Raconte-moi ton disque Archives - Le Canal Auditif

Raconte moi ton disque: Bernard Adamus

JIMMI FRANCOEUR 2Notre dernière chronique Raconte-moi ton disque remontait au printemps 2015. Déjà. On était dû, comme on dit! Pour célébrer ce retour à la vie, LP Labrèche et votre modeste scribe avaient l’occasion de rencontrer Bernard Adamus afin de réécouter dans le système de son haute fidélité du Lab Mastering, l’excellent Sorel Soviet So What; son meilleur album, il va sans dire. La prémisse qui a mené à la création de ce disque? Adamus désirait ardemment laisser en plan le folk country, parfois mélancolique, proposé sur les deux précédents efforts, Brun et No. 2, afin de concevoir un disque plus vivant, plus dynamique.

Adamus et ses musiciens n’ont pas eu peur de se lancer à corps perdu dans tout ce qui a caractérisé la musique américaine des 50 dernières années. Sur Sorel Soviet So What, on y entend des éléments de jazz «big band», du Chicago blues, ainsi que des moments pianistiques inspirés du grand Charles Mingus. S’ajoutent à ce cocktail, des ascendants issus de la musique cubaine de même qu’un clin d’œil hawaiien grâce au pedal steel de Joe Grass dans Hola Les Lolos. Combinés avec les textes poétiques/rustiques d’Adamus et sa magnifique voix éraillée, ça donne un maudit bon disque d’un naturel désarmant. Fidèle à notre concept habituel, on vous propose l’exploration piste par piste de ce Sorel Soviet So What.

LE BLUES À GG

Cette pièce qui donne le coup d’envoi à l’album, caractérisé par un solo d’harmonica salopé d’Adamus à mi-parcours, est un collage de différents textes d’un de nos plus grands poètes: Gérald Godin. Bernard nous a fait la remarque que le jeu atypique du batteur Tonio Morin-Vargas était à la limite d’être «off time» (et c’est voulu!), ce qui confère à la chanson ce petit côté chambranlant absolument charmant. Bernard nous a également avoué être un grand admirateur de la chanteuse afro-américaine; cette magnifique rebelle qu’était Nina Simone. Là-dessus, on est dans la même équipe qu’Adamus!

LA PART DU DIABLE

D’entrée de jeu, Bernard nous dit spontanément que la voix est forte sur ce morceau, mais on constate assez rapidement que ça fonctionne bien, car la rythmique dite cubaine ainsi que la clarinette et le trombone (tous deux gracieusetés de Guillaume Bourque et Benoit Paradis) servent de parfaits appuis au texte et à la voix. Sorel Soviet So What est un album enregistré «live» en studio, mais puisque les prises de son peuvent varier grandement, Bernard nous a avoué que certaines pièces avaient dû être légèrement remodelées à l’aide de collages. Tout à fait normal.

DONNE-MOI-Z’EN

Dans cette chanson, Adamus y va d’une performance vocale d’anthologie. On demande à Bernard si la mémorisation et la livraison de ce texte touffu étaient difficiles à matérialiser en concert. Bernard nous a dit que l’interprétation de ce morceau avait été tellement répétée, qu’automatiquement tout se met en place et en bouche aisément. Impressionnant! Bernard nous a aussi confié que la partie rappée, située en fin de parcours, avait été annexée à la dernière minute. Grosse toune!

LES PROS DU ROULEAU

Cette pièce a été enregistrée dans le cadre d’un blitz durant lequel Adamus et ses musiciens ont colligé pas moins de trois chansons… ce qui est énorme en matière de productivité. Que dire de ce solo de Wurlitzer souillonné à souhait qui fait toujours triper l’auteur de ces lignes, et ce, à chacune des écoutes. Autre fait d’armes? Aux dires de Bernard, les cuivres ont été composés «sur le fly» en studio. Ça en dit long sur le talent des accompagnateurs d’Adamus.

LES ÉTOILES DU MATCH

Pendant l’écoute de cette chanson, on parle du rôle important joué par le réalisateur Éric Villeneuve que Bernard considère comme étant «l’animateur de la pastorale et le gestionnaire de l’horaire et des humeurs». Grosse job. En plus de ce travail, un réalisateur sert également de catalyseur en ce qui concerne la direction artistique préconisée pendant la gestation d’un album. D’une importance capitale! On a fait une observation à Bernard quant à l’efficace «pacing» de ce disque, Les étoiles du match constituant une pause méritée après l’audition de quatre chansons rythmées et frénétiques.

CADEAU DE GREC

C’est notre chouchou de l’album, mais c’est également la chanson qui fut la plus difficile à mettre en boîte aux dires de Bernard. On comprend. L’intro, très Mingus, qui mène à ce sublime «big band» à la Benny Goodwin, est carrément une prouesse technique. Si on ajoute à cela cette finale dépouillée, qui évoque une fin de soirée embrumée par l’alcool, on se retrouve devant un véritable tour de force aussi labyrinthique que cohérent.

HOLA LES LOLOS

En voulez-vous des anecdotes concernant le premier extrait de ce disque? Enregistré directement à la demeure d’Éric Villeneuve, c’est la copine du réalisateur qui a catégoriquement affirmé (après l’audition de la chanson) qu’elle était trop lente… et elle avait raison, car l’équipe d’Adamus s’est remise tout de go au travail, accélérant la chanson de 10 BPM. Ce qui distingue ce morceau, c’est le jeu de pedal steel typiquement hawaiien de Joe Grass. À la sortie du studio, Grass (un anglophone), se demandant bien ce que baragouinait Adamus dans la chanson, déclara ceci: «What the fuck with the lolo?». On l’a trouvé bien bonne!

EN VOITURE MAIS PAS D’CHAR

C’est le dernier titre enregistré pour ce Sorel Soviet So What et il y aura un vidéoclip tiré de cette chanson. On a fait la remarque à Bernard que la ligne «On avait toute l’air d’une gang de beaux mottés/À se chercher un style à la fin des 80’s/ Entre Mario Pelchat et Siouxsie and the Banshees» est bien tournée et très drôle. Et on offre une révérence bien sentie à ce cri du cœur du songwriter à la fin de la chanson.

BLUES POUR FLAMME

Enfin un artiste keb qui nous pond un vrai Chicago blues authentique, crotté et pertinent qui ne sonne pas «Bistro à Jojo»! Pendant cette chanson, Bernard nous jase du profond respect qu’il a pour le travail de Lisa LeBlanc. Là encore, on est dans le même club que Bernard. On a également fait la découverte qu’avant le Bernard Adamus d’aujourd’hui, l’homme avait œuvré au sein d’un groupe nommé Véranda qui reprenait une panoplie de standards blues/country/gospel/folk qui ont fait l’histoire de la musique américaine. On fait tout de suite le lien avec ce que crée aujourd’hui Adamus.

JOLIE BLONDE

Typiquement dixieland, cette chanson a été écrite en hommage à sa fille. En entendant, «Moi bonhomme au cœur lourd/Les yeux dans le paysage/Et la vase qui s’accumule dans ma tête de sauvage» qui précède le premier refrain, on ressent immédiatement l’amour inconditionnel qu’Adamus ressent pour sa progéniture. Magnifique manière de conclure cet album aussi festif qu’émouvant.

Bernard Adamus est un gars qui, aux premiers abords, peut paraître distant, voire même méfiant. Cependant, quand on se met à jaser de musique avec lui, il s’ouvre avec une générosité qui l’honore.

Pour réaliser de la bonne musique dite de «slacker», ça demande beaucoup de travail et d’abnégation, car ce qui coule de source demande souvent énormément d’acharnement. Alors ceux qui croient qu’Adamus crée sa musique au gré du vent, sans trop d’efforts, se fourvoient royalement. Ce gars-là est un bourreau de travail, fait une confiance absolue à ses musiciens, les apprécie au plus haut point et respecte le travail de son réalisateur et acolyte Éric Villeneuve.

Ne vous laissez pas berner, Bernard Adamus est un grand songwriter et un être humain qui, sous des dehors réservés, camoufle une sensibilité à fleur de peau qui force le respect. Ce fut un privilège de jaser musique avec «le grand». On lui souhaite encore de nombreuses années de galère!

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Raconte-moi ton disque: Lisa LeBlanc

lisa1Bon. Réglons tout de suite une chose. C’est avec un enthousiasme de groupie prépubère que nous avons placé à l’horaire une entrevue/séance d’écoute avec l’un des chouchous du Canal Auditif: l’inattaquable Lisa LeBlanc! En fin d’année 2014, Lisa LeBlanc nous présentait un premier maxi en anglais titré Highways, Heartaches And Time Well Wasted. Un disque de route, abrasif, touchant, auréolé d’un jeu de banjo d’une virtuosité absolue et de cette voix «vieille âme» pourvoyeuse de frisson! Ce EP est d’une authenticité et d’une véridicité qui fait quasiment peur tant que ce que propose l’Acadienne est d’une pertinence sans équivoque, et ce, malgré le traditionalisme de sa musique. Vous dire à quel point, on respecte Lisa LeBlanc est un euphémisme.

Donc, c’est par un mercredi ensoleillé qu’on a reçu au Lab Mastering la musicienne afin de réentendre avec elle son excellent maxi. Compte tenu des quelques guitares salopées qui font irruption, çà et là, au cours de l’album, on avait particulièrement hâte d’entendre cette conception sonore dans le système de son de feu du Lab Mastering. Était présent, en plus de Lisa et votre vieux schnock préféré, l’incontournable LP Labrèche. Fidèle à notre habitude, on vous propose l’exploration piste par piste d’un des meilleurs EP de l’année 2014.

You Look Like Trouble (But I Guess I Do To)

Que de dire du crescendo guitare, banjo, batterie propulsée par le cri primal de LeBlanc en conclusion de ce morceau? Une grande chanson rock! Lisa nous avouait qu’elle s’est inspirée de la «vibe» vocale du chanteur blues/soul Charles Bradley. On a également jasé de l’importance de l’interprétation en chanson. Nous étions en parfait accord pour dire que la présence et le charisme d’un musicien sont mille fois plus importants que la dextérité musicale. Ceux qui ont vu LeBlanc en concert peuvent témoigner aisément de l’immense talent d’interprète dont elle sait faire preuve. De plus, elle nous confiait être conseillé par l’actrice et metteure en scène Brigitte Poupart afin de peaufiner sa présence scénique.

Katie Cruel

Grâce à Lisa LeBlanc, on a pu faire la découverte de la chanteuse folk à la voix singulière nommée Karen Dalton. La relecture de cette pièce a donné du fil à retordre à Lisa. Après avoir créé de nombreux arrangements afin de donner du lustre à cette chanson, le réalisateur Emmanuel Éthier et Lisa elle-même ont convenu de revenir à une version plus épurée, plus simple, qui correspond plus à l’énergie de Lisa. Elle nous mentionnait qu’il existait un remake de ce titre par nul autre que Joe Dassin! Actuellement, Lisa explore les sales contrées du punk rock vintage et elle nous a jasé de Hot Snakes (ça aurait fait grandement plaisir à notre Brute du Rock). LP lui a suggéré de faire la découverte de la formation Fugazi. Un échange agréable sur la musique punk fait toujours plaisir à votre vétéran scribe.

The Waiting List

Ce morceau folk dépouillé met en vedette au piano une amie de Lisa, Émilie Bernard, ainsi que Brad Barr à la guitare lap-steel. Barr enregistrait au même studio que Lisa et puisqu’un et un font deux, l’Acadienne lui a demandé de venir jouer sur cette chanson. The Waiting List n’a pas nécessité beaucoup de pistes supplémentaires. On a aussi bavardé «songwriting» et la musicienne nous confiait qu’elle tient un journal où elle collige sans cesse idées, impressions et flashes de toutes sortes. Pour Lisa, écrire des chansons est un mode de vie et ça paraît!

Highways, Heartaches And Time Well Wasted

Morceau instrumental portant fortement le sceau Ennio Morricone et c’est totalement voulu et désiré. Lisa est partie l’an dernier faire un «roadtrip» dans le sud états-unien et en route en direction de la Louisiane, il y avait, semble-t-il, certains paysages texans d’une laideur indéniable. En observant les foreuses de pétrole, les terres souillées et desséchées, cet instrumental est revenu dans le cortex cérébral de l’artiste et encore aujourd’hui, lorsqu’elle joue cette pièce en concert, ces images font leur apparition. Voilà un exemple probant de la puissance évocatrice de la musique.

Gold Diggin’ Hoedown

Pendant cette chanson aux allures punk/thrash, on a discuté de l’emblématique banjo de Lisa. Elle nous confessait qu’elle s’exécute sur le même banjo (celui que l’on entend sur le EP) depuis l’âge de 19 ans. On a bifurqué vers sa formation musicale un peu atypique. C’est le concierge de son école secondaire, M. Normand Arsenault (que Lisa salue avec émotion!) qui lui a enseigné les rudiments de la guitare. Par la suite, l’autodidacte Lisa LeBlanc a poursuivi sa route jusqu’à l’École nationale de la chanson de Granby où elle a pu polir son talent d’auteur-compositeur-interprète avec les éloquents résultats que l’on connaît aujourd’hui.

Race Track

Sur cette dernière chanson, Lisa LeBlanc joue sur une Rickenbacker et nous chuchote à l’oreille cette superbe phrase: «Your mind is a race track with too many tracks». Que dire de l’explosion décapante en fin de parcours? Lisa nous mentionnait que ce moment est très libérateur en concert. Une chose est sûre (et elle nous l’a confirmé clairement), Lisa LeBlanc égale tout simplement musique. Cette fille vit pour être sur la route avec son band, préfère les concerts au studio et adore faire du kilométrage «on the road». Elle admettait qu’elle est une créatrice chansonnière qui ne tient pas en place et qui adore débarquer à l’improviste afin de «jammer» avec des musiciens. C’est ce qu’elle a accompli entre autres lors de son périple qui l’a mené en Louisiane. On s’est alors mis à jaser de musique cajun. On est reparti avec une suggestion musicale de Lisa: The Balfa Brothers. On va s’y mettre sous peu, promis!

On a terminé l’entretien en jasant des artistes et des genres musicaux qui l’allume ces temps-ci: Thee Oh Sees, Solids, du bluegrass, du banjo hillbilly, de la musique cajun et du vieux punk à la Hot Snakes. Lisa LeBlanc est une vraie musicienne et une mélomane avide de découvertes.

Tout bien considéré, il y a de ces rencontres qui demeurent gravées dans nos mémoires et cet entretien avec cette grande artiste en devenir est venu combler nos attentes au plus haut point. Généreuse, passionnée par son métier, par la musique en tant que telle, d’une limpide authenticité (dont plusieurs créateurs devraient sérieusement s’inpsirer), Lisa LeBlanc est une âme évocatrice.

Malgré le penchant un peu abusif de ce texte que vous venez de lire, chacun des mots rédigés est réfléchi et senti. Ceux qui pourraient nous accuser de racolage peuvent aller se rhabiller, car cette rencontre avec Lisa LeBlanc fut tout simplement un grand privilège. Donc, prenez le temps d’observer attentivement la trajectoire artistique de Lisa LeBlanc, car si tout se déroule comme prévu, elle deviendra pas mal plus «big» qu’on le pense!

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Raconte-moi ton disque: Daran

daranpress-2Voilà une chronique Raconte-moi ton disque qui s’est positionné à l’horaire en un temps record et pas avec n’importe qui! En effet, nous avons rencontré le créateur chansonnier d’origine française (résident maintenant au Québec) nommé Daran et qui a fait paraître, le 14 octobre dernier, l’excellent et frémissant Le monde perdu. Voilà un disque folk minimaliste aux antipodes de notre époque hyperactive/connectée et qui met à l’avant-plan la superbe voix de Daran. Au menu? Guitare folk, harmonica, textes poétiques d’une précision chirurgicale, gracieuseté majoritairement de l’acolyte Pierre-Yves Lebert. Oubliez le modernisme en toc, les digressions sonores et les paroles insipides, ce «monde perdu» est un disque intemporel interprété de façon sublime par Daran.

C’est par une journée pluvieuse (et un peu déprimante) que nous nous sommes rencontrés, Daran et moi, afin de réécouter ce disque. De mon côté, j’étais particulièrement impatient de réentendre cet album dans ce système de son/machine de guerre gentiment prêté pour l’occasion par Le Lab Mastering. Certaines publications faisaient référence à un disque «automnal» (est-ce la pochette qui a inspiré ce qualificatif douteux?), mais en ce qui nous concerne, Le monde perdu est une création certes mélancolique, mais qui renferme sa part de luminosité; l’espoir n’étant jamais trop éloigné dans les textes de Lebert. Donc, je vous propose la découverte, piste par piste, de ce disque bouleversant.

GENS DU VOYAGE

C’est durant cette prenante chanson portant sur l’exclusion de tous ces sans-papiers et les mouvements de population qui s’ensuivent qu’on a abordé la performance vocale de luxe offerte par Daran sur cet album. J’étais intrigué par la limpidité de la prise de son. Le musicien m’a confié qu’il a utilisé un microphone Neumann 47 Fet pour enregistrer sa voix… et manifestement, ça sonne!

GENTIL

Daran a colligé ce disque seul, agissant autant comme compositeur que réalisateur. Lors d’un processus d’enregistrement, il y a des décisions artistiques parfois difficiles à prendre. Daran m’a avoué que lorsqu’il réécoutait les bandes de ce disque, il évacuait toutes formes de sentiments afin de faire des choix objectifs au service de la création. Comme il le disait si bien, avec un sourire, lors de l’écoute de Gentil: «Pas de sentiment, quand j’enregistre!»

MIEUX QU’EN FACE

Sur cette belle chanson traitant de l’amitié entre hommes, je faisais la remarque à Daran que la progression d’accord me remémorait une chanson de la formation Wilco titrée One By One. Le musicien connaît bien la bande à Jeff Tweedy, mais m’avoue tout de go faire partie de ces compositeurs qui n’écoutent pas beaucoup de musique, préférant le silence et la quiétude.

LE MONDE PERDU

Chanson-titre dont le texte fut rédigé par l’ami Christophe Miossec. Ici, on a jasé de l’importance du bagage de connaissance acquis par Daran au cours de sa fructueuse carrière… et bien, notre homme se méfie comme la peste de la maturité obtenue au fil des années qui, selon lui, éloigne le créateur de son regard d’enfant, l’empêchant ainsi d’explorer des zones encore inconnues. Voilà peut-être le secret de la longévité et de la pertinence de Daran.

DES PORTES

Au cours de l’audition de cette pièce, je faisais la remarque à Daran que ça semblait tout naturel chez lui d’avoir un certain détachement par rapport à son œuvre. Tout sourire, Daran me rétorqua qu’il essaie tout simplement de croire qu’il n’est pas en train «de jouer sa vie» lorsqu’il est en mode création… mais que ça demeure quand même difficile pour lui de relativiser tout ça!

RIEN NE DIT

La chanson préférée à Daran… et c’est la mienne également! On aborde la méthode de travail préconisé pour l’élaboration de ce disque. Daran ne retouche jamais les textes de ses auteurs et préfère actuellement travailler avec un texte complètement achevé afin d’être forcé de sortir de sa zone de confort mélodiquement parlant, plus particulièrement au niveau du phrasé et de la cadence des mots. C’est cette rythmique littéraire qui constitue l’un des nombreux attributs de ce disque.

L’EXIL

Un texte de Moran qui voue une admiration sans bornes à Lebert. Chanson qui fait référence clairement à l’expatriation de Daran au Québec. L’idée de ce morceau a germé dans un trajet en taxi et Daran a ainsi passé la commande à son ami. Le sympathique musicien m’avouait que comparativement à plusieurs immigrants, son exil fut beaucoup plus simple puisque la barrière de la langue n’existait pas… et que c’est ici, en premier lieu, que Daran a fait sa marque avant la reconnaissance internationale.

TCHERNOBYL

Sur cette pièce interprétée infailliblement, Daran nous susurre ceci: «Des enfants débiles pataugent dans la boue/Et leurs cris inutiles tapent aux tempes comme des clous» en référence au légendaire désastre nucléaire/écologique qui eut lieu en 1986. Tout au long de l’album, la rythmique des mots est atypique et l’artiste admet qu’il prend un soin méticuleux, quasi mathématique, afin de ne jamais répéter le même motif mélodique. On jase également de Bruce Springsteen qui, derrière la simplicité apparente de ses chansons, effectue un travail d’orfèvre en ce qui concerne le pouls des mots.

VALENTINE ‘DEAD

Je fais la remarque à Daran qu’il y a une superbe envolée vocale à la Bertrand Cantat à mi-parcours de cette pièce détenant une progression d’accords menaçante et hypnotique. On s’est mis à jaser de la carrière de Noir Désir et nous étions en parfait accord pour dire que le plus grand groupe rock français de l’histoire, c’est envers et contre tous… Noir Désir, et ce, malgré le déplorable incident que l’on connaît tous.

UNE SORTE D’ÉGLISE

Chanson de Daran (parue sur Pêcheur de pierres) interprétée en compagnie de Louis-Jean Cormier dans le cadre de l’émission Studio 12 et c’est cette version que notre homme a transportée en tournée. Puisque le public était fendu à ses lèvres chaque fois qu’il la jouait, Daran a décidé de l’inclure sur l’album. Encore une fois, un choix tout à fait cohérent et justifié.

LE BAL DES POULETS

L’autre chanson de prédilection de Daran et qui a pour sujet le drame humain/social vécu par une employée d’un abattoir qui perd son gagne-pain après y avoir consacré la majeure partie de sa vie. En discutant avec Daran, je fais référence à la relation artistique fusionnelle qui unit le musicien à Pierre-Yves Lebert. Daran propose cette image «d’auteur-compositeur-interprète à deux têtes» afin de caractériser ce lien. De plus, il m’avoue que 75% des versions consignées sur cet album sont des premiers essais concluants.

Il y a des rencontres que l’on peut qualifier d’exceptionnelles. En voilà une! La chance de rencontrer un compositeur de cet acabit et qui accepte de confier certains petits secrets sonores, littéraires et créatifs est un privilège que j’ai apprécié au plus haut point. En plus d’être une personne humble, sympathique et sans aucune espèce de prétention, Daran catapulte un disque qui fera office de phare dans un corpus chansonnier passablement garni.

Tout aficionado de chanson française devrait avoir en sa possession cet album. En passant, Le monde perdu paraît en France le 3 novembre prochain. Message à nos chers cousins: vous entendrez l’Amérique dans ce disque, mais vous reconnaîtrez également la singulière signature vocale de l’artiste qui n’a jamais aussi bien chanté que sur cette offrande.

Merci Daran, tu as fait ma journée!

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Raconte-moi ton disque: Antoine Corriveau

photo-02-bigAprès une trop longue pause, la chronique Raconte-moi ton disque est de retour! Cette fois-ci, nous avons rencontré l’auteur-compositeur-interprète Antoine Corriveau, qui a fait paraître au printemps dernier le sublime Les Ombres Longues; disque magnifiquement réalisé par Nicolas Grou. Voilà une conception sonore qui se hissera aisément parmi les meilleures créations de 2014, toutes langues confondues.

Comme d’habitude, nous nous sommes donné rendez-vous au Lab Mastering afin de réentendre avec l’artiste, l’une des parutions prisées de l’année en cours… et dans un excellent système de son, gracieuseté du Lab Mastering, croyez-moi, cette production explose littéralement! Voilà un disque qui constitue le parfait polaroïd d’un récent printemps social fort agité avec en toile de fond quelques ruptures amoureuses douloureuses vécues dans l’entourage du créateur. Un album folk rock que plusieurs jovialistes pourraient estimer trop sombre, mais qui renferme de nombreux moments musicaux lumineux. Donc, je vous propose l’exploration piste par piste de cette totale réussite.

Un par un

Antoine nous confiait qu’après avoir finalisé l’écriture de cette grande chanson, il savait pertinemment qu’il tenait bien en main la pièce d’ouverture de son disque. De plus, Nicolas Grou est un adepte du travail de Daniel Lanois et sur ce morceau, les arrangements (particulièrement les couches guitaristiques) font penser à l’univers musical du musicien/réalisateur canadien.

Le temps des coupes à blanc

Voilà un morceau qui porte l’ascendant de Jean Leloup et cette influence musicale est parfaitement assumée par Antoine qui considère le créateur comme l’un des grands songwriters québécois. On est parfaitement d’accord avec lui!

Noyer le poisson

Lors d’un processus d’enregistrement d’un album, toutes les étapes sont d’une importance cruciale et sur cette chanson, Antoine soulignait l’excellent travail de mixage de Ghyslain-Luc Lavigne qui réussit parfaitement à propulser le refrain au premier plan. En effet, si vous écoutez attentivement, vous remarquerez l’explosion sonore frappante lors du refrain. Du bon travail!

La ville d’où on vient

Durant l’écoute de ce titre, on s’est mis à jaser lutherie. Antoine mentionnait qu’à ses débuts, il jouait sur une guitare Epiphone B.B. King Lucille branchée dans un amplificateur Fender Princeton Reverb. Aujourd’hui, il s’est entiché d’une Fender Thinline qui lui procure une entière satisfaction.

Je sors dehors

On converse maintenant de processus créatif. Pour Antoine, l’écriture d’une chanson découle d’un procédé assez aléatoire qui peut prendre racine simplement autour d’un motif de guitare ou d’idées littéraires colligées dans un cahier. Rien n’est figé et définitif. Pour le musicien, un disque ne doit pas être conçu à la légère et notre homme retient un commentaire du collaborateur Ghyslain-Luc Lavigne qui considère qu’un bon projet d’enregistrement doit se terminer «les deux genoux dans la boue».

Le nouveau vocabulaire

Ici, on vous met au défi de rester de marbre à l’écoute de cette chanson émouvante/désarmante; pièce qui constitue le croisement parfait entre les deux thèmes évoqués sur Les Ombres Longues: les lendemains qui déchantent suite à une rupture amoureuse et qui s’écrasent doublement quand ces mêmes jours sont combinés avec l’espoir d’un renouveau social… relégué une nouvelle fois aux oubliettes. Un texte d’une justesse quasi parfaite!

Printemps, printemps

Une simple ritournelle de deux accords d’une simplicité déconcertante, mais qu’à cela ne tienne, le crescendo de ce morceau est absolument parfait et que dire de ce solo bluesy en fin de parcours. Antoine avouait qu’après avoir demandé au guitariste de retravailler ledit solo, l’équipe, en réécoutant les bandes, a pris la décision de conserver la piste salopée et plus approximative consignée auparavant. Excellente décision, il va sans dire!

La tête en marche

Durant cette chanson, Antoine soulignait que l’enregistrement de ce disque fut échelonné sur plusieurs mois à raison d’un jour et d’un soir par semaine, ce qui laissait beaucoup de temps à la cellule créative pour réfléchir aux bonnes décisions à prendre. Antoine insiste sur l’importance de bien prendre son temps lors de la mise en place d’une mécanique créative et en aucun temps les aspects marchands liés à la diffusion de la musique n’ont été pris en compte.

Tu es comme la nuit

Ritournelle pianistique et brumeuse qui représente un merveilleux exemple du travail méticuleux/orfévré effectué lors de l’enregistrement de ce disque. Antoine insistait particulièrement, et ce tout au long de l’entretien, sur l’importance colossale du travail de tous ceux qui ont collaboré de près ou de loin à l’échafaudage de ce superbe disque. Et ça s’entend clairement!

Et tu penses que je veux

Conclusion émouvante d’un remarquable album. Chanson qui évoque une certaine rédemption et ce petit bout de phrase en dit long: «Je ne tiens pas à détruire ce qu’il te reste, je sais que ce n’est plus grand-chose». Ce titre est le plus dépouillé de l’album.

On a également abordé de front ce qui a été évoqué un peu partout dans les médias québécois: cette ressemblance vocale avec Daniel Lavoie. Antoine Corriveau a le plus grand des respects pour l’artiste franco-manitobain, mais la similitude est tout simplement le fruit du hasard. De tout manière, après quelques écoutes, cette impression disparaît assez rapidement et on se laisse immerger sans effort dans cet espace sonore folk rock foisonnant un tantinet psychédélique.

Les textes de Corriveau sont étonnamment précis poétiquement parlant, mais c’est avec une grande surprise que le songwriter nous dévoilait qu’il est plutôt un consommateur/créateur de BD. Par ailleurs, le sympathique maître d’œuvre chansonnier est un aficionado de Bob Dylan, Nick Cave, PJ Harvey, Mark Lanegan, Bonnie Prince Billy et il affectionne le dernier Lana Del Rey (qui est excellent soit dit en passant). On a déjà vu pire comme ascendant!

Bref, ce designer graphique mériterait sans aucun doute de gagner sa croûte exemplairement avec sa musique… mais ça ne saurait tarder, car cette conception sonore tient lieu de coup d’envoi officiel à une carrière musicale qui sera sans aucun doute marquée par plusieurs bons coups. On vous conseille de poser vos oreilles sur Les Ombres Longues. Tout simplement brillant!

La critique de Sébastien Moffet:
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Raconte-moi ton disque:
Seb Black

DS13 0524 Black 2750Ce mois-ci, dans le cadre de la chronique Raconte-moi ton disque, j’ai rencontré l’auteur-compositeur-interprète, réalisateur, touche-à-tout musical et fanatique de littérature anglo-saxonne nommé Seb Black. Nous nous sommes donné rendez-vous au Lab Mastering afin de réentendre l’un des albums pop-rock parmi les plus abondants, innovants et captivants de l’année en cours.

Sorti de nulle part, cet album homonyme de Seb Black est apparu dans les bacs au mois de mai dernier et a obtenu plus que sa part de critiques élogieuses. J’en avais fait la présentation sur Le Canal Auditif (voir le lien en fin d’article) et au fur et à mesure que se sont enlignées les écoutes (lors de la préparation de cette rencontre) je me suis rendu à l’évidence… Black est un talent supérieur voué à un grand avenir. C’est avec un plaisir renouvelé que nous avons réécouté ce disque dans l’un des meilleurs système de son qui soit. Croyez-moi, ça sonne! Donc, je vous propose une excursion, piste par piste, de ce Seb Black.

On Emery Street

Chanson caractérisée par ce double «bass-drum» matraque au refrain. En studio, Black (un talentueux autodidacte) fonctionne beaucoup au coup de cœur et à l’instinct. Par un jeu de studio complexe, il réussit à allier un jeu de batterie réel à un effet sublime qui vient propulser la rythmique du refrain de cette chanson à un niveau inégalé.

No Friend Of Mine

Morceau qui se distingue par ces clappements de mains, par cette batterie dont la résonnance est accentuée et surtout… par des guitares exécutées sans amplificateurs qui sonnent crasseuses et salopées; un autre truc de studio inventif gracieuseté de Black. Un rock bleusy résolument moderne. Solide!

Go Out In Style

La recette? Une batterie synthétique, un orgue échantillonné/saturé, des guitares amplifiées, un riff en introduction inspiré directement du classique cinématographique de Sergio Leone intitulé Le bon, la brute et le truand ainsi que ce banjo dynamisant habilement ce refrain joué par Matt Shefler. Réussi et foisonnant!

Lil’Boomer

Le chien de Seb qui aboie en introduction, un piano, des synthétiseurs joués par notre protagoniste lui-même et des cuivres enregistrés directement en studio. C’est à ce moment précis que Black me confie qu’il est un fanatique d’une musique nommée Crunk; un hip-hop crée à Memphis, Tennessee, au début des nineties.

Got No Twist

Une singulière histoire que celle de Got No Twist… En plus d’une mandoline omniprésente, vous y entendrez du violon joué par un nomade rencontré au hasard par Seb Black. Moyennant une récompense monétaire, le musicien a enregistré sa piste en une seule soirée. Le bonhomme n’a aucune limite créative…

Way Down The Line

Majoritairement colligée en direct en studio, cette pièce est l’une des plus anciennes du répertoire de Black. On y sent une influence reggae marquante. De plus, la voix de Black a été consignée dans un légendaire microphone RCA 44 utilisé régulièrement afin d’enregistrer la voix de Johnny Cash à l’époque.

Trouble

Folk-country classique qui fait agréablement contraste avec l’exubérance sonore des autres ritournelles de l’album. Dépouillée, axée sur la voix granuleuse de Black, cette chanson est peut-être celle qui ressemble le plus à l’univers de Tom Waits… et Seb Black ne s’en cache pas du tout!

Step Aside

Retour à la richesse sonore préconisée en début d’album. Step Aside est fertilisé par un Wurlitzer saturé à l’extrême, mais surtout grâce à cette chorale de six pistes de voix superposée qui octroie une atmosphère grandiose à cette pièce. Fait à noter, la basse et la batterie ont été enregistrées en même temps.

The Rich Kids

Voilà une chanson détenant une esthétique électro-pop issue des années 80. Batterie falsifiée, sonorité répétitive inspirée d’une ritournelle d’April March titré Chick Habit, castagnettes et guitares funky sont les principaux ingrédients soulevant cette chanson à un niveau supérieur.

2nd Best

Une ballade prenante qui vient conclure efficacement ce premier effort. Chanson qui se distingue par cette mixture d’un piano joué par Baptiste Chatelain et d’un violon. C’est Seb Black qui s’occupe de la batterie. Il joue de tout, réalise et écrit avec un grand talent!

Seb Black est l’un des créateurs les plus volubiles, passionnés, généreux et intéressants qu’il m’ait été donné de rencontrer. De plus, l’artiste possède une culture musicale éclectique qui lui permet d’avoir une ouverture d’esprit absolue en situation de création. L’homme écoute du Riff Raff, du Edward Sharpe & The Magnetic Zeros, du Yellow Wolfe, du Odd Future, du Social Distortion, du Dropkick Murphys, du Violent Femmes, bien entendu du Tom Waits et j’en passe. Rien ne l’arrête, tout est possible pour ce réalisateur hors pair, car aucune contrainte imaginative n’existe dans son univers.

Seb Black carbure à l’instinct, refuse tout cadre contraignant et ne se pose pas de questions inutiles qui empêchent l’action. Un self-made-man authentique, cultivé et qui devrait nous surprendre au cours des prochaines années. Si vous appréciez le pop-rock accessible et ingénieux, c’est cet album qu’il vous faut. Une bien belle rencontre avec cette fascinante bébitte musicale!

La critique de Stéphane Deslauriers :
lecanalauditif.ca/seb-black-on-emery-street/

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sebblack.bandcamp.com