La Sécurité
Bingo!
- Bella Union / Mothland
- 2026
- 31 minutes
Presque trois ans jour pour jour après leur premier album Stay Safe!, le quintette montréalais La Sécurité tourne le boulier pour une autre soirée avec Bingo!.
La pochette de Melissa Di Menna, également membre du groupe, met efficacement en image la musicalité de l’album. Ce collage néo-dada à l’esthétique post-punk DIY, où une figure évoquant Snoopy arbore une fourrure imprimée d’une grille de bingo sur un dégradé criard, se révèle étrangement harmonieux. Ce contraste entre dissonance et cohésion s’entend aussi sur l’album. Aux lignes de basse efficaces, insistantes et franchement démentes de Félix Bélisle s’accroche un assemblage de synthétiseurs, de guitares texturées et de fragments sonores divers, brassé par de dynamiques jeux de percussions.
Avec cet album, on pense au dance-punk de Yeah Yeah Yeahs dans cette manière de rendre la dissonance dansante, mais là où le trio new-yorkais le polit en structures assez formatées, La Sécurité laisse libre cours au chaos, à la manière des B-52’s.
L’album, majoritairement chanté en anglais, contient plusieurs textes nés d’improvisations en studio, qui racontent un quotidien lucide et mordant à travers des thèmes comme la santé mentale (Power Snoozer), l’autonomisation des femmes (Princesse), les relations dysfonctionnelles (Deny), l’attrait addictif des nouvelles relations (Chill Pill), la déstigmatisation du travail du sexe (Trixie) et la banalité du quotidien (Ketchup).
Est-ce que ça va? Ça va et toi?
— Ketchup
Cette spontanéité d’une partie des textes fait écho à celle de certaines compositions, comme Nah Nah et Princesse, nées dans l’urgence à la suite de jams où les membres s’échangent les instruments. Cette dernière, certainement la plus douce et planante de l’album, déploie un charme rétro bien dosé avec son collage de guitares éthérées, de sons dissonants et de fragments de paroles en français et en anglais. La section rythmique, formée par la basse et la batterie, vient structurer l’ensemble et dynamiser le morceau par touches, ajoutant du mouvement.
D’ailleurs, sur Bingo!, tout semble partir de la section rythmique : les lignes de basse agissent comme un boulier, encadrant des fragments musicaux qui se fracassent les uns contre les autres. Les percussions sont la manivelle qui agite ce boulier, tantôt lentement, tantôt frénétiquement.
Snack City ouvre le bal sur un groove de basse sous adrénaline, des guitares grinçantes et une batterie en constante propulsion. Éliane Viens Synnott récite dans un spoken word une série de jeux sur la nourriture qu’elle a écrit sur un joint à la bouche. Née pour le plancher de danse, Deny suit avec son rythme four to the floor un groove de basse entraînant et des fragments mélodiques accrocheurs.
Ce qui frappe d’une pièce à l’autre, c’est cette manière de bâtir à partir de motifs simples, souvent un groove de basse, pour ensuite les faire exploser. C’est notamment le cas sur les titres les plus dance-punk comme Power Snoozer et Bingo. Sur Power Snoozer, la batterie, d’abord contenue, finit par injecter une impulsion euphoriquement chaotique alors que Bingo détourne l’attention vers le ludique et l’étrange, pour un virage art-punk.
Chill Pill en deuxième moitié d’album, joue sur la dissonance et l’instabilité émotionnelle, avec un jeu de guitare quelque part entre le son de It’s Never Over (Hey Orpheus) d’Arcade Fire et un collage art punk qui s’effrite, alors que sur Trixie, la voix prend une dimension plus mélodique. Nah Nah compacte tout en deux minutes d’urgence narquoise, pendant que Ketchup ramène le quotidien à son absurdité répétitive, presque vide.
Si tu penses que t’as une chance t’es fou, fou, fou
— Nah Nah
Au final, Bingo! fait danser au rythme de boules qui s’entrechoquent avant chaque pige, orchestrant un collage de fragments sonores maîtrisé sur des lignes de basse qui sont pour moi le véritable bijou de l’album. Un album de post punk taillé pour les after bingo.