Métal / Industriel Archives - Le Canal Auditif

Critique : KMFDM – Hell Yeah

Vingtième album en 33 ans d’existence — on peut dire que KMFDM est prolifique! Alors, effectivement, Hell Yeah, ça donne le ton. Ce groupe évoque indubitablement le rythme des grosses villes — l’effervescence, le mouvement perpétuel, les âmes qui palpitent, volages et rapides… Un carrefour de Shibuya transformé en ondes sonores, avec les synthétiseurs et tous ces sons électros qui font la particularité et la renommée du groupe.

Les pièces font rêver de vies de luxe et glamour, menées dans des métropoles quasi futuristes. L’élégance dans une solitude froide et bleutée, reflétée vers soi par le verre d’imposants gratte-ciels… Avec l’exploration des sons industriels et le côté mécanique de la chose, le tout ferait une bien belle bande sonore pour Blade Runner ou un autre film post-apocalyptique. Leur musique suscite des images ayant rapport au transhumanisme, au phénomène de la singularité, à la proéminence des écrans et de la technologie dans nos vies… Mais par-dessus tout, on entrevoit une dystopie qui serait évitée grâce au pouvoir du peuple, conféré ici par ces porte-paroles de la liberté et de l’égalité!

La pièce Freak Flag amène encore plus de cette touche de glamour. Quasiment à la manière de Madonna, la chanteuse Lucia Cifarelli accentue les paillettes déjà présentes dans leur son, avec sa voix grave et pénétrante. Tantôt piste de course, tantôt plancher de danse, Freak Flag est avant tout un hymne à l’acceptation et l’expression de soi. Elle proclame :

Whoever you want to be
Own your identity
Fierce and fearlessly
Reject conformity
Let your freak flag fly worldwide
Fly it free for all to see
Freak Flag

Quelle belle célébration de l’affirmation de soi! Ensuite, l’incroyablement accrocheuse Murder my heart semble parler d’une relation qui a mal tourné et du deuil qui s’ensuit… Le petit passage d’orgue dans le bridge est peu inattendu et cocasse, mais malgré son caractère rétro qui aurait pu être déplacé, il se fond bien dans l’ensemble.

Fake news, c’est une expression qu’on entend bien souvent ces temps-ci… Elle a été choisie comme expression de l’année 2017, par le dictionnaire Collins. Elle sera d’ailleurs ajoutée lors de sa prochaine impression. Donald Trump l’a rendue populaire via son compte Twitter, et la voix ténébreuse de Sacha Konietzko y fait référence : « Fake news/ Trumped up truth / Fake news/ Spread like wildfire ». Il souligne également qu’on est tous accros à l’information en continu, et il nous somme à réfléchir : « The top of the food chain will decide what they’ll tell you / Weaponized words, the truth ain’t real / Monetized content to sweeten the deal ». La dernière pièce de l’album, Glam Glitz Guts & Gore, semble faire une référence aux criminels qui sont hypermédiatisés, en cette ère du trop-plein d’information. Ce phénomène, vraiment fascinant, est souligné un peu à la manière de Marilyn Manson — l’improbable réunion entre Marilyn Monroe et Charles Manson (l’une étant le « glam » et le « glitz », le second étant le « guts and gore »)…

En somme, de courtes pièces efficaces et bien menées. Même si la voix de Sascha Konietzko (qui est le seul membre fondateur restant, depuis les débuts) est toujours un peu sur le même ton, il nous fait voyager de façon particulière à travers son pays, tel un guide touristique déjanté et contestataire. KMFDM est toujours aussi énergique, même après toutes ces années, et s’il n’innove toutefois pas en originalité, le groupe compense largement par son efficacité redoutable. La signature KMFDM est en effet inimitable. Un album très énergique, sur la même cadence; des soldats au pas. On est prêts à aller combattre une armée de cyborgs! À être au front, pour une guerre défendant ce qu’il reste d’êtres humains sur Terre… Alors, réfractaires au système trop hiérarchisé et conformiste, brandissons nos larges drapeaux de KMFDM, et crions Hell Yeah!

KMFDM était en tournée américaine, cet automne, pour la promotion de leur nouvel album, avec ohGr et Lord of the Lost. On espère qu’ils viendront bientôt au Québec!

Ma note: 8/10

KMFDM
Hell Yeah
earMUSIC et KMFDM Records
51 minutes

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Critique : Converge – The Dusk in Us

D’une certaine façon, Converge est le Black Flag de sa génération : un groupe qui se distingue par l’originalité et l’agressivité de ses propositions, un groupe qui en a influencé des milliers d’autres qui ne sont jamais arrivés à la cheville de leur influence principale. Actifs depuis leur plus jeune âge, Jacob Bannon, Nate Newton et Kurt Ballou sont à eux seuls le point d’origine de la scène métalcore du début des années 2000. C’est lorsqu’ils ont recruté Ben Koller à titre de batteur pour leur album Jane Doe que leur son s’est défini et que les imitateurs ont commencé à envahir le marché sans jamais servir leur propos avec la même urgence et la même honnêteté que leurs idoles, mêmes si certains d’entre eux ont atteint des sommets de succès populaire encore inédit pour Converge. C’est une mode qui est devenue un brin ringarde avec le temps, sauf pour la troupe du Massachusetts. Depuis Jane Doe, je suis incapable de leur trouver une seule petite erreur de parcours.

Le 9e album du groupe est paru 5 ans après le déchirant All We Love We Leave Behind qui a vu la plume de Jake Bannon devenir beaucoup plus introspective et nostalgique. Au département des textes, on navigue certainement dans les mêmes eaux en atteignant des profondeurs encore plus noires. Jacob hurle moins, mais il n’a jamais paru être tant en détresse. Il trouve que le temps lui manque (When the Luster is gone and life loses sight, nothing will escape the slipping of time), il en a contre les barrières émotionelles entre amoureux (Your disfunction rips the roots from my heart, I swear that I’m trying but you don’t know what my pain feels like), le manque d’empathie et d’entraide entre les êtres humains (We are just cannibals if there is nothing left to love) et il explore la noirceur qui habite en chacun de nous sur la bien nommée chanson titre. Bref, vous l’aurez deviné, nous n’avons pas affaire au dernier album de Beck et le chemin sera parsemé de moments très durs émotionnellement.

Heureusement, on peut encore compter sur la même équipe de prodigieux crinqués pour ponctuer adéquatement les textes lourds de Bannon. Nate et Ben sont au sommet de leur forme depuis 2001 et ça ne semble pas vouloir s’arrêter. De son côté, Kurt remplit toujours l’espace de trois guitaristes bien pesants. Le tout au service de chansons impeccables qui osent comme d’habitude s’aventurer en dehors de la zone de confort des principaux intéressés. Un amalgame de punk, de métal, de post-hardcore et même de post-rock qu’ils sont les seuls à maîtriser aussi bien.

Je pourrais perdre beaucoup de temps à disséquer chaque morceau de ce fleuve pas tranquille, mais je me contenterai de dire que vous manquez le bateau complètement si l’agressivité de Converge vous rebute assez pour ne pas les écouter. Leur musique est loin d’être simplement une enfilade de riffs et de hurlements. Sous l’abrasif, il y a plus de substance que dans n’importe quel band qui chante ses émotions et c’est une erreur totale que de balancer Converge dans le même panier que les franges génériques du grindcore, du métal ou du hardcore. Le groupe est entré en mode génie en 2001 et n’a jamais cessé de nous étonner depuis. Voilà un groupe unique qui n’a aucun équivalent dans n’importe quelle sphère de la musique heavy. Voici le disque de l’année.

En ce qui me concerne, du moins!

Ma note: 9/10

Converge
The Dusk in Us
Deathwish
43 minutes

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Critique : Wolves in the Throne Room – Thrice Woven

Vétérans de la scène black métal de la côte ouest-américaine, le duo (maintenant trio, avec un chanteur permanent) composé des frères Weaver est de retour avec un sixième long jeu en carrière. Les loups appliquent encore une fois leur formule bien à eux : de longues pièces où l’on alterne entre des riffs violents, des rythmes de batterie typique du black métal scandinave et des moments atmosphériques. Encore une fois, la trame sonore idéale pour de longues soirées de pluie dans le nord-ouest pacifique américain. Mais tenez-vous-le pour dit : le groupe ne poursuit pas dans la veine blackgaze ou post-black à la Deafheaven. Nous sommes en territoire beaucoup plus sombre. Et méchant.

L’album démarre tranquillement avec Born From The Sperent’s Eye et sa courte introduction presque moyenâgeuse. Cela dit, dans les 4 minutes qui suivent, la troupe nous démontre toute sa palette de dynamiques d’agression : une enfilade de riffs épiques, punitifs et violents. La section rythmique vient pimenter la chose en empêchant toute répétition qui pourrait devenir lassante. Mais comme la recette le dicte, la séquence est coupée brusquement vers un passage atmosphérique avec de belles voix féminines. Les hostilités reprennent par la suite avec une bonne dose de rythmes plus lents, quelque peu sludgeux, vers une finale en beauté.

The Old Ones Are With Us commence en douceur avec une guitare acoustique et une voix grave chantée qui peut rappeler les moments plus folk de Swans et son leader, Michael Gira. La suite des hostilités est, sans surprise, beaucoup plus lourde et sonne la fin du monde. Malgré un répit en milieu de parcours avec un retour à l’introduction, la lourdeur reprend ses droits pour le reste du voyage.

Mais les moments les plus agressifs de l’album se trouvent à la troisième piste, Angrbod. Les 5 premières minutes laissent peu de répit à l’auditeur. Les mouvements se succèdent à une vitesse folle à grand coup de voix de démon et de guitares épiques. Le ralentissement au milieu de ces 10 minutes vient donner une pause bien méritée à l’auditeur. La douce transition de clavier met toutefois la table pour ce qui est le meilleur riff de l’album. Nous sommes ici plus près de l’influence sludge à la Neurosis que du black métal norvégien, mais peu importe, Wolves in The Throne Room ne s’arrête pas à un style bien précis.

L’exception de l’album, Mother Owl, Father Ocean, vient donner une pause dans tout ce chaos avec une petite transition de 2 minutes. Ce n’est pas nécessairement le moment le plus intéressant de l’œuvre, mais la pièce met la table pour le dernier mammouth à venir.

Avec ses 11 minutes de furie, Fires Roar in the Palace of the Moon, vient mettre un terme de brillante façon, tout en suivant le même type de structure, l’album.

Un long jeu qui plaira certainement aux fans du groupe et du style. Bien que la bande ne se réinvente pas sur ce 6e disque, il n’en demeure pas moins que Wolves in the Throne Room reste un des groupes métal les plus intéressants par les temps qui courent.

Ma note: 7,5/10

Wolves In The Throne Room
Thrice Woven
Artemisia Records
42 minutes

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Critique : Propagandhi – Victory Lap

J’ai découvert l’étiquette de disques Fat Wreck Chords autour de 1994. NOFX, Lagwagon, Good Riddance, Strung Out et les autres ont pour ainsi dire bercé mon adolescence. Parmi tous ces groupes qui jasaient de leur amour du café, du skate ou des réalités de la communauté punk californienne, on trouvait également le premier album de Propagandhi, seul band canadien de l’étiquette. Ces gars-là offraient un punk corsé, mais quand même pop contenant des textes-fleuves résolument gauchistes et baveux concernant le sexisme, la fierté patriotique, le capitalisme, le nazisme, le véganisme, le racisme et le revival ska des nineties, entre autres. Avec le temps, le groupe s’est radicalisé et est devenu extrême dans ses positions alors que musicalement, il s’est mis à flirter avec le hardcore et le thrash métal. Todd Kowalski, chanteur d’I Spy, est devenu le bassiste lorsque le tendre John K. Samson a cessé de se sentir à sa place aux côtés de Chris Hannah et Jord Samolesky (pour comprendre les différences, écoutez le groupe de John, les Weakerthans). Ensuite, un 2e guitariste, David « Beaver » Guillas s’est ajouté à la formation en 2006 et le groupe n’a jamais cessé de devenir toujours plus performant et efficace.

Chris, Jord et Todd reviennent enfin cette année, 5 ans après le magistral Failed States. Fait important à noter : Beaver compose encore pour le groupe, mais il a cessé de faire de la tournée en 2015. Les gars ont donc recruté Sulynn Hago, une excellente guitariste floridienne qui est la première femme à franchir les portes du boys club, au plus grand plaisir des trois autres concernés.

Sur Victory Lap, on retrouve encore cette haute voltige technique au service de chansons très efficaces. Certaines pièces (Failed Imagineer et Lower Order/A Good Laugh, entre-autres) sont les plus accrocheuses que le groupe a pondu depuis 2003 alors que d’autres sont des hybrides punk-thrash hautement addictifs (Comply/Resist et In Flagrante Delicto). Bref, c’est du Propagandhi de grande qualité avec des textes qu’il faudra impérativement décortiquer avec le temps. Rapidement, Lower Order… jase d’un voyage de chasse qui a éveillé les pulsions véganes de Chris, Tartuffe se désole de la place de la nostalgie dans le punk, Letters to A Young Anus embarque dans la catégorie anti-homophobe de leur catalogue et Adventures in Zoochosis se désole du fait que les perspectives d’avenir de l’humanité sont extrêmement glauques.

En bref, Victory Lap est une excellente 7e galette pour le groupe de Winnipeg. Les typiques brûlots hardcore chanté par Todd brillent par leur absence, mais on ne s’en désole pas trop puisque ses deux compos (When All Your Fears Collide et Nigredo) sont très bonnes et bien chantées au lieu d’être hurlées. Et puis au final, le disque est solide, bien construit et surprenant. En cette ère de déclin rapide du QI collectif, la présence de Propagandhi dans la culture est cruciale. Il faut les considérer comme un trésor national au même titre que Voïvod, Sacrifice, SNFU, le sirop d’érable pis les rocheuses.

MA NOTE: 8/10

Propagandhi
Victory Lap
Epitaph
37 minutes

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Critique : Laibach – Also Sprach Zarathustra

Le projet slovène Laibach est un des rares groupes de musique industrielle des années 80 qui continuent à produire des albums tout aussi intéressants artistiquement parlant. Et ce, bien qu’ils ne soient pas tout à fait mis en marché pour le grand public. Leurs premiers albums mélangeaient des rythmes militaires et EBM avec des mélodies orchestrales synthétiques, des échantillons de citations politiques et la voix grave de Milan Fras, l’homme au bonnet vintage (de mineur slovène du 19e siècle). À tout cela s’ajoutait une esthétique inspirée du réalisme socialiste et du nazisme, avec une approche satirique qui servait à critiquer le totalitarisme à l’européenne, entre autres avec des pastiches épiques comme Geburt einer Nation (One Nation de Queen) ou Opus Dei (Live is life de Opus).

Après avoir fait du dance/rap et du rock/métal dans les années 90, Laibach est revenu à l’électro industriel dans la décennie suivante avec une production plus claire dans le genre de Tanz Mit Laibach (2003) et The Whistleblowers (2014). Leur neuvième album paru en juillet dernier, Also Sprach Zarathustra, est une réinterprétation de leur trame sonore composée pour une pièce de théâtre slovène inspirée par le livre de Nietzsche. L’atmosphère générale est particulièrement ténébreuse, comme emprisonnée dans une mine désaffectée à mille mètres sous terre.

Vor Sonnen-Untergang ouvre de façon néo-classique en enchaînant quelques accords mélangeant la mélancolie et la solennité. Le début de Ein Untergang laisse le silence respirer, entrecoupé d’abord par des percussions réverbérées, ensuite par des accords légèrement dissonants flottant au-dessus de la gravité vocale de Milan Fras. Les glissandos et les frottements font bouger la mélodie comme si elle suivait la houle à la surface de la mer. Die Unschuld I accentue la forme militaire du rythme jusqu’à ce qu’un mouvement bouge d’un accord à l’autre, passant de l’épique au tragique en laissant un frisson de plaisir au passage. Ein Verkündiger établit le rythme à partir d’un kick installé en enfer, les percussions saturées ponctuent comme un souffle difficile à travers lequel Fras nous guide vers le bain de lave. Le démon de la mine est réveillé, les couteaux de cuisine annoncent le repas.

Le rythme coupant de Von Gipfel zu Gipfel donne suite avec le même niveau d’intensité sur lequel une deuxième ligne rythmique plus complexe joue avec les contretemps. Le travail de spatialisation est superbe, caverneux, claustrophobe, et mène à une mélodie dense dont les accords glissent sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un effet d’acouphène. Das Glück se déploie à travers sur une respiration canine ponctuée de mastication et déglutination, encadrée solidement par des battements percussifs clairs et une basse itérative bourdonnante. Das Nachtlied I et II reprend les impacts lourds aux percussions avec glissandos fondants aux cordes et voix ténébreuse comme annonceur de la charcuterie sonore à venir. La forme expérimentale enroulée en boucle s’évapore par la suite pour laisser la place à la deuxième partie, plus machinale, voire une chaine de montage déréglée en rythme tribal.

Die Unschuld II ouvre sur le même thème que la première partie, cette fois-ci avec un effet itératif dans le rythme. Le battement de cœur aux percussions supporte Fras à la voix, dont le couplet mène au segment épique de glissandos entre accords, éclairés par les notes scintillantes dans les fréquences aiguës. Le rythme de Als Geist ouvre sur des textures de canalisation souterraine, continuant lentement tout en réverbération jusqu’à ce que Fras nous ramène à proximité, et ajoute un peu de compagnies à l’effet de rampement. Vor Sonnen-Aufgang reprend la fin de la pièce d’ouverture pour lui donner un second souffle, entre les accords joués par l’orchestre, le scintillement des notes synthétiques et la performance vocale de Mina Spiler. Von den drei Verwandlungen tourne en boucle à partir d’un accord qui revient sur lui-même, les harmoniques s’accumulent jusqu’à ce que la masse s’approche du bruit blanc pour finalement terminer en amalgame chaotique de dissonances et consonances.

Après une révision quand même attentive de la discographie de Laibach, Also Sprach Zarathustra me semble être celui qui est le moins humoristique et le plus atmosphérique de tous. Le contexte de création leur a permis de jouer davantage avec le niveau de silence et l’espace qui y est consacré. Ça a créé un contraste très satisfaisant avec les percussions et la voix, la pesanteur des éléments s’en trouve parfois déjouée et on a l’impression de léviter pendant un contretemps, jusqu’à ce que le kick suivant nous ramène au sol comme un marteau piqueur au ralenti.

MA NOTE: 7,5/10

Laibach
Also Sprach Zarathustra
Mute
53 minutes

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