Électronique Archives - Le Canal Auditif

Critique : Black Asteroid – Thrust

Le producteur états-unien Bryan Black a commencé sa carrière en musique comme designer sonore au Paisley Park Studios, propriété du légendaire Prince. On aurait pu s’attendre à ce que ça lui donne envie de composer du funk et du soul, mais non, il évolue plutôt sur la vague rock industriel des années 90 en tant que membre des projets Haloblack et XLOVER, et participe également à la formation du super groupe H3llb3nt. Il fait partie du projet MOTOR, duo plus près du techno industriel, et crée finalement son projet solo Black Asteroid vers 2011. Avec celui-ci, il enchaîne les simples et EPs jusqu’à publier son premier album en juillet dernier, intitulé Thrust. On y retrouve une techno crue, dénudée d’enjolivures surproduites, combinée à un darkwave appelé à être joué à un volume élevé.

La vitesse d’oscillation du synthétiseur saturé ouvre la pièce-titre de façon expérimentale, comme un moteur qui prend de la vitesse après chaque coup de défibrillateur. Black Moon fait croiser deux séquences analogiques figées dans un kick, ponctué par un son de synthé tordu avec Weisley Eisold (Cold Cave) qui propose une prestation vocale bien plus rigide que dans son projet. Le rythme dansant un peu militaire sert de base à la structure EBM, qui fait penser à une réinterprétation plus agressive de Eisbaer (1981). Howl reprend exactement la même structure, bien que mixée de façon à alléger et clarifier la masse sonore autour de la voix de Nika Roza Danilova (Zola Jesus). La séquence de départ est excellente et l’efficacité du duo est fort appréciable, mais ça s’estompe à mi-chemin lorsque la pièce entière se répète sans vraiment aller plus loin.

La techno Space Junk se contente de peu pour établir un bon rythme accompagné par des sonorités dissonantes de modulations de fréquences; simple et efficace. Tangiers ouvre sur un son de synthèse saturé qui mène à un rythme techno et une performance à l’accent exotique de l’artiste française Michèle Lamy. Metal Drums commence sur une suite rythmique réverbérée qui se déplace d’octave en octave, la forme techno se développe jusqu’à la caisse claire qui accélère pour annoncer un changement de segment; la forme devient vite prévisible, mais est néanmoins parfaitement adaptée à un party rave.

L’impulsion analogique doublée d’un kick sec donne suite avec Here Comes Fear, probablement la piste la plus solide et convaincante de l’album avec Eisold également à la voix. Moon ralentit le tempo sur une ponctuation entre des percussions et du bruit blanc filtré, la synthèse analogique vient répondre aux impulsions rythmiques sans trop créer de ligne mélodique, ça reste abstrait et un peu expérimental. Sun Explodes revient avec Eisold à la voix, sur un ton particulièrement post-punk, monté comme des échantillons fixés dans une structure industrielle. Chromosphere conclue dans une atmosphère post-apocalyptique durant laquelle la saturation et la distorsion déforment et reforment les séquences synthétiques, un peu comme du dark acid.

On s’en doute, la production de Thrust est impeccable, Black a réussi à garder ça simple en jouant savamment avec les niveaux de saturations et d’effets pour tout faire vibrer de façon claire et directe. Il y a certains passages répétitifs qui rallongent plus qu’ils ne développent, mais on pardonne facilement quand on réalise que le résultat est aussi efficace que du techno maximaliste, même s’il n’est préparé qu’avec la moitié des ingrédients.

MA NOTE: 7/10

Black Asteroid
Thrust
Last Gang Records
44 minutes

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Critique : Liars – TFCF

Depuis l’aventure difficile de son deuxième album, Liars a la grande qualité d’obéir à son inspiration et de s’autoriser à essayer toutes les idées, du sublime au ridicule. Le groupe mené depuis le départ par Angus Andrew a su bâtir une identité particulière, reconnaissable par des rythmes agressifs et hoquetant et par la juxtaposition d’angoisse déroutante et de sentimentalité désarmante.

Le groupe a été un quatuor le temps d’un album, puis un trio pendant les six suivants, dont le plus récent Mess en 2014, que j’avais jugé sévèrement dans les pages du Canal. Comme pour confirmer que Mess était la fin d’une époque, le groupe vite s’est fractionné. Le batteur Julian Gross est parti peu de temps après le lancement de Mess, puis cette année, Angus Andrew a perdu son collègue de longue date Andrew Hemphill aux mains des raisons habituelles à leur âge : priorités familiales et manque général d’inspiration.

La vie d’Angus Andrew a elle aussi été chamboulée par des changements : il est rentré vivre dans son Australie natale pour passer du temps avec son père mourant, il a eu lui aussi un enfant, et il s’est établi dans la nature sauvage, dans une maison sans eau courante. Malgré tout, il choisit de faire durer le nom Liars et de composer et enregistrer ce nouvel album seul. Si le passé de Liars nous garantit une chose, c’est qu’Andrew tentera de se réinventer en abordant ses idées sans peur, advienne que pourra. Et c’est bien ce qui se passe; reste à voir cependant qui voudra s’y soumettre en tant qu’auditeur.

TFCF représente très bien la nouvelle réalité d’Andrew : un artiste dont la vie a été bousculée, et qui se retrouve pour la première fois seule dans son processus créatif, sans partenaire sur qui faire rebondir ses idées. D’où l’image choisie en guise de pochette : Angus Andrew en mariée, s’épousant lui-même. C’est brave, mais reste que le travail de filtrage qui s’opère dans une collaboration était très bénéfique à Liars, et l’enlever de l’équation a des effets ravageurs.

Même les moments où Andrew semble tenir une idée prometteuse, et il y a plusieurs moments du genre sur l’album, des maladresses viennent faire des éclaboussures malsaines. Tout finit par avoir l’air d’un brouillon, d’une idée lancée en l’air sans souci de la faire durer, voire de parodies d’idées saugrenues, du flamenco à la power-pop.

On peut choisir d’y entendre une représentation fidèle de ce qu’Andrew traverse : la solitude, le regret, la confusion. C’est artistiquement valable, mais pas plus écoutable. Et si Liars demeure un projet solo par la suite, il faut bien qu’Andrew passe par une phase d’apprentissage et d’expérimentation seul. On attend donc d’entendre la suite avant de baisser les bras, mais on ne reviendra pas de sitôt à TFCF.

Ma note: 5/10

Liars
TFCF
Mute Records
38 minutes

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Critique : Paupière – À jamais privé de réponses

Paupière est débarqué avec son premier EP, Jeunes instants, en janvier 2016 après quelques spectacles donnés à Montréal. Ce projet attirait l’attention tout d’abord à cause de ses membres bien connus dans la communauté artistique de la métropole : Pier-Luc Bégin de We Are Wolves, Julia Daigle issue des arts visuels et Éliane Préfontaine aussi comédienne. Le résultat de leur association versait dans l’électro-pop qui tire ses influences du new wave tout en y ajoutant une bonne dose de poésie et de textes qui rappellent la chanson française.

L’EP était bien, quoique pas exceptionnel. On y trouvait quelques bons premiers jets de mélodie, mais ça manquait de raffinement. Sur À jamais privé de réponses, c’est une tout autre chose. L’album fait le pont parfait entre la chanson et l’électro-pop à coup d’airs intoxicants, de percussions intéressantes et claviers scintillants et mélodieux. Le trio livre un album bien calibré qui nous rassasie sans nous soûler avec un 43 minutes où ils évitent les faux pas.

Aux travers de mes paupières
Je perçois l’univers
D’une autre manière
Même si ça m’indiffère
De voir le monde à l’envers
D’une autre manière
D’une autre manière

Le refrain de la première chanson d’À jamais privé de réponses explique un peu ce qu’est Paupière. Un trio de romantique, dans le sens Lamartinesque du terme, qui exprime à travers ses chansons un monde qu’ils ne comprennent pas totalement. Sans jamais tomber dans la critique sociale comme telle, Paupière se pose bien des questions sur eux-mêmes et sur cette société qui les entoure sur Cours toujours.

L’amour détient une place de choix dans leurs préoccupations. Sans elle emprunte des éléments au cold wave en rajoutant des claviers saturés et une mélodie franchement efficace. L’échange de voix entre Bégin et Préfontaine fonctionne à merveille. Brûler Bruyamment prend un chemin plus atmosphérique alors que Julia Daigle démontre ce qu’elle est capable de faire vocalement sur Les fleurs.

Et j’ai déjà
Des prétendants
Tinder fera
Le choix pour moi
Les fleurs

Parce que même si Paupière chante l’amour contemporain, c’est beaucoup plus au niveau des relations désenchantées de la vingtaine qu’ils s’aventurent. Parce qu’encore qu’on ait la clé des sous-vêtements de quelqu’un, cela ne veut absolument pas dire que la porte de son cœur est ouverte.

Tout ça pour dire que Paupière n’a pas raté son coup avec À jamais privé de réponses. Le groupe fait une entrée par la grande porte et saura plaire aux publics des deux côtés de l’océan. Le trio maîtrise bien ses mélodies et compose avec goût, ce qui donne des tubes aux multiples facettes intéressantes.

Ma note: 8/10

Paupière
À jamais privé de réponses
Lisbon Lux
43 minutes

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Critique : Odesza – A Moment Apart

Le duo américain Odesza s’est taillé une place de choix dans la scène musicale électronique grâce à leurs deux premiers albums intitulés Summer’s Gone et In Return. Ils mélangent habilement les influences électroniques et pop pour créer des chansons taillées sur mesure pour la piste de danse. Voici qu’ils lançaient le 8 septembre leur troisième album titré A Moment Apart.

Harrison Mills et Clayton Knight sont un phénomène. Ils emplissent les salles de spectacle plus vite que leurs ombres. Encore une fois, nous en avons eu un bel exemple avec la tournée qui s’arrêtera à Montréal les 17 et 18 novembre. Il a fallu peu de temps pour qu’une salle comme le Metropolis (2 300 de capacité) se remplissent au maximum de sa capacité, forçant le promoteur, Evenko, à ouvrir une deuxième soirée. Mais qu’est-ce qui les rend si attirants alors qu’ils ne jouent même pas à la radio commerciale?

Eh bien, Odesza a trouvé le moyen d’adapter ce que Moby avait mis de l’avant au début des années 2000 et de perfectionner le style. A Moment Apart fera tourner les yeux à certains mélomanes qui y trouveront trop d’éléments convenus et à la limite quétaines par moment. Mais Mills et Knight ont su perfectionner une recette qui mélange les mélodies de la musique pop avec des trames électroniques bien construites. Higher Ground sur laquelle chante Naomi Wild ou encore Line of Sight sur laquelle chante WYNNE et Mansionair sont de bons exemples de leur talent pour allier les deux. On sent tout de même un peu trop l’influence de Moby sur Late Night et Meridian qui ressemble beaucoup à Porcelain de Moby dans le traitement des voix par rapport à la musique.

Malgré ces quelques similitudes qui nous rappellent que nous ne sommes jamais vraiment à l’abri de nos influences, A Moment Apart est très réussi. Across the Room sur laquelle chante Leon Bridges fait belle figure, même si on pense encore un peu à Moby (est-ce que je vous ai parlé des similitudes avec Moby?). La plus aérienne Just A Memory sur laquelle chante Regina Spector fait le travail. On peut en dire autant de l’entraînante Show Me qui est cadencée avec minutie.

Dans l’ensemble, malgré les terrains convenus sur lesquels s’aventure Odesza, il est difficile de ne pas taper du pied et dodeliner de la tête. On comprend mieux pourquoi le duo joue à guichet fermé partout où il passe. Et malgré ces mélodies qu’on a déjà entendues ailleurs, les trames sont si bien construites qu’il est difficile de leur en tenir rigueur. Ce n’est peut-être pas la musique la plus intellectuelle sur le marché, mais c’est parfait pour aller se perdre dans une foule et danser jusqu’à la déshydratation.

Ma note: 7/10

Odesza
A Moment Apart
Foreign Family Collective
60 minutes

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Critique : Pierre Kwenders – Makanda at the End of Space, the Beggining of Time

José Louis Modabi, alias Pierre Kwenders, lance son deuxième album intitulé Makanda at the End of Space, the Beggining of Time. Le Canado-Congolais avait déjà bien fait avec Le Dernier empereur bantou paru en octobre 2014. Alors que son premier centrait surtout ses efforts de compositions sur une musique électro franchement canadienne et québécoise, Makanda se rapproche de son Congo natal.

Pierre Kwenders puise beaucoup plus dans la rumba congolaise et la soul africaine champ gauche pigeant un peu chez William Onyeabor. La filiation avec ce dernier reste mince malgré tout, Kwenders propose une musique très actuelle dans le son et les compositions. Makanda at the End of Space, the Beggining of Time est foncièrement sensuel, travaillé avec minutie et franchement réussi.

On salue le travail de réalisation que Tendai Baba Maraire (Shabazz Palaces) a effectué sur Makanda. D’ailleurs, l’autre moitié du duo apparaît sur la chanson-titre qui mélange les langues dans les paroles et les styles dans la musique. Des percussions africaines sur lesquelles des chœurs féminins se plaignent presque, un rap simple, mais efficace Palaceer Lazaro et une petite guitare à mi-chemin entre le blues et le rock. Ça fonctionne très bien. On est content d’y retrouver aussi la réussie Woods of Solitude parue en avril dernier sur laquelle la voix de Kwenders donne l’impression d’un doux velours légèrement mélancolique.

Ce qui ressort de Makanda, c’est que Pierre Kwenders s’est fait sensuel. Et pas à peu près. Tout d’abord, il livre une chanson qui est digne d’être la trame d’un film porno des années 70 avec Sexus Plexus Nexus. N’allez pas croire qu’elle est mauvaise. Il faut du talent pour livrer dans la même chanson, une guitare avec du wah-wah, une grosse basse cochonne et du saxophone sans jamais tomber dans le pastiche quétaine. C’est un tour de force réussi. Et ça n’arrête pas là. Kwenders transpire les hormones sur la sensuelle Zonga, un duo avec Tanyaradzwa. J’ai beau ne pas comprendre les paroles, j’ai comme l’impression que cette histoire se termine sous les couvertures. À ces deux chansons se rajoute RendezvousKwenders invite la reine de son cœur à se faire une date à Paris. Rien de moins.

D’un bout à l’autre, ça fonctionne pour Pierre Kwenders sur Makanda qui invite aussi Kae Sun sur La La Love. Si Le Dernier empereur bantou était plaisant pour les oreilles, Kwenders se permet d’aller beaucoup plus loin sur Makanda. Il n’a pas peur de s’aventurer dans des zones moins faciles et usuelles de la musique, particulièrement pour le Québec. Le résultat est une salve de grooves infectieux et de ritournelles qui nous restent en tête. Makanda veut dire « force » en tshiluba, on peut dire que ça va très bien comme nom à l’album.

Ma note: 8,5/10

Pierre Kwenders
Makanda at the End of Space, the Beggining of Time
Bonsound
47 minutes

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