Chroniques

Patrick Vian

Bruits et temps analogues

vian-tt-width-500-height-500-lazyload-0-fill-0-crop-0-bgcolor-FFFFFF«Tout ce qui n’est ni une couleur, ni un parfum, ni une musique, c’est de l’enfantillage.»
– Boris Vian, L’Herbe rouge

En ce mois d’octobre qui marque la fin de la course électorale, on aura sans doute fortement envie de revenir à nos sens après avoir tenté pendant des mois de se faire une raison. Pour inonder notre ouïe de sons du bon vieux temps, je vous propose de revisiter deux disques mettant en vedette Patrick Vian qui sont parus respectivement en 1971 et 1976: Sarcelles-Lochères et Bruits et temps analogues.

Répondons d’emblée à la question qui se pose dès que l’on tombe sur le patronyme Vian: s’agirait-il du fils du célébrissime auteur et joueur de trompette français Boris? Affirmatif. Nous parlons bien ici de l’œuvre musicale de Petit Bison, fils de Bison Ravi (l’une des anagrammes de Boris Vian), auteur du classique L’Écume des jours. Si le père de Patrick Vian est décédé très jeune, soit à 39 ans, alors que son fils n’était âgé que de 17 ans, il est évident que la curiosité et le talent hors du commun de Baron Visi ont eu une influence décisive sur le destin de sa progéniture et plus particulièrement sur la curiosité sans bornes que Vian fils nourrira toute sa vie.

Patrick Vian a été tour à tour guitariste, compositeur de musique électronique, ingénieur de son, animateur de radio libre et passionné de science-fiction, de synthétiseurs et de machines de toutes sortes. On ne s’étonnera donc pas que son roman préféré écrit par son père soit L’Herbe rouge, œuvre qui propose un savant mélange de science-fiction, de psychanalyse et d’humour noir.

La première formation dont Vian fils sera à l’avant-scène en tant que guitariste et chanteur se nommait Red Noise et n’a fait paraître qu’un seul long jeu en 1971 sur l’étiquette Futura Records, écurie au sein de laquelle on retrouve quelques uns des musiciens phares de la scène jazz de l’époque, dont François Tusques, Anthony Braxton, Steve Lacy et Jacques Thollot, mais aussi quelques groupes expérimentaux qui préconisent l’hybridité des genres, comme Fille qui mousse et Mahogany Brain. Le groupe Red Noise se formera dans la foulée des événements de Mai 68 et proposera une musique libre, fortement inspirée du jazz, du free jazz et du rock progressif, dont l’inventivité, l’attitude punk de ses membres et la structure anarchique des compositions seront immortalisées sur l’album Sarcelles-Lochères.

L’album recense une série pièces courtes entrecoupées d’interludes de free jazz de quelques secondes et se clôt sur une longue pièce de dix-neuf minutes intitulée Sarcelles c’est l’avenir; titre pour le moins dérisoire si l’on pense à ce qu’est devenu le quartier Lochères à Sarcelles, soit une enclave constituée de «barres d’immeubles» que les promoteurs du projet présentaient pourtant comme une «ville nouvelle» lors de sa constitution dans les années 50.

Une liberté totale s’entend dès les premières notes de l’album (un laisser-aller pourrait-on dire), qui ne sont pas des notes à (im)proprement parler, mais plutôt les bruits d’un soulagement de vessie dans un cabinet d’aisances; une entrée en matière bien sentie qui donne le ton à la ritournelle bancale qui s’ensuit. On peut supposer qu’au lendemain de grandes périodes d’agitation sociale, certains éprouvent plus que d’autres le besoin de revenir à la base et aux fonctions vitales, besoin inscrit en filigrane dans ce premier opus de Patrick Vian et dont on peut déduire le caractère viscéral à la lecture de quelques titres douteux comme Cosmic Toilet Ditty, Caka Slow – Vertebrate Twist et Galactic Sewer Song.

Sarcelles-Lochères a été réédité en 2014 par Souffle continu records, étiquette récemment lancée par l’incontournable disquaire parisien du même nom qui se spécialise en musiques underground. D’ailleurs, les amateurs d’enregistrement rares dont les originaux sont épuisés et souvent introuvables ne peuvent que se réjouir de voir poindre de plus en plus d’étiquettes qui proposent des rééditions de qualité permettant de redécouvrir et d’écouter certains joyaux oubliés du patrimoine musical.

Si Sarcelles-Lochères n’est pas exactement un joyau ni un «trésor» oublié, il témoigne tout de même d’une totale absence de considération pour la bienséance et les attentes présumées d’un hypothétique auditeur. On passe d’une chanson donnant l’impression que des gars soûls se sont emparés de micros, à une improvisation de prog/folk à l’anglaise, à un interlude de saxophone free jazz, à une pièce de jazz plus convenue, à un deux minutes de guitare minimaliste à la fin duquel deux voix endormies fredonnent mollement, à une pièce plus funky… Ces courts tableaux et motifs semblant au final servir de préambule au long jam de vingt minutes qui clôt l’album et qui se termine dans un délire sonore ponctué de percussions tribales et de cris primaux. Un peu comme si les membres du groupe avaient essayé de construire un édifice qui se tient, avant de se rendre compte que l’improvisation s’imposait d’elle-même de toute façon. Comme s’ils avaient finalement refusé de faire un album. Cela dit, si Sarcelles-Lochères se voulait un témoignage à la fois cru et ambigu de la désillusion et du ras-le-bol de l’époque, il sombrera assez rapidement dans l’oubli.

C’est l’album Bruits et temps analogues, paru en 1976, qui saura ravir les oreilles pointues des amateurs de rock cosmique. Seul et unique disque paru sous le nom de Patrick Vian, on y découvre une instrumentation touffue agrémentée de percussions tribales et de synthés tantôt planants, tantôt envahissants, sur fond de basse funky et de trouvailles sonores qui culminent dans la pièce Tunnel 4, Red Noise. Un album fortement inspiré de la kosmische musik qui joue habilement de l’opposition entre nos envies tribales et galactiques, un ovni égaré dans le passé.

Comme on construit des édifices dont la vocation souhaitée à l’origine peut voler en éclats au contact de la dure réalité, il fallait passer par Sarcelles-Lochères pour arriver à Bruits et temps analogues. Comme il faut se convaincre que la liberté existe pour accepter de s’imposer des contraintes. L’avenir s’est incarné dans Bruits et temps analogues que l’on écoute de préférence à l’horizontale, la nuit, à la lueur d’une lava lamp bien réchauffée au préalable, mais on devrait se souvenir de l’état d’esprit plus brut, plus insouciant, qui lui a pavé la voie.

Bruits et temps analogues a été réédité par Staubgold en 2013.

http://www.staubgold.com/en/album/136/bruits-et-temps-analogues/

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