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Critique : Émilie Payeur – Feux de joie

Émilie Payeur est une harsh-bruiteuse minimaliste en série, relâchée il y a quelques années par les couloirs sombres et reclus de la faculté de musiques électroacoustiques de l’UdeM. Notamment, tiers des Dead Squirrels, elle a à son actif depuis peu un troisième album solo nommé Feux de Joie qui assume beaucoup plus explicitement l’inspiration minimaliste, harsh-noise et industrielle de sa musique.

L’album est comme une continuation logique de Deadline, son dernier opus, par rapport à Table des Matières, son premier. Dans ce dernier, sa musique était centrée sur une influence explicitement électroacoustique, certainement tributaire de ses études dans le domaine, bien qu’elle utilisait beaucoup d’objets sonores non loin du noise. Dans son deuxième, la scission avec les articulations « classiques » de l’électro est évidente par grands moments, et on voit apparaître beaucoup de citations directes. Ce en quoi Feux de Joie est une suite logique. On est maintenant majoritairement loin du paradigme électroacoustique pour se rapprocher davantage du noise, d’un art encore plus abstrait de par sa singularité.

Bien que sa musique soit parfois agitée, comme dans la bien imagée Handle With Care, l’esthétique générale est assez minimaliste, non pas au sens d’un Philip Glass mais plutôt d’un Steve Reich. Les pièces sont toutes assez longues et se développent le plus souvent très lentement. Elle use beaucoup d’ostinatos ou de pédales qui nous font prendre conscience des micrométamorphoses timbrales. Payeur fait évoluer le tout de façon assez musicale, utilisant beaucoup la répétition pour mieux exploiter ou pour donner plus d’impact à la transformation et, ultimement, à la terminaison.

Le rythme est majoritairement absent de l’œuvre de la Montréalaise, et ce depuis ses débuts. En fait, il est souvent présent, mais rarement au sens auquel on est habitués de le reconnaître. Il se présente plus comme une idée de cyclicité globale que comme un moteur explicite de son œuvre. Nous le déduisons de son travail de boucles ou d’ostinatos, comme dans Please Use Next Door, mais rarement est-il partagé par tous les différents objets sonores, comme dans Push Hard Knock Loud. C’est ici un autre détachement intéressant de sa musique par rapport à ses travaux antérieurs ou même à l’électroacoustique qui, généralement, tend à se détacher du rythme en toute connaissance de cause.

Certains petits hics se glissent çà et là dans l’œuvre par contre. En général, les pièces ressemblent souvent plus à des improvisations ou à des versions live qu’à un travail studio (d’où, entre autres, la coupure nette avec l’esthétique électroacoustique, qui offre le plus souvent un montage net et perfectionniste). Souvent, on peut presque voir les manipulations qui sont apportées à la musique, et bien que ça puisse avoir une dimension intéressante, c’est ici plus au détriment d’autres aspects de l’œuvre qu’autre chose. C’est le cas, par exemple, au niveau du travail de spatialisation; alors que le minimalisme de la disposition statique des objets sonores dans l’espace est bien justifié par la musique dans une pièce comme Robots in Rowboats. On ne peut en dire autant pour Handle With Care et 2 for 1, pièces essentiellement monophoniques malgré les mouvances du son.

Ce qui semble être un petit manque de postproduction se fait voir aussi dans l’étendue spectrale de ses œuvres qui se concentre beaucoup sur les fréquences moyennes-hautes. Les basses fréquences ne sont pas absentes, mais elles sont généralement traitées en plan secondaire (comme dans Please Use Next Door). Autant je comprends que son style présuppose un tel arrangement du contenu fréquentiel, autant mes oreilles ne peuvent faire autrement que se fatiguer rapidement. Il y aurait certainement un moyen de ménager différemment le tout pour avoir un contenu moins dérangeant — et donc moins distrayant à l’écoute. Même que de pouvoir écouter sa musique un peu plus fort sans craindre la corruption du canal auditif rendrait certainement l’expérience plus immersive.

Il est intéressant d’observer le détachement progressif de Payeur envers ses influences ou ses autres projets, car c’est exactement ce que cet album suggère, depuis son premier opus. Bien qu’elle commence tranquillement à orbiter autour de la même esthétique depuis son dernier opus, on a encore avec Feux de Joie du contenu intéressant, assez unique et surtout provocateur qui a beaucoup de potentiel – mais qui pourrait facilement devenir redondant.

Ma note: 7/10

Émilie Payeur
Feux de Joie
Jeunesse Cosmique
59 minutes

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Critique : Portico Quartet – Art in the Age of Automation

T + 0:00

J’attends un autobus qui, je vous le dis tout de suite, ne viendra jamais.

Art in the Age of Automation, du groupe londonien de post-jazz Portico Quartet, est la trame sonore de mon attente désespérée, et c’est quand même concept a posteriori considérant que la première pièce sur l’opus s’intitule Endless. La pièce commence sur un fade in, comme pour nous montrer qu’elle joue depuis toujours. Les arrangements de cordes sont intéressants, ultra lyrique, plein de belles dissonances bien jazzées.

T + 4:26

Je dramatise. Je vais manquer mon cours qui est dans moins d’une heure. Je pense à mon futur détruit par ce chauffeur, à la job de commis que j’aurai dans trente ans, à quelles gogosses je vais pouvoir me payer pour mettre dans ma tombe.

Objects To Place In A Tomb m’accompagne dans cette pensée. Heureusement, à date, niveau musique, ça va merveilleusement bien. Une atmosphère bien sombre, une magnifique progression sur acouphène de violons à la How To Disappear Completely : un son de batterie découpé au scalpel, des nuages de piano granulé… Effectivement, ce sont toutes des affaires que je placerais volontiers dans ma tombe. Surtout Amnesiac.

T + 9:54

Mon désespoir devient résignation. Même si le bus arrive maintenant, je vais devoir torcher Usain Bolt pour être à temps.

Rushing, plus minimaliste niveau élaboration, me semble un peu longue pour ce qu’elle a à offrir. Et après l’interlude électro, qui sauve un peu la mise, il manque de punch quand on revient au motif principal. Avec un petit peu plus de crescendo et en intensifiant un peu la dernière minute et demie, l’attente aurait été justifiée. Cette pièce me laisse autant sur ma faim que le maudit autobus. Et j’ai faim pour vrai en plus.

T + 16:13

Je regarde les voitures me narguer de leur indépendance, formant une sorte de mosaïque stochastique et évolutive. Je me demande comment la mosaïque va être altérée quand les voitures se conduiront d’elles-mêmes. Est-ce que l’intelligence artificielle va aussi nous surpasser en art?

Le début de Art in the Age of Automation me fait penser à Daydreaming — et c’est pas mal ce que je me suis résigné à faire en attendant mon sort : rêvasser. L’influence des derniers opus de Radiohead sur cet album est de plus en plus explicite. La pièce en elle-même est assez agréable, pas trop longue et modérément développée, mais le souvenir de Rushing donne l’impression de stagner un peu. La panoramisation sur le hang (idiophone semblable à un steel drum sur lequel repose le son du groupe depuis ses débuts) est très agréable. La production est d’ailleurs assez impeccable sur l’album en général; les réverbérations sont bien balancées, la sonorité de tous les instruments est satisfaisante, et la postproduction, cruciale au son des derniers opus du quatuor, joue vraiment en leur faveur. La transition entre Art et la pièce suivante, S_2000S5, est un bon exemple. L’interlude complémente bien le milieu de la dernière pièce tout en ajoutant, avec ses sonorités numériques, à la cohérence de l’album et de son concept.

T + 21:46

Je fabule, je fantasme même, à l’image mentale de la gare de métro qui m’emmènerait à bon port, à la lumière puissante que projette l’Azur devant lui, comme pour satisfaire le désir de ponctualité de ses imminents passagers.

A Luminous Beam pousse la comparaison avec Radiohead à un niveau un peu inquiétant; le rythme, le riff de basse, le filtre sur la batterie… On dirait un genre de vieille version de Ful Stop. C’est dur d’encore attribuer ça au hasard rendu là. Néanmoins, la pièce est bien construite, comporte de beaux effets (surtout sur le sax) et des arrangements orchestraux à l’image de ceux sur Endless.

T + 27:49

Un jeune qui espère le même anti-bus que moi me demande l’heure prévue de son passage. Soutiré à mon imagination, je lui réponds avec toute la monotonie du monde; loin de moi est l’envie d’échanger longuement avec un étranger sur cette expérience pénible…

Beyond Dialogue reste dans la même optique évolutive (quoiqu’un tantinet plus poussée ici avec l’ostinato de hang). Dans celle-ci par contre, le quatuor assume pleinement leur tournant électronique avec des passages frénétiques de batterie électronique qui se mélangent à merveille avec le reste de la pièce. La finale dense et nuageuse est assez intéressante, nous rappelant au passage l’ostinato principal. La transition avec RGB est cependant un peu étrange, à l’image de cette dernière d’ailleurs, construite avec autant d’intérêt que de désintérêt. Certains choix discutables, comme le fade in, le fade dépassé, les sonorités de batteries électroniques et la trop grande répétition du motif principal gâchent la pièce pour moi, et ce malgré certains choix judicieux (comme le solo de sax ultra ornementé).

T + 39:04

Je suis rendu vraiment à bout. On a été capable par le passé de visiter la lune, de cloner des êtres vivants et l’on sera bientôt en mesure de mettre le pied sur Mars, mais on n’est pas capable d’organiser un réseau de quelques autobus répétant un simple trajet sans embûches.

« Achète-toi un char » — STL.

Et je n’en suis pas au bout de mes peines; Current History commence à me faire trouver le temps long un peu. Je comprends bien et j’aime la musique minimaliste. Là n’est pas la question. Ici la redondance n’est pas une question de développement, mais bien de variété entre les idées. Le morceau en lui-même est intéressant, mais il est tellement proche de ses prédécesseurs que dans une optique globalisée de l’album, il perd toute pertinence. On a juste l’impression d’une redite, et c’est dommage, parce que la pièce n’est pas exempte de belles choses.

T + 45:11

Ça ne donne plus rien de m’apitoyer sur mon sort. Je suis à une heure du cours qui commence dans quelques minutes. Les voitures me regardent me désister avec l’habituel rictus de leur grille de refroidissement.

Mercury Eyes est un bel interlude muni d’une aussi belle progression d’accords qui se fond magnifiquement dans la pièce suivante. On y retrouve une recherche sonore à la hauteur du reste de l’album, le tout dans une esthétique plus atmosphérique qui aurait pu facilement accoucher d’une pièce principale. Ils ont su, ainsi que sur la dernière pièce, se rattraper un peu. Bien qu’elle ne soit pas drastiquement différente du moule préétabli dans l’album, Lines Glow a au moins le mérite d’avoir un matériau de base un peu plus rafraîchissant. Mais encore là, on retrouve beaucoup d’éléments semblables : les grooves de batterie, les lignes de basse un peu Dub, le sax noyé de réverbération, un ostinato qui ne change presque pas, etc. Et c’est probablement une des moins intéressantes de l’album au niveau du développement.

T + 50:38

La courbe d’intérêt que l’album dégage est proportionnelle et en phase avec celle de la haine que j’ai développée aujourd’hui pour la STL. Et c’est dommage, parce que tout au long de l’album, Portico Quartet nous montre de quoi ils sont capables niveau port-production, leurs talents de compositeur et leur créativité stylistique (quand leurs influences n’aliènent pas leurs compositions). Le hic dans Art in the Age of Automation, c’est qu’ils ne semblent pas avoir réécouté l’album dans son entièreté. C’est dur pour un artiste de prendre du recul, de voir où il y a des redites et de les corriger… Et c’est visiblement ce qui est arrivé ici. Au moins, en concert, c’est une autre histoire.

MA NOTE: 6,5/10

Portico Quartet
Art in the Age of Automation
Gondwana Records
51 minutes

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Critique : Sannhet – So Numb

Sannhet lance son troisième album intitulé So Numb. Le groupe avait déjà fait sa marque avec Known Flood, mais surtout Revisionist paru en 2015 qui avait confirmé qu’il était l’une des formations métal à surveiller de près. Pour les néophytes, le groupe mélange du métal instrumental et mélodieux avec des influences post-punk et du rock cinématographique. Sannhet n’est pas le champion de l’agressivité. Le groupe a tendance à plutôt s’en remettre à des atmosphères éthérées et bruyantes.

So Numb s’inscrit dans la suite logique de composition du groupe. Sannhet ne nous surprend pas, mais fait très bien ce qu’il fait depuis deux albums. Les compositions sont de qualités et possèdent un côté épique tout à fait satisfaisant. Le groupe continue à se perdre dans les nuages bruyants tout en gardant une mélodie bien incarnée et qui nous retient comme un fil conducteur.

Un changement est à noter cette fois-ci : la relative lourdeur de la basse d’AJ Annunziata qui se fait un peu plus présente. C’est particulièrement éloquent sur Sapphire et Way Out. Cette dernière avec les fûts de batterie qui sont martelés avec une rythmique légèrement anormale fait aussi partie des beaux moments de So Numb.

Même si le groupe ne surprend pas outre mesure sur l’album, ils sont loin de faire du surplace. Fernbeds est l’une des pièces qui proposent des sonorités nouvelles pour Sannhet. C’est plus lourd et ça rappelle certaines pièces de Known Flood. La basse lente s’installe avant que les atmosphères jouées au clavier ne viennent alléger l’ensemble. C’est là que se trouve le génie du groupe. Il crée des oppositions sonores qui jamais ne jurent. La noirceur qui habite Fernbeds est tout à fait appropriée et laisse un beau souvenir derrière elle. Le groupe en fait de même avec Salts, mais dans un tout autre registre. Si la précédente donnait une certaine lourdeur nouvelle, celle-ci joue plutôt dans des sonorités plus dynamiques et quasiment électroniques. Ça fonctionne à merveille.

C’est un autre album réussi pour Sannhet qui continue de nous offrir des compositions de qualités avec des univers sonores riches. Le groupe réussi à éviter le surplace créant des paysages sonores variés qui appellent à la transcendance et le plus grand que soi.

Ma note: 7,5/10

Sannhett
So Numb
Profound Lore Records
43 minutes

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Critique : EMA – Exile in the Outer Ring

Erika M. Anderson, anciennement de Gowns, lançait récemment son troisième album solo. En 2014, elle avait fait paraître le réussi The Future’s Void et on la retrouve qui présente un album qui s’inscrit dans la linéarité du précédent. Elle offre un électro-folk qui inclue des éléments de drone et de musique plus expérimentale.

EMA n’est pas le genre à écrire un album simplement pour écrire un album. La jeune femme originaire du Dakota du Sud a décidé d’ici lancer un brûlot politique qui décrit une certaine frange de la société. EMA voulait humaniser le « white trash » américain qui scande des slogans antisémite et raciste. N’allez pas croire pour autant qu’elle cautionne les agissements ou les idées de ces groupuscules extrémistes. Elle s’est inspirée du film This Is England qui met à jour les profondes blessures des gens qui se réfugient dans des groupes du genre, tel que La Meute au Québec. Bref, EMA s’adresse peut-être à ses compatriotes, mais on peut aussi prendre quelques notes pendant qu’on y est.

Elle a affirmé que c’est son album le moins mainstream et certainement le plus politique à date. Elle n’a pas tort. Même si EMA a toujours abordé la chose politique d’une façon ou d’une autre dans ses albums, elle n’en a jamais fait le cœur de la création. Elle prend cette haine qui habite certains individus et la renvoie dans ses textes comme dans I Wanna Destroy :

« We got no meaning, no gleaming, no proof
We’re arbitrary, we’re temporary, we are the kids from the void »
I Wanna Destroy

Elle n’en profite pas non plus faire le procès de tout un chacun. Elle choisit parfois de se plonger dans la peau de la personne pour exprimer son désarroi comme le fait 33 Nihilistic and Female. Cette pièce qui n’est pas sans rappeler par moment l’esthétique sonore des débuts de Marilyn Manson, permet à EMA de coucher une impasse sur une trame bruyante à souhait où le drum machine et son écho est l’une des rares choses qui structure l’ensemble.

La clé d’écoute de l’album dans son ensemble se retrouve sur Where the Darkness Began qui explique ce sentiment de détresse qui se transforme en violence face à des cibles extérieures alors que la blessure est intérieure. Outre ce texte direct par rapport au voyage qu’elle nous fait prendre sur Exile in the Outer Ring, EMA réussi à éviter les pièces qui moralise ou disent trop ouvertement ce dont elle traite.

C’est dans l’ensemble réussi pour EMA, même si parfois, les trames sont un tantinet brouillonnes. Breathalyzer est un bon exemple : un son de drone, un drum machine avec écho plutôt simplet et quelques effets de synthés pour meubler tout ça avec Anderson qui chante par-dessus. Ça manque un peu de variété dans les compositions et les sonorités utilisées pour celle-ci. À l’exception de Down and Out qui est une bouffée d’air frais à travers tout ça. Par contre, ça contribue à nous emporter dans ce sous-sol délabrer et déprimant dans lequel EMA nous invite.

Ma note: 7,5/10

EMA
Exile in the Outer Ring
City Slang Records
42 minutes

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Critique : Igorrr – Savage Sinusoïd

La formation de… breakcore baroque? L’art de l’étiquette est désuet ici, disons donc simplement : « le multi-instrumentiste et producteur français Igorrr nous présentaient, il y a quelques semaines, son quatrième opus, Savage Sinusoïd, qui fait suite au très bon Hallelujah. » Les ingrédients de base sont les mêmes qu’auparavant : du drill’n’bass, des références très assumées au baroque, du gros métal sale et une bonne touche d’humour. Parce que veux, veux pas, passer d’une cantate à un blast beat méga violent, ça provoque ça au début, le rire. Bref, c’est assez unique merci! Et ce, autant en studio qu’en live, où la scène est occupée par Igorrr aux électroniques, un batteur, une chanteuse baroque et un chanteur métal selon les règles de l’art soient maquillés comme s’il venait de quitter Behemoth.

La postproduction s’améliore beaucoup d’album en album depuis Moisissure. Alors qu’Hallelujah atteignait déjà des sommets en ce sens pour Igorrr, surtout au niveau des sons de batteries et de la fluidité du mix au cours des changements drastiques de sections, Savage Sinusoïd va encore un peu plus loin avec une production qui sonne foncièrement énorme.

La composition (qui, dans ce style, va de pair avec la postproduction) est très bien maîtrisée à quelques petits égards près, digne de ce à quoi le producteur nous a habitués. Il continue de nous montrer à quel point il est polyvalent, capable de pondre autant une pièce aux apparences très romantiques — Problème d’émotion — que du drum and bass selon les règles du style, et ce en gardant toujours sa touche personnelle très près de lui. Vraiment, analysé plus en profondeur, cet album comprend des petits bijoux de progressions harmoniques et de mélodies. Sa grande culture musicale transparaît partout où il s’aventure. Au point de vue sonore, l’album, comme ses prédécesseurs, est coloré d’une variété inhabituelle d’instruments : en plus des instruments « normaux » qu’il utilise régulièrement — comme la batterie, la guitare, l’accordéon et le clavecin —, Igorrr a abordé dans sa carrière la sitar, la harpe et la flûte à bec ainsi que l’oiseau, la chèvre, la poule et même l’aspirateur. Houmous est même basée sur un riff en 7/4+9/4 à l’accordéon qui est repris plus tard en chiptune par une NES… Et tout ça, c’est sans parler des innombrables transformations qu’il opère sur ses instruments habituels!

Mais justement, c’est dur de mettre de l’ordre dans tout ça. Souvent, Igorrr s’en remet à l’humour pour justifier certains choix, et c’est probablement la plus grande lacune du projet à mon avis. Tous ses albums sont un mélange de pièces sérieuses et humoristiques — certaines pièces sont même les deux à la fois — et ça enlève beaucoup à la cohérence ainsi qu’à la pertinence de ses œuvres. L’humour est un bon prétexte pour faire quelque chose d’aussi singulier; de cette manière, le producteur peut aisément justifier certains de ses choix esthétiques aux auditeurs non initiés, rendant plus accessible sa musique. Par contre, une fois habitué à l’hétérogénéité de sa musique, on commence à vouloir plus de sérieux et moins de niaiseries. Igorrr nous montre dans ses pièces les plus sérieuses de quoi il est capable, de quelle cohérence il sait faire preuve. Rendu là, l’humour n’est plus une justification, mais bien une béquille qui, dans certains cas, peut handicaper une pièce au complet. Un bon exemple de ce phénomène est la pièce leud, majoritairement sérieuse et grandiose, qui se termine avec un arpège mineur joué à la flûte à bec comme un enfant le ferait. Le seul effet de ce choix esthétique, c’est de briser l’inertie de la pièce — et donc trois secondes de flûte détruisent ce que les trois dernières minutes ont construit.

Autre petit bémol à l’œuvre : l’album n’est pas de la même consistance du début à la fin. Apopathodiaphulatophobie et Va Te Foutre sont toutes deux mal (ou plutôt pas) développées alors que Robert est une sorte d’expérimentation décousue qui explore de façon discutable le dubstep. Certains passages sont très intéressants, d’autres pas du tout… Ça a au moins le mérite d’être un essai intriguant qui pourrait avoir de très intéressantes répercussions dans le futur. Au Revoir aurait pu paraître bien meilleure si elle n’avait pas été suivie de ces trois pièces décevantes, et surtout si la transition entre Robert et celle-ci avait été mieux exécutée. Bref, l’album finit sur une note décevante.

C’est bien fâcheux tout ça, mais ça n’en fait pas un mauvais album en soi. Il n’est plus nécessaire de le préciser après HUIT ANS d’activité, mais Igorrr est dans les producteurs les plus originaux actifs présentement, et son style déstabilisant le rend plus intéressant que bien d’autres choses. Oui, de toujours prendre les choses avec légèreté est pour moi une lacune considérable dans le travail du Stratsbourgeois, mais cette lacune n’est pas propre à l’album, mais bien à l’artiste. Quand on écoute l’œuvre comme Igorrr voudrait qu’on l’écoute, c’est-à-dire avec humour, Savage Sinusoïd est un assez bon album, avec comme unique problème considérable la cohérence de la fin. L’album est réussi : il est très bien produit, bien composé et n’est pas redondant par rapport à ses albums précédents, adoptant une optique plus métal cette fois. Vraiment, la seule façon de rendre Igorrr meilleur pour moi, c’est de le rendre sérrrieux.

Ma note: 8/10

Igorrr
Savage Sinusoïd
Metal Blade Records
40 minutes

http://www.igorrr.com/