Électronique Archives - Le Canal Auditif

Critique : Automat – Ost West

Jochen Arbeit, Achim Färber et Georg Zeitblom ont fondé le projet électro allemand Automat en 2011, en offrant un mélange de dub et d’électro atmosphérique comme trame sonore au thème des migrations humaines. Ils ont publié leur premier album éponyme en 2014, avec Lydia Lunch, Genesis Breyer P-Orridge et Blixa Bargeld comme invités. Ils ont continué avec Plusminus, l’accent étant mis sur l’esthétique rétro analogique nous rapproche de Kraftwerk, mais mélangé avec du dub; un pur délice. Le trio est revenu en novembre dernier avec le dernier chapitre de leur trilogie sur les migrations, Ost West, et un sens du mouvement irrésistible.

Ost s’ouvre sur une arpège de basse analogue; le rythme acoustique trip-hop donne le tempo pendant que la masse synthétique se développe comme un solo jazz. Fabrik der Welt commence par avoir un effet sur la main et fait monter le volume après seulement quelques secondes d’écoute. La base techno de la signature rythmique est incroyablement groovy, et n’a même pas besoin de changer tellement les variations sont efficaces. On tape du pied jusqu’à la fin, guidé par les échantillons trafiqués, comme des réverbérations d’annonces de station de métro.

Pour sa part, Tränenpalast ralentit la cadence sous une forme trip-hop/post-rock, et épaissit la sauce avec une couche d’effets sonores rétro colorée; ça se conclut de façon expérimentale. Yuko calme davantage les oreilles, collées dans le fond d’un sofa dans une soirée lounge; la boucle se déploie lentement, accompagnée par la guitare et les échantillons de voix. Puis, West propose une fabuleuse structure électro funk et donne envie de sortir un « yeah! » en faisant une steppette de pieds à la James Brown.

Europa donne suite à Fabrik der Welt en terme de cadence irrésistible, de contretemps funk qui font se déhancher, et de répétition techno pop; n’oubliez jamais les clappements de main, c’est rassembleur et d’une étonnante efficacité. Tempelhof revient à une base dub, lente et réverbérée à volonté; la mélodie se manifeste par fragments, relégués en écho derrière la batterie. Transit conserve une part de dub et y ajoute des percussions tribales; plus lourde, la pièce sert de trame à une danse autour d’un feu.

Bien qu’il y ait une certaine abstraction dans la musique d’Automat, on y trouve un thème qui va au-delà du dub et du techno, relatif au côté nomade des humains, de leur mobilité, des migrations et des transports qui se sont développés en conséquence. Ça donne un tout homogène qui groove bien plus que les deux précédents albums, et qui accompagne à merveille un trajet en métro. À écouter quotidiennement pour donner du rythme à votre routine.

MA NOTE: 8,5/10

Automat
Ost West
Bureau B
43 minutes

http://www.automatmusik.de

Entrevue avec Valaire

Il y a plusieurs concerts intéressants qui se donneront dans le cadre de Montréal en Lumière. L’un de ceux-là est celui de Valaire. La formation électro-jazz-funk revient sur scène à Montréal après avoir lancé Oobopopop en septembre dernier. LP Labrèche s’est entretenu avec Luis Clavis pour parler des derniers mois, du spectacle qui arrive et de la vie!

L’an dernier, le groupe avait offert une prestation inusitée qui combinait le film Elvis Gratton et leur musique. Cette année, c’est autour de leur plus récent opus que se concentrera leur approche. « C’est la continuité du show qu’on a lancé avec l’album. À Montréal, on avait juste fait un spectacle dans un bar, histoire de faire un lancement plus intime. On voulait mettre le party dans les places où on jouait. » Ce spectacle plus intime, la formation l’a amené dans quelques bars de la province. Maintenant, la bande se sent prête à passer à une autre étape, celle des plus grandes scènes. Après le Club Soda le 1er mars, la formation amènera son spectacle en région pour ensuite se préparer pour l’Europe et les festivals cet été. « On va ressortir quelques vieilles tounes parce qu’à date, on se concentrait sur les nouvelles chansons. »

Pour ce nouveau spectacle, ils ont de nouveau collaboré avec Brigitte Poupart. « Elle était partie à New York pendant six mois. Dès qu’elle est revenue, on l’a appelé et on a commencé à travailler sur le spectacle. » Cette relation entre le groupe et la metteure en scène date de 2010. La chimie passe bien entre les deux et Poupart est une créatrice hors pair. Après leur retour sur scène à Montréal, le groupe ira se promener en Europe. « On a un nouveau booking en Angleterre et on veut les impressionner. On part pour un trois semaines, mais un trois semaines bien rempli. On va faire autant de spectacles qu’on faisait normalement en six semaines, mais en la moitié du temps. Ça sera plus guerrier, mais on aime ça. »

Et si vous vous demandez (moi j’étais encore dans le noir) pourquoi la bande a lâché le « Misteur », eh bien, la réponse est assez simple : « On a fait ça en même temps que le lancement du premier extrait d’Oobopopop. Premièrement, entre nous on s’appelait Valaire depuis des années parce que le « Misteur » était un nom qui nous venait de Cégep en spectacle. On était tanné aussi que les gens charcutent le nom. C’était aussi un petit vent de fraîcheur pour nous. » Il existe même un vidéo de Marc Arcand qui défonce le « Misteur », mais est incapable de détruire le Valaire. Pour le voir, c’est par ici.

Oobopopop sonnait plus ensoleillé que Bellevue, et Clavis l’explique avec le processus de création. « La tournée de Bellevue, c’était un spectacle plus froid. On avait envie de ramener du soleil. On est parti en Louisiane ensemble en février dernier. On y a vu pas mal de spectacles qui nous ont inspiré l’utilisation des cuivres sur l’album. C’était vraiment la meilleure façon de composer. On créait la semaine et on allait voir des spectacles la fin de semaine. Par la suite, ça s’est fait naturellement pour l’enregistrement. » Parions que ces rayons de soleil se rendront sur scène le 1er mars prochain. Valaire est reconnu pour ses spectacles enlevants et celui du Club Soda risque fortement d’honorer leur réputation.

http://www.montrealenlumiere.com/fr/Programmation/Activite/7111

http://valaire.mu/fr/

Critique : Sampha – Process

Après nous avoir fait danser en prêtant sa voix aux albums du DJ/producteur britannique SBTRK, le chanteur et producteur Sampha lance son premier album, Process. Attendu avec impatience, le chanteur nous propose de la soul aux accents électronique. L’album par excellence d’électro intimiste de l’année, jusqu’à présent.

La qualité la plus marquante de ce premier effort c’est la voix de Sampha. Non pas sa puissance, mais plutôt sa facilité déconcertante à nous transporter par sa vulnérabilité. C’est à partir de cette vulnérabilité que tout l’album est conçu. C’est l’anxiété du chanteur qui transparait à la première écoute, il est constamment à fleur de peau. Certains y verront peut-être une tendance mélodramatique. Personnellement, il me fait penser aux meilleures chansons pop des années 80, notamment à la pop baroque de Kate Bush. Un des meilleurs exemples de cette influence du kitsch des années 80 est Timmy’s Prayer dans laquelle la cornemuse apparaît à certains moments. Je ne pensais jamais être ému par un son de cornemuse… encore moins dans un morceau pop, mais étonnamment, ça fonctionne parfaitement.

Ce qui ressort après la voix c’est l’omniprésence du piano. Autant dans l’ambiance instrumentale que dans les paroles, les touches blanches et noires sont les outils, ou les confidents, favoris du chanteur. Quand ce n’est pas le piano droit, (No One Knows Me) Like The Piano ou Me Inside, ce sont les synthétiseurs qui sont à l’honneur dans Incomplete Kisses et What Shouldn’t I Be ? . Bien que le piano soit inévitable, des percussions dynamiques font partie intégrante de Process. La dansante et inquiétante Blood on Me rappelle d’ailleurs l’atmosphère des albums de SBTRK. Parfois en une seule pièce on passe de la danse à une musique dépouillée pour laisser place à l’intimité. Des va-et-vient qui évitent à l’album la redondance.

J’anticipe déjà la liste de fin d’année de Pitchfork, Sampha ne sera pas loin du top 10 si l’on se fit au retour en force du R’n’B des années 80 l’année dernière. Malgré que cette galette est attendue avec impatience par une myriade de magazines post-hipster du web, donnez-lui une écoute. Outre les sonorités du moment, il se trouve dans ce premier effort solo de Sampha dix mélodies chantées avec véracité qui dépasseront aisément les modes. Du moins, je suis certain que j’écouterai encore (No One Knows Me) Like The Piano longtemps après la publication de cette chronique.

Ma note: 8,5/10

Sampha
Process
Young Turks
41 minutes

http://sampha.com/

Critique : Age Coin – Performance

Age Coin est un projet électro-industriel formé de Kristian Emdal et Simon Formann, deux membres de la scène underground danoise, bien ancrée à Copenhague. Leur premier album, Perceptions (2013), comportait deux pièces industrielles dont l’atmosphère s’apparentait à un conduit d’aération dans un bunker scandinave. C’était sombre et froid et n’avait pas vraiment de lien avec leur passé post-punk.

À l’écoute de leur deuxième album Performance, sorti en janvier sur Posh Isolation, on remarque tout de suite une différence dans le montage des pièces, plus courtes et nombreuses que sur Perceptions. Le duo a profité de l’occasion pour mettre en perspective leurs débuts drone et noise et se rapprocher du IDM et du techno. Ils conservent donc une part de froideur électronique, mais lui donne également une part de chaleur humaine avec ses passages interprétés, dans lesquels il y a une intention, un geste qui donne du groove aux séquences numériques.

Le bourdonnement lointain, la basse dubstep et les percussions réverbérées d’Esprit ouvrent grandes les portes de l’usine dans laquelle se déroulera l’album. Raptor accélère le rythme et propose un profil mélodique plus développé, quelque part entre du house et du IDM. La palette d’échantillons agrémente superbement bien le rythme et lui ajoute un côté croustillant, et givré.

Domestic I marque une pause avec son ambiance mécanique accompagnée d’un violoncelle; ça se rapproche de l’improvisation et de la musique mixte. La pièce conserve son étrangeté jusqu’à la fin et détonne par son ton expérimental. Damp reprend la balle au bond envoyée par Raptor avec sa structure tribale texturée par des échantillons métalliques. La progression est excitante, particulièrement à partir du kick ponctué par un échantillon d’expiration.

Monday donne suite à Esprit avec son flow dubstep, les textures bruitées claquent à proximité et créent un contraste avec la basse oscillante; pendant que les percussions réverbérées nous gardent bien placés au milieu de la chaine de montage. Comme la première, Domestic II a l’effet d’un interlude, moins expérimental, mais aussi près de la musique mixte avec une prestation au piano trafiquée par de la distorsion et du noise de mauvaise connectique. Protein termine l’album de façon plus dense, comme du IDM à la frontière du techno, avec une petite intention jazz dans les contretemps.

J’ai trouvé Performance bien plus captivant que son prédécesseur, non pas parce que leur côté drone et noise soit moins intéressant, mais bien parce qu’ils ont ajouté une trame complète de rythmes à l’avant qui déplace la trame ambiante vers l’arrière. L’autre aspect très plaisant à écouter est la spatialisation, superbement bien exécutée, du clic collé sur l’oreille droite à l’impact dans le fond de l’entrepôt manufacturier. Les fans d’Egyptrixx et Objekt vont adorer, si ça peut vous donner une idée.

MA NOTE : 8/10

Age Coin
Performance
Posh Isolation
32 minutes

http://poshisolation.net/products/age-coin-performance-lp-pre-order

Critique : Brandt Brauer Frick – Joy

Brandt Brauer Frick est un trio allemand formé de Daniel Brandt, Jean Brauer et Paul Frick, trois musiciens de formation classique qui ont eu envie de faire du techno avec des instruments acoustiques. WTF dites-vous? C’est une réaction normale face à l’ingéniosité du projet, d’autant plus qu’ils s’approprient une forme musicale comparativement froide et la réanime en lui donnant un souffle organique.

Leur premier album You Make Me Real (2010) faisait exactement cela (à l’exception de quelques sons de claviers analogiques) en construisant des boucles polyrythmiques teintées de jazz. Une version live sous la bannière The Brandt Brauer Frick Ensemble proposait le trio accompagné de sept musiciens, rassemblés à nouveau en studio pour enregistrer Mr Machine (2011); la précision des arrangements et le mixage est à faire baver n’importer quel haut-parleur. Miami (2013) annonçait tout de même un gros changement avec ses chanteurs invités entourés de pièces instrumentales; une moitié techno acoustique et une moitié jazz spontanée qui tirait chacune l’album de son côté. BBF nous est revenu en octobre dernier avec Joy (2016) et en trio auquel s’ajoute un chanteur (montréalais!) qui s’appelle Beaver Sheppard; que vous connaissez peut-être à travers son projet Co/ntry en duo avec David Whitten.

À la première écoute, on ressent un décalage. Durant la pièce You Can Buy Me Love, les percussions semblent en compétition avec le chanteur tellement elles prennent de l’espace. Society Saved Me réussit mieux à combiner la voix et la musique; les arrangements classiques servent de contrepoids à la sonorité industrielle et Sheppard ponctue le tout de façon plus convaincue.

Holy Night reprend ce rajustement et l’élève au sommet de l’album; le chant est parfaitement intégré dans la structure rythmique, le duo crée une atmosphère d’urgence, comme s’il fallait désamorcer une bombe à retardement. Oblivious donne suite avec ses cuivres un peu comiques et un Sheppard théâtral, fataliste, qui nous rapproche de la performance expérimentale. Away from My Body conclut le disque avec intensité et le sentiment de course contre la montre. À la fin, on est un peu essoufflé pour le chanteur tellement sa voix de tête s’est démarquée de ses passages parlés.

Je dois vous avouer que Joy s’écoute comme le premier album d’un side-project tellement Sheppard colore chaque pièce avec son ton de poète nonchalant. Ce qui saute aux oreilles est le contraste entre son interprétation qui fait low-fi et les arrangements musicaux vraiment concis. Réunir trois Allemands de formation classique et un poète montréalais low-fi est ingénieux, et nous donne une moitié d’album de laquelle on devient dépendant, et une autre qui prend un peu plus de temps à apprivoiser.

MA NOTE: 7,5/10

Brandt Bauer Frick
Joy
!K7 Records
41 minutes

https://www.facebook.com/BrandtBrauerFrick