Métal / Industriel Archives - Le Canal Auditif

Critique – Emptyset – Borders

Emptyset est un projet électro formé de James Ginzburg et Paul Purgas, fondé en 2005 comme outil de recherche sur la musique expérimentale et l’art conceptuel. Leur premier album homonyme publié en 2009 mettait la barre très haute avec un design sonore et un mixage d’une précision chirurgicale, placé très près des oreilles; comme une forme de minimalisme créé pour défier les tympans. Demiurge (2011), Medium (2012) et Recur (2013) se sont suivis en conservant le même niveau de brutalité et de saturation, en se concentrant sur la rythmique parfois techno, parfois chaîne de montage. Le duo nous revient quatre ans plus tard avec leur cinquième album, Borders, et onze pièces tout aussi crues, enregistrées en direct dans des lieux bien réverbérés

Body se forme d’une note saturée jouée en boucle, accompagnée par un « kick ». On porte attention aux variations de fréquence de filtrage et à la façon dont la réverbération du lieu réagit. Border passe en trois temps, comme une valse industrielle dont le filtrage détermine également la ligne mélodique, des basses aux hautes pour celle-ci. Descent commence par une grosse note, laisse plus d’espace à la distorsion et au feedback; le rythme part ensuite sur quatre temps, à l’oriental, avec un jeu de notes à l’octave. Across sature complètement les oreilles en jouant les notes en double-croche, avec le même niveau de saturation et de distorsion que les précédentes; on prend une petite pause.

Speak contraste heureusement avec la clarté du traitement sonore, on entend les cordes de la « cithare augmentée » à travers les effets et la réverbération. Axis reprend la longue note à partir de laquelle la mélodie se développe rythmiquement, le grésillement de la distorsion et les harmonies résultantes sont superbement bien montées. Sight est étonnamment plus douce, presque atmosphérique, comme une scène finale de confrontation (dans une usine évidemment).

Retrieve retourne à la note solo trafiquée, le filtrage reste pas mal dans les basses et joue surtout sur le niveau de résonance du traitement; on ressent un grondement profond provoqué par la vibration agressive de l’instrument. Ascent débute par quatre « kicks » auxquels répond une corde, pour reprendre momentanément la forme de Body, et retourner à l’action/réaction du « kick » et de la corde. Ground multiplie les notes comme sur Across, et bien que l’intention passe résolument, c’est toujours aussi lourd sur les oreilles. Dissolve fait la même chose, mais sans autant d’effets, on entend davantage les cordes jouées au-dessus du « kick »; l’ajustement rend la somme bien plus équilibrée.

Borders n’est pas l’album le plus facile qu’Emptyset nous ait offert jusqu’à maintenant. Le fait de se concentrer sur un instrument à cordes augmenté, un « kick » et du traitement sonore joué en direct ajoute à l’impact de chaque pièce, mais nécessite un volume d’écoute bien plus élevé pour prendre tout son sens. On en perd un peu en subtilité et en tours de magie effectués en studio. Malgré cela, une fois que l’on apprécie la démarche autant que le résultat, Borders devient une jolie trame noise minimaliste de l’ère industrielle.

Ma note: 7,5/10

Emptyset
Borders
ThrillJockey
30 minutes

http://emptyset.org.uk/

Critique: Mastodon – Emperor of Sand

Nul doute, Mastodon est l’un des groupes les plus importants de la décennie 2000-2010 dans le merveilleux monde du métal américain. Alors que le Nü-Metal expirait son dernier souffle, Brann Dailor, Brent Hinds, Bill Kelliher et Troy Sanders nous livraient Lifesblood, un premier EP très agressif, puis Remission, un premier véritable album que j’écoute encore régulièrement aujourd’hui. Leur musique n’avait pas son pareil. Très technique, sauvagement pesante et accrocheuse, malgré une violence omniprésente. Les pièces composées par le quatuor d’Atlanta étaient surtout très intelligentes, en fait. Quand ils sont revenus avec Leviathan en 2004, j’ai su que ce n’était pas qu’un feu de paille et que je resterais accro longtemps.

Mais bon, notre lune de miel eût tôt fait de tirer à sa fin.

Bien sûr, il y a eu Blood Mountain et Crack The Skye, deux albums qui commandent le respect malgré une signature chez Warner. Reste que petit à petit, notre relation s’est effritée. La passion des premiers jours a fait place à la routine et il n’y avait plus de surprises. Les beaux jours de Leviathan étaient de plus en plus loin derrière. Tout était devenu prévisible. Comme sur le pilote automatique. Ça a commencé avec The Hunter, album inégal contenant sa part de bons coups, mais aussi plein d’imitations ratées de Queens of the Stone Age. Ensuite, c’est l’insipide Once More Round the Sun qui a brutalement mis fin à notre relation.

Pour être honnête, j’espérais très fort que Emperor of Sand puisse raviver la flamme. Sultan’s Curse, le premier extrait était quand même chouette et le groupe a renoué avec son ancien logo qui apparaît fièrement sur la pochette fort réussie de l’album.

Tous mes espoirs se sont par contre effondrés dès que j’ai entendu la voix de Brann Dailor, ce batteur qui devrait faire comme avant et laisser Brent et Troy se partager la tâche du chant, couiner les paroles de l’insupportable Show Yourself. Cette chanson-là m’a fait le même effet qu’à l’époque où j’ai entendu Got The Life de Korn. Une ritournelle dance pop cheap déguisée en toune métal. Changez les guitares pour du clavier et la voix de Brann pour celle de Debbie Gibson et ce serait beaucoup mieux. Ce serait en tout cas moins hypocrite.

Bon, tout n’est pas aussi mauvais sur le 7e album du groupe et je me suis surpris à apprécier Precious Stones et Steambreather. Des chansons patentées pour les radios alternatives, au plus grand plaisir des cravatés de chez Warner, probablement. Mais en fait, c’est exactement ce que je reproche à Mastodon Inc. Ces gars-là seraient encore capables de nous surprendre, mais ils se contentent de faire un rock à numéro. C’est solide techniquement, mais il n’y a pas beaucoup de viande autour de l’os pour les mélomanes aguerris et ça s’essouffle très vite. Des petits échos progressifs de Crack the Skye par-ci, des solos trippants par-là, mais rien pour écrire à sa mère. C’est moins affreux que le disque précédent, mais ce n’est pas non plus le grand retour espéré. Too little, too late.

Je vous laisse, j’ai une date avec Power Trip.

Ma note: 6/10

Mastodon
Emperor of Sand
51 minutes
Reprise/Warner

http://www.mastodonrocks.com/

Critique : Pallbearer – Heartless

Les sauveurs du doom, Pallbearer, maintiennent un rythme de création soutenu depuis leurs débuts en 2012 avec le colossal Sorrow And Extinction. Un rythme qui ne les empêche pas de polir la formule et de rehausser leur niveau d’écriture et d’exécution. Avec Heartless le quartet innove avec une proposition plus fluide, plus feutrée et plus variée tout en conservant sa percutante signature stoner-doom.

De quoi parle-t-on quand on évoque la nouvelle variété dans le son de Pallbearer? Ça se manifeste d’abord dans les attaques mélodiques pour lesquelles le chanteur Brett Campbell est appuyé plus souvent et plus férocement par Joseph D. Rowland, le bassiste. Pallbearer a également recours à de nouvelles techniques pour créer la pesanteur de ses compositions. Plutôt que de laisser réverbérer de lourdes notes de guitares, Campbell et Devin Holt attaquent certaines portions avec de gros riffs en double-croche, joués en « palm mute ». Ça donne un côté hargneux jusque-là introuvable dans le son de Pallbearer.

Après une entrée en matière plus en phase avec le son retrouvé sur Sorrow And Extinction et Foundations of Burden, avec les titres I Saw the End et Thorns, on découvre certes Pallbearer moins pressé avec Lie Of Survival, mais c’est véritablement là que débute l’expérience Heartless. Le cœur de l’album, composé justement de Lie Of Survival, Dancing In Madness, Cruel Road et Heartless, totalise plus de 35 minutes de musique sur lesquelles Pallbearer atteint de nouveaux seuils de tristesse, d’agressivité et d’air choral. Un véritable tour de force.

Certes, il s’agit d’un album dense que certains trouveront pompeux. C’est toujours la même chose avec Pallbearer. Mais Heartless doit être vu comme une expérience d’introspection, une communion, d’abord entre quatre musiciens au sommet de leur art, puis entre soi-même et cet objet musical chargé, nourri par le chagrin, la désolation, le deuil et la cruelle fatalité. Pallbearer continue donc à construire le monolithe qu’est déjà sa discographie avec un troisième album texturé et puissant.

Ma note: 8,5/10

Pallbearer
Heartless
Profound Lore Records
61 minutes

http://pallbearerdoom.com/

Critique : Crystal Fairy – Crystal Fairy

Crystal Fairy est un premier album sorti un peu de nulle part pour le quatuor improbable du même nom. Il est composé de Dale Crover et Buzz Osborne des Melvins, de la charismatique Teri Gender Bender (Le Butcherettes) et d’Omar Rodriguez-Lopez (At The Drive-In, Mars Volta) qui officie ici à titre de bassiste de luxe.

Un premier effort qui, comme on l’attend de ces musiciens d’exception, ne laisse rien au hasard. C’est gras, punché et groovy, mais sans réprimer pour autant une intention punk certaine. L’expéditive Chiseler s’occupe justement de nous le faire comprendre en lever de rideau. On reconnaît bien sûr la signature des Melvins sur l’ensemble des titres grâce à ce son si distinctif de la guitare du bon Buzz qui, il faut le mentionner, s’exerce ici à la six cordes comme dans les beaux jours de Houdini et Stoner Witch.

Le jeu de basse de Rodriguez-Lopez n’est pas juste impeccable, il est omniprésent et contribue à donner de la texture aux compositions tout en ajoutant une rondeur, ou un côté sucré, à l’assemblage de Crystal Fairy. Et par-dessus le jeu des gars, on découvre une Teri Gender Bender qui connecte avec sa PJ Harvey intérieure et qui prend le plancher avec une séduisante confiance. Les amateurs de Le Butcherettes la découvriront donc moins rageuse et plus sexy dans sa livraison. Mais attention, un charme invitant, parce que dangereux : Gender Bender montre les dents à plusieurs reprises aussi sur l’album et cet élément de danger n’est jamais loin lorsqu’on lit les paroles qu’elle a concoctées pour l’exercice. Fine parolière, sa plume est aiguisée tout juste comme le jeu du bon Dale, toujours impérialement précis derrière les tambours.

Les meilleurs moments sur ce premier album, ou du moins, ceux qui se démarquent le plus de l’ensemble cohérent, sont probablement Moth Tongue pour son lent groove suave et les cris plaintifs de Gender Bender, Necklace Divorce et Secret Agent Rat pour leurs costauds riffs melvinsesques, Vampire X-Mas et sa charge heavy métal ou encore la pièce titre sur laquelle tous les membres brillent par leur performance.

Dans l’ensemble, Crystal Fairy est un disque furieusement réjouissant dans la région. Voilà donc un « super-groupe » qui ne se contente pas que de livrer un produit rock satisfaisant et qui étonne plutôt en ratissant large à l’intérieur de ce que les membres font de mieux : un stoner rock protéiné, intelligent et accrocheur. C’est toujours mieux que d’exploiter peu d’idées dans un large spectre de sonorités que vous me direz? Eh bien, vous aurez parfaitement raison.

Crystal Fairy est peut-être qu’un « one shot deal », mais contrairement à trop d’albums de « super-groupes », le quatuor a réussi à pondre un disque qui nous garde sur le rebord de notre siège (quand on n’est pas carrément debout à faire de l’air guitare) et plus important encore, un album auquel on reviendra souvent pour ses qualités beaucoup plus que par nostalgie de cette improbable association de musiciens-chouchous.

Ma note: 8/10

Crystal Fairy
Crystal Fairy
Ipecac Records
44 minutes

https://crystalfairy.bandcamp.com/