Critiques

Mdou Moctar

Afrique Victime

  • Matador Records
  • 2021
  • 42 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Mdou Moctar est un auteur-compositeur-interprète et un guitariste-virtuose résident d’Agadez au Niger. Le musicien s’est fait connaître en Afrique de l’Ouest grâce à des enregistrements propagés à l’aide de cartes mémoires, via des téléphones portables. C’est ainsi que Christopher Kirkley, le fondateur de la maison de disques Sahel Sounds, a pu mettre la main sur l’un de ces enregistrements.

Sur-le-champ, Kirkley s’est mis à la recherche de Moctar. Il l’a finalement trouvé et contacté. Croyant à un canular, il a semble-t-il raccroché rapidement au nez de l’Américain. Ce dernier, insistant, lui a demandé ce qu’il pourrait faire concrètement pour lui prouver toute la sincérité de sa démarche. Moctar lui aurait alors exigé une nouvelle guitare. Le Nigérien est un guitariste gaucher. Dans cette région du globe, les guitares « gauchères » sont excessivement rares. Pour lui prouver sa bonne foi, Kirkley lui a fait parvenir une Fender Stratocaster… et c’est ainsi que la carrière de cet artiste a pris son envol. Depuis, Moctar a fait paraître quatre longs formats, dont l’excellent Ilana : The Creator, paru en 2019.

La semaine dernière, l’artiste nous proposait Afrique Victime, une première sortie sur le réputé label états-unien Matador. Moctar déteste la froideur des studios d’enregistrement. Il a donc convoqué ses accompagnateurs, Mikey Coltun (basse), Souleymane Ibrahim (batterie) et Ahmoudou Madassane (guitare rythmique) dans un village nigérien afin d’élaborer ses nouvelles chansons pour ensuite les enregistrer devant public. C’est la clameur des habitants du village que vous entendrez en introduction de Chismiten.

Certes, ce musicien de génie nous escorte dans les sentiers balisés du blues touareg — un genre musical popularisé par la formation culte Tinariwen — mais il ajoute à son arsenal des ascendants folk rock remémorant les balbutiements de Steve Gunn, du rock psychédélique à la King Gizzard and the Lizard Wizard, en plus de revendiquer l’émancipation de l’Afrique subsaharienne de tous ces colonialistes qui voudraient voir cette région « rentrer dans le rang ».

Moctor nous présente des chansons totalement décontractées qui misent uniquement sur ses propres compétences et celles de ses acolytes. Afrique Victime est une véritable leçon de rock fédératrice, puissante et frénétique. Plus ramassé que ses précédents efforts, l’instrumentiste nous offre une création pyrotechnique, un véritable feu d’artifice sonore. Moctor fait carrément la barbe à une horde de rockeurs occidentaux qui vide ce genre musical de sa substance indocile…

Ce nouvel album nous fait entendre un artiste en pleine maîtrise de son art. Chistmiten est un bijou d’afroblues psychédélique. Taliat fait danser. Tala Tannam et Layla font planer. Mais la pièce de résistance d’Afrique Victime est sans contredit la pièce-titre. Pendant un peu plus de sept minutes, la locomotive Moctor roule à fond à l’aide d’un crescendo accéléré qui dessuinte magnifiquement les conduits auditifs. Mais c’est d’abord et avant tout le jeu de guitare fiévreux de l’instrumentiste, évoquant à la fois Jimi Hendrix, Stu Mackenzie (King Gizzard and the Lizard Wizard) et John Dwyer (Oh Sees) qui épate.

Afrique Victime est une détonation rock comme il s’en fait trop peu. Un disque infatigable qui marque un tournant majeur dans la carrière de ce grand musicien. Ne soyez pas surpris de le voir parcourir l’Occident dans une panoplie de festivals. Et selon nos sources, en concert, c’est de la bombe… et ça s’entend clairement !

Un vrai de vrai qui subjuguera sous peu la planète au grand complet.