Métal / Industriel Archives - Le Canal Auditif

Critique : Ex Eye – Ex Eye

T’es tu déjà dit: « Hey, il me semble que Colin Stetson est, de par son style, presque prédestiné à shreadder dans un band de métal!» ? Ben moi non plus! Pourtant, nous y voici. Ex Eye est le nouveau groupe du saxophoniste manifestement débordé, qui nous a offert plus tôt cette année un autre album solo. Virtuose de la musique répétitive et minimaliste ainsi que des modes de jeux les plus poussés de son instrument, Stetson est acclamé dans toutes les sphères de la musique, de l’électronique au jazz… en passant maintenant par le métal.

On reconnait dès les premières minutes le style de Stetson, avec son sax volatile et virtuose, et il réussit à l’appliquer avec une étonnante aisance au métal shoegazé qui en ressort. Par moments d’ailleurs, ça peut faire penser à du Ghost Bath ou à du Deafheaven, comme avec l’entrée des blast beats délavés d’une mer de réverbération dans Anaitis Hymnal; The Arkose Disc. La sonorité de son sax se marie bien avec le reste des instruments, particulièrement dans les registres extrêmes. Les aigus rappellent parfois un certain scream, et les graves se rapprochent de sons de synthèse, procurant beaucoup de profondeur au mix. Mais malgré tout ça, il manque un peu de puissance et de plénitude à l’album. Ça ne rend pas la chose complètement monotone, l’œuvre contient quand même de belles nuances, elle exploite souvent bien le contraste entre le style épuré des envolées de Stetson, mais la partie métal de la chose manque parfois de dynamisme. Peut-être est-ce tout simplement un problème de production.

Le bagage jazz de Stetson et de ses musiciens (qui y sont tous reliés de près ou de loin) se fait bien sentir par moment. L’intégration subtile de métriques irrégulières et de progressions d’accord poussées et complexes (sans pour autant obstruer la musique de masturbation mentale) est bien réussie. Le travail mélodique est assez simple, mais très beau en général, ça donne une touche pop un peu moins ésotérique à leur musique. Ex eye garde notre attention tout au long de l’album par divers moyens, tous assez fonctionnels, mais sans devenir pour autant un album captivant. C’est immersif, cathartique par bout, mais ça reste de nature plutôt atmosphérique. Il n’y a pas de moments où l’album provoque de gros wow. Toute la recherche sonore est bien exécutée, mais on ne sent pas l’extrême perfectionnisme qu’on connaît à Stetson se refléter sur ce projet là. Certains passages semblent même avoir manqué d’attention, comme la fin de Form Constant; The Grid, qui est un peu redondante. Il est certainement facile de camoufler ces passages derrière l’aspect lent, évolutif et introspectif de leur musique, mais les passages n’en demeurent pas moins lassants à la longue.

Le style de la formation est somme toute assez intéressant et résolument original, mais quelque peu décevant. Ça donne le goût de le réécouter une couple de fois, mais sans plus. La formation a fait du bon travail, surtout pour un premier album. Avec un peu plus de temps passé à faire murir leur style, je ne serais pas surpris de les voir sortir un prochain album beaucoup plus affirmé et intéressant.

Ma note: 7/10

Ex Eye
Ex Eye
Relapse Records
37 minutes

http://relapse.com/ex-eye/

Critique : Blanck Mass – World Eater

Blanck Mass est le projet solo du compositeur britannique Benjamin John Power, connu également comme étant membre, avec Andrew Hung, de l’excellent projet Fuck Buttons. Son album homonyme, sorti en 2011, conservait une part de développement lent, typique de la musique drone et du post-rock, mais cette fois-ci, avec de longs accords de claviers réverbérés. C’est à partir de Dumb Flesh (2015) qu’il se passe quelque chose d’ésotérique, comme une entité qui vient hanter les oreilles et les charmer pendant toute la durée de l’album. Difficile à ne pas écouter au complet, l’album proposait une sorte de techno industriel maximaliste dont les rythmes se développaient à travers une palette de contretemps, ponctuant merveilleusement bien les lignes mélodiques. Power nous est revenu en mars dernier avec World Eater, un troisième album mixé pour les amplificateurs qui se rendent jusqu’à 11, et les clubs marginaux qui auront survécu à l’effondrement de la société occidentale.

John Doe’s Carnival of Error ouvre sur un échantillon joué en boucle, comme un début de pièce hip-hop, mais ce sont plutôt les sonorités électroniques qui se développent jusqu’à l’arrivée du rythme; l’anticipation monte d’un cran et la main droite, hypnotisée, monte le volume de l’ampli. La base techno industrielle de Rhesus Negative donne suite violemment, la guitare distorsionnée transperce la masse très dense le temps d’une longue réverbération et laisse la place à un passage rythmique percussif. Le carillon vient ajouter une touche de cauchemar éveillé, et la voix trafiquée criant « wake up! » complète l’intention de façon colérique. Please marque une pause, aux sonorités synth-wave et aux séquences manipulées en boucle. La progression nous mène à une atmosphère lounge durant laquelle le montage des échantillons de voix forme une jolie ligne mélodique aux intonations orientales.

The Rat repart sur une rythmique percussive, façon rock de stade. Elle fait étrangement penser à du futurepop fin 90s, comme une pièce instrumentale de VNV Nation qui plafonne. On passe. Silent Treatment commence et j’ai justement Joy qui me passe par la tête. Power se démarque par la suite de ma référence douteuse avec une masse sonore dense, qui donne rapidement la place à une combinaison de house et de IDM. Minnesota/ Eas Fors / Naked se développe lentement comme une longue trame noise aux variations subtiles, sans surprises, jusqu’à la finale qui propose un extrait de balade hard rock des années 80; étrange. Hive Mind conclut sur une rythmique hip-hop, en support aux échantillons de voix manipulés mélodiquement par la suite.

Le début de World Eater saute comme une bombe et donne des frissons tellement la densité et l’intensité sont bien ajustées. Par contre, ça se dégonfle un peu à mi-chemin, on perd de vue ce qui était parti pour être la ligne directrice de l’album; une espèce de dans-ta-face sonore. Heureusement, l’album gagne en contrastes stylistiques, passant du techno industriel agressif au synth-wave délicat, et cette qualité mérite certainement plusieurs écoutes.

Ma note: 7,5/10

Blanck Mass
World Eater
Sacred Bones
49 minutes

http://blanckmass.co.uk

Critique – Emptyset – Borders

Emptyset est un projet électro formé de James Ginzburg et Paul Purgas, fondé en 2005 comme outil de recherche sur la musique expérimentale et l’art conceptuel. Leur premier album homonyme publié en 2009 mettait la barre très haute avec un design sonore et un mixage d’une précision chirurgicale, placé très près des oreilles; comme une forme de minimalisme créé pour défier les tympans. Demiurge (2011), Medium (2012) et Recur (2013) se sont suivis en conservant le même niveau de brutalité et de saturation, en se concentrant sur la rythmique parfois techno, parfois chaîne de montage. Le duo nous revient quatre ans plus tard avec leur cinquième album, Borders, et onze pièces tout aussi crues, enregistrées en direct dans des lieux bien réverbérés

Body se forme d’une note saturée jouée en boucle, accompagnée par un « kick ». On porte attention aux variations de fréquence de filtrage et à la façon dont la réverbération du lieu réagit. Border passe en trois temps, comme une valse industrielle dont le filtrage détermine également la ligne mélodique, des basses aux hautes pour celle-ci. Descent commence par une grosse note, laisse plus d’espace à la distorsion et au feedback; le rythme part ensuite sur quatre temps, à l’oriental, avec un jeu de notes à l’octave. Across sature complètement les oreilles en jouant les notes en double-croche, avec le même niveau de saturation et de distorsion que les précédentes; on prend une petite pause.

Speak contraste heureusement avec la clarté du traitement sonore, on entend les cordes de la « cithare augmentée » à travers les effets et la réverbération. Axis reprend la longue note à partir de laquelle la mélodie se développe rythmiquement, le grésillement de la distorsion et les harmonies résultantes sont superbement bien montées. Sight est étonnamment plus douce, presque atmosphérique, comme une scène finale de confrontation (dans une usine évidemment).

Retrieve retourne à la note solo trafiquée, le filtrage reste pas mal dans les basses et joue surtout sur le niveau de résonance du traitement; on ressent un grondement profond provoqué par la vibration agressive de l’instrument. Ascent débute par quatre « kicks » auxquels répond une corde, pour reprendre momentanément la forme de Body, et retourner à l’action/réaction du « kick » et de la corde. Ground multiplie les notes comme sur Across, et bien que l’intention passe résolument, c’est toujours aussi lourd sur les oreilles. Dissolve fait la même chose, mais sans autant d’effets, on entend davantage les cordes jouées au-dessus du « kick »; l’ajustement rend la somme bien plus équilibrée.

Borders n’est pas l’album le plus facile qu’Emptyset nous ait offert jusqu’à maintenant. Le fait de se concentrer sur un instrument à cordes augmenté, un « kick » et du traitement sonore joué en direct ajoute à l’impact de chaque pièce, mais nécessite un volume d’écoute bien plus élevé pour prendre tout son sens. On en perd un peu en subtilité et en tours de magie effectués en studio. Malgré cela, une fois que l’on apprécie la démarche autant que le résultat, Borders devient une jolie trame noise minimaliste de l’ère industrielle.

Ma note: 7,5/10

Emptyset
Borders
ThrillJockey
30 minutes

http://emptyset.org.uk/