont absolument rien du prototype de la rock star. Installés dans le sud de Londres, leur réalité n’a rien à voir non plus avec celle des communautés qui ont subi de plein fouet la lente agonie de ce secteur d’activité, jadis le plus important de l’économie britannique avec plus d’un-million de travailleurs. Mais soucieux de s’immerger dans leur sujet, ils se sont installés dans une petite ville industrielle du pays de Galles pour enregistrer Every Valley, transformant un ancien local de réunion syndicale en studio.

De la même manière que le précédent, The Race for Space, qui faisait amplement usage d’archives sonores documentant la course entre les États-Unis et l’U.R.S.S. pour la conquête de l’espace de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70, Every Valley recourt à de nombreux extraits audio pour décrire la montée et le déclin de l’industrie du charbon en Grande-Bretagne. L’album s’ouvre d’ailleurs avec la voix de l’acteur Richard Burton qui, dans une entrevue en 1980, parlait de son admiration pour les travailleurs du charbon, qu’il appelait « les rois du monde souterrain ». La musique se veut grandiloquente, avec une orchestration somptueuse, comme pour rappeler que cette industrie a déjà été remplie de belles promesses…

Certains moments font également sourire. La troisième plage, People Will Always Need Coal, fait entendre un extrait d’une vieille publicité télévisée qui vantait les avantages de devenir travailleur du charbon : « Come on, be a miner! There’s money and security! » Mais c’est sur le titre Progress que l’album prend véritablement son envol, avec une rythmique pop et la voix de la chanteuse Tracyanne Campbell, du groupe Camera Obscura, le tout enrobé d’effets de vocodeur et d’une ligne de basse qui rappellent l’instrumentation de la troupe allemande Kraftwerk.

La première moitié du disque surprend un peu avec des pièces au ton optimiste et des rythmiques dansantes. Sans doute J. Willgoose, Esq. et ses comparses ont-ils voulu illustrer l’âge d’or de l’industrie du charbon, des années 1700 jusqu’au milieu du 20e siècle. Le ciel s’obscurcit avec la très lourde All Out, qui évoque les grèves de 1984-1985 pour protester contre la décision du gouvernement Thatcher de fermer des dizaines de mines. Ici, la colère des travailleurs est illustrée par des guitares abrasives qui renvoient aux titres les plus musclés du répertoire de Mogwai.

La seconde partie se veut un peu plus évocatrice et n’atteint pas la puissance de la première, malgré la présence de chanteurs invités comme James Dean Bradfield, des Manic Street Preachers. Certains titres nous transportent, comme la superbe They Gave Me a Lamp et son instrumentation riche de cordes et de cuivres, mais d’autres sombrent dans la musique d’ambiance, comme la fade You + Me.

Malgré quelques titres plus faibles, Every Valley reste un exercice de style intéressant, et qui a le mérite d’aborder un sujet vraiment pas évident à transposer en musique. À voir le 16 septembre au Belmont dans le cadre de Pop Montréal

MA NOTE: 7/10

Public Service Broadcasting
Every Valley
PIAS Recordings
45 minutes

https://www.publicservicebroadcasting.net/

Critique : Chastity Belt – I Used to Spend So Much Time Alone

Fondé vers 2013 par quatre amies s’étant rencontrées à l’université près de Seattle, Chastity Belt a su connaître une ascension assez rapide en popularité. Le groupe rock qui marie des influences post-punk et shoegaze assumées nous a fait paraître début juin leur second album en carrière, I Used To Spend So Much Time Alone.

Après Time to Go Home, un album somme toute assez guilleret, les filles de Walla Walla, une petite ville de l’état de Washington, semblent avoir décidé de se gâter encore plus sur les influences shoegaze qu’auparavant. Si on retrouve toujours les mêmes accords arpégés à la Sonic Youth qui m’avait fait découvrir et apprécier le groupe en 2015, au point de placer leur premier opus dans mon top 10 de l’année, il faut avouer qu’un beau travail a été fait au niveau du matriçage et du son du band en soi, depuis le temps.

Pièce maîtresse de la parution, Caught in Lie souligne cette dernière affirmation. Bien présent, l’esprit post-punk et post-ben-des-affaires des filles y transparaît énormément. Un travail soigné d’écriture, souligné par une basse entêtante, mais bien pensée, et ce fantastique jeu de guitare, que je mentionnais ci-haut, y font leur preuve, simplement et efficacement. Sinon, soulignons aussi d’autres morceaux particulièrement intéressants de l’opus : la très calme It’s Obvious, qui nous offre un des trop rares solos de guitare de leur discographie, et Used to Spend, la pièce-titre qui survient vers la toute fin de la galette.

Niveau texte, on pourrait presque qualifier le tout d’emo. Sans tomber directement dans le « blabla ma vie va mal blabla dépression blabla je pleure tout le temps… » éculé et trop au premier degré, il faut dire qu’on n’est pas nécessairement dans le joyeux non plus. Sans délaisser ses paroles à saveur féministe, le quatuor avance quand même dans des eaux plus personnelles et Julia Shapiro s’y livre avec pudeur, sa voix éraillée toujours au centre des productions. Elle nous parle d’épuisement, de sentiments dépressifs, des difficultés de maintenir une vie extrapersonnelle équilibrée et de la difficulté à justement assumer que l’on peut vivre ces choses et que ce soit parfaitement normal. Alors que d’autres tenteront de tout cacher sous de faux airs, Shapiro nous remet cet état d’esprit directement au visage en nous invitant à y réfléchir.

C’est quand même assez fort. Surtout de la part d’un groupe qui s’était fait connaître par des textes qui invitait à la fête et à la libération. Ils adoptent cette attitude de gravité sans trop se dénaturer. On souhaite quand même à la bande américaine de trouver une façon de se sentir mieux, mais d’ici là, avouons que ça produit quand même des maudites bonnes chansons. Sans se hisser dans le top de meilleures parutions de cette première moitié de l’année 2017, I Used to Spend So Much Time Alone reste quand même une sortie fort probante qui prouve que le statut de Chastity Belt de nouvelle force majeure du rock alternatif indépendant que certains chroniqueurs américains nous dressent, n’est pas exagéré.

Ma note: 7,5/10

I Used To Spend So Much Time Alone
Chastity Belt
Hardly Art
42 minutes

https://chastity-belt.bandcamp.com/

Critique : Broken Social Scene – Hug Of Thunder

Est-ce que j’anticipais avec frénésie le retour sur disque du « supergroupe » canadien Broken Social Scene ? Pas du tout. J’aime beaucoup cette idée de rassembler la crème de la musique alternative canadienne au sein d’une seule et même formation et je respecte énormément le travail créatif des deux meneurs, Kevin Drew et Brendan Canning, mais je ne suis pas un irréductible de Broken Social Scene. La semaine dernière paraissait Hug Of Thunder, le 5e album studio de la bande, qui fait suite au très potable Forgiveness Rock Record, disque paru en 2010… déjà !

Pendant cette longue pause, Drew et Canning en ont profité pour lancer quelques essais solos plus ou moins concluants, particulièrement en ce qui concerne Canning. Pour ma part, j’ai toujours eu une nette préférence pour la créativité de Kevin Drew qui propose toujours des chansons plus sensuelles et plus explosives que celles de son camarade. Pas moins de 17 musiciens ont participé à la conception de ce nouvel album. Comme d’habitude, Emily Haines (Metric), Amy Miller (Stars) et Feist prêtent leurs voix à quelques pièces et s’ajoutent à cet alignement coutumier la participation de deux membres de la formation Do Make Say Think, Charles Spearin et Ohad Benchetrit.

C’est à la suite du terrible attentat du 13 novembre 2015, qui a eu lieu au légendaire Bataclan en France, que Drew et Canning ont pris la décision de remettre en selle Broken Social Scene. C’est animé du profond désir d’insuffler un peu d’espoir, à un monde qui en a grandement besoin, que les deux musiciens se sont remis au travail.

Et le fruit de ce labeur ? Eh bien, les adeptes seront comblés, car rien n’a vraiment changé dans le son de Broken Social Scene. Les voix chorales, les cuivres extatiques, les arrangements inventifs, tout est là pour plaire aux fans de la première heure. Cependant, c’est la première fois que j’écoute un album de cette cohorte unifoliée et que j’y décèle un certain anachronisme, un son appartenant à « une autre époque ». Oui, la musique de Broken Social Scene a pris quelques rides. Par moments, je me suis retrouvé en plein milieu des années 2000, au moment où le rock canadien obtenait un rayonnement international plus accentué.

Se joint à ce constat, une maturité sonore qui amenuise quelque peu l’effet « épique » qui caractérisait certaines chansons du groupe. Ceux qui ont aimé le rock cathartique d’une pièce comme It’s All Gonna Break – chanson phare tirée de l’album homonyme paru en 2005 – seront un peu déçus de l’offre linéaire de ce Hug Of Thunder. J’aime quand Broken Social Scene « se délousse » et se met en mode rock. Cette fois-ci, on y entend même un petit côté électro-pop légèrement agaçant.

Qu’à cela ne tienne, Broken Social Scene est incapable de médiocrité et, encore une fois, c’est un bon disque qui s’ajoute au compteur. Difficile de pointer quelques morceaux de choix tant ce qui est présenté est parfaitement homogène. J’ai embarqué pleinement dans des pièces comme Halfway Home (tellement Kevin Drew !) et dans la rassembleuse Skyline. J’ai encore une fois tripé sur l’interprétation juste et sentie de Feist dans Hug Of Thunder et Gonna Get Better est une véritable pourvoyeuse de frissons.

Bien sûr, ça n’arrive pas à la cheville de You Forgot It In People (2002), mais ça plaira aux inconditionnels de la formation. Et quand on rameute le nec plus ultra du rock canadien, ça ne peut qu’être intéressant… sans être transcendant. Ce n’est jamais une perte de temps de prêter l’oreille à Broken Social Scene.

Ma note: 7/10

Broken Social Scene
Hug Of Thunder
Arts & Crafts
52 minutes

http://brokensocialscene.ca/

Critique : Ride – Weather Diaries

22 ans après la fin orageuse de leur groupe, les membres originaux de Ride, véritables poster boys du shoegaze britannique, ont décidé de revenir afin de se refaire une place au soleil! Calembours météorologiques douteux à part, le climat occupe une place très importante au sein de ce 5e album inattendu du quatuor.
 
 
 

« I’m unsettled by the weather
It’s getting stranger
Should it be this good right now?
Are we in some kind of danger?
Is this atmosphere just me/or is the sky too blue?»
-Weather Diaries

Commençons par un brin d’histoire. Après un doublé d’excellents Eps parus dans la première moitié de l’année 1990, Andy Bell (guitariste/chanteur), Mark Gardener (guitariste/chanteur également), Steve Queralt (bassiste) et Laurence Colbert (batteur) ont lancé Nowhere, album phare du mouvement musical mis au monde par des geeks qui regardent leurs pédales d’effets. Ils ont remis ça avec un 2e album qui était le témoignage d’une solide évolution en 1992 avec Going Blank Again. Ensuite, tout s’est barré en couilles alors que le quatuor a bifurqué vers un rock plus psychédélique sur le très fade Carnival of Light, influencé par la popularité des groupes de l’explosion brit-pop. Le changement ne fait pas l’unanimité au sein de l’unité et le groupe se sépare avant de se taper sur la gueule en pleine session d’enregistrement de Tarantula, album catastrophe qui sera retiré des tablettes et supprimé du catalogue de l’étiquette Creation seulement une semaine après sa sortie.

«You look good with blue sky behind
Silhouetted in the bright sunshine
Burned onto my retina screen
The greatest thing I’ve ever seen»
-Cali

Fort heureusement, tout ça est de l’histoire ancienne et les musiciens du band ont enterré la hache de guerre depuis longtemps. C’est en 2014 qu’ils ont recommencé à jouer ensemble et de fil en aiguille, ils ont construit l’essentiel de Weather Diaries. D’emblée, les fans du groupe doivent s’attendre à un album beaucoup plus produit que ce qu’ils ont aimé avec les deux premiers. L’apport créatif du DJ et producteur Erol Alkan y est probablement pour quelque chose. C’est de loin le disque le plus pop du groupe d’Oxford. On se demande même un peu où sont les guitares à certains endroits. Cela dit, il ne faut pas bouder son plaisir et s’abandonner aux formidables refrains qui s’enchaînent l’un après l’autre, de Lannoy Point à Cali en passant par la chanson-titre et Home is a Feeling. Voilà un disque de roadtrip idéal pour autant que l’on soit capable d’accepter un léger manque de crasse au niveau du son ainsi que quelques fioritures superflues (oui, je parle surtout de l’échantillonnage vocal agaçant et inutile qui sert d’intro à All I Want).

Après les retours fort réussis de My Bloody Valentine et Slowdive, il est réjouissant de constater que d’autres piliers du genre tiennent encore la forme. Ce n’est pas parfait, mais c’est facilement le 3e meilleur album du groupe en carrière.

Ma note: 7,5/10

Ride
Weather Diaries
Wichita Recordings
52 minutes

https://www.thebandride.com