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Critique : Hollerado – Born Yesterday

Au printemps 2013, j’avais fait la critique de l’album titré White Paint de la formation originaire d’Ottawa nommée Hollerado. Pas un disque mémorable, tant s’en faut. Beaucoup trop de compromis afin de plaire aux radios rock FM A Mare Usque Ad Mare. Par la suite, le quatuor a proposé 111 Songs; un projet où un fan pouvait envoyer ses coordonnées au groupe avec une ou deux histoires personnelles à raconter. Hollerado a ainsi créé 111 chansons qui s’inspiraient directement des confessions de leurs fervents admirateurs.

4 ans après White Paint, les Canadiens sont de retour avec un nouvel album que je qualifierais de proverbial retour aux sources. Sans être la révolution, on y entend un groupe totalement dynamisé. Ce Born Yesterday, malgré les références aveuglantes à Weezer (voire Brick Wall) et quelques incursions dans l’électro-rock à la Duran Duran (voire Grief Money) fait le travail.

Un bon album de cols bleus qui satisfera l’amateur de rock canadien. En char, les fenêtres baissées, avec une bonne boîte de Timbits sur la banquette arrière et un café un lait un sucre, ça se prend bien. Et pour apprécier votre « ride » de prolétaire, je vous invite à monter le son, lorsque s’entamera I Got You. Impossible de résister.

Cela dit, mon propos pourra sembler méprisant aux âmes qui n’en ont que pour la feuille d’érable, mais je suis sincère. Très peu de groupes détiennent cette capacité de créer du bon pop-rock radiophonique et, avec ce Born Yesterday, Hollerado s’élève au-dessus de la mêlée. La réalisation est léchée, comme il se doit, mais n’amenuise en rien l’explosivité des chansons. Chacun des refrains, sans aucune exception, est accrocheur et le groupe brasse juste assez la cage pour demeurer captivant, et ce, sans s’aliéner le mélomane à temps partiel qui a envie de fuir la réalité… les fenêtres baissées avec une boîte de Timbits !

En plus des chansons mentionnées précédemment dans le texte, Hollerado tire bien son épingle du jeu avec Éloise qui évoque le rock de Tom Petty & The Heartbreakers. If It Is Love est juste assez « fromagé » pour rassembler la multitude, sans perdre ce je-ne-sais-quoi de crédible. J’insiste sur le « je-ne-sais-quoi de crédible »…

De manière objective, Hollerado a conçu un album qui plaira à ses admirateurs et qui respecte parfaitement les codes du pop-rock mercantile. Bon. Est-ce que je prêterai l’oreille régulièrement à ce Born Yesterday ? Pas vraiment. J’ai des choses plus productives à faire que de me mettre à triper ma vie sur Hollerado. Donc, aucun danger que vous me rencontriez dans un Tim Horton près de chez vous.

Ma note: 6/10

Hollerado
Born Yesterday
Royal Mountain Records
37 minutes

http://www.hollerado.com/

Critique : White Reaper – The World’s Best American Band

Quand un groupe rock a le culot de titrer son album The World’s Best American Band, il se doit de livrer la marchandise… même si j’ai très bien saisi la pointe de sarcasme qui se cache là-dessous. Basé à Louisville, Kentucky, la formation menée par Tony Esposito – pas l’ancien goaler des Blackhawks de Chicago – propose une sorte de garage rock fédérateur comportant quelques moments plus « punk ». En vérité, White Reaper est tout simplement un quatuor pop-rock qui fait semblant de grafigner…

En 2015, la bande avait lancé White Reaper Does It Again qui voyait la formation arpenter les sentiers déjà balisés par de vieilles moppes comme les Who, les Clash, les Stones et les Replacements. Il se fait bien pire comme ascendants. Tout réside bien sûr dans le rendu général et sur ce premier effort officiel, on pouvait affirmer que White Reaper avait bien enfilé ses bottes de travail. Qu’en est-il alors de ce The World’s Best American Band ?

Ce disque débute bien mal avec une foule en délire qui accueille le groupe qui, lui, y va de sa racoleuse chanson titre parfaitement « arena rock ». Après une Judy French qui sonne comme du sous-Replacements, c’est l’inutile Eagle Beach qui sévit et qui sonne comme du sous-Strokes. Ç’a en dit très long, n’est-ce pas ? Aucune hargne, un riff de culottes courtes, une mélodie quelconque, cette chanson, c’est du rock à l’état de mort-vivant.

Par la suite, de Little Silver Cross jusqu’à Party Next Door, nos faux rockeurs se prennent pour un Bruce Springsteen gonflé à l’hélium (déjà que The Boss en format rock, c’est assez pompeux, merci). Parmi les navets à ajouter à cette exhaustive liste, Tell Me, qui évoque les pires moments du hard rock à spandex des années 80, est une pure perte de temps auditive.

En contrepartie, quand Esposito et ses acolytes y mettent toute la gomme, on découvre un groupe capable d’une certaine fougue. Le refrain explosif dans Daisies et la très New York Dolls, intitulée Another Day, font la preuve par mille que si White Reaper laissait en plan leurs ambitions mercantiles afin de brasser la baraque pour vrai, on pourrait être agréablement surpris.

The World’s Best American Band est l’exemple probant de ce qui tue le pop-rock depuis de nombreuses années. White Reaper, c’est du rock tout aussi doux que du vrai coton, aussi bien-dire que c’est de l’anti-rock ! C’est ce que ça donne lorsque la priorité est mise sur la possibilité d’élargir son auditoire plutôt que sur une interprétation juvénile et un son rentre-dedans. Un autre groupe victime de sa vision à court terme.

Bref, comme vous pouvez le constater, j’ai une plus grande affection pour l’ensemble de la carrière de Tony Esposito, le gardien de but, que pour le travail de songwriter de Tony Esposito, le meneur de White Reaper. Si vous avez envie d’écouter du rock passé à la moulinette du marketing, grand bien vous fasse. Ça me fera plaisir de vous laisser en compagnie de White Reaper

Ma note: 4,5/10

White Reaper
The World’s Best American Band
Polyvinyl
31 minutes

https://whitereaperusa.com/

Critique : Tei Shi – Crawl Space

On attendait le premier album de Tei Shi avec impatience. L’Argentolienne nous avait déjà livré deux EP savoureux : Verde et Saudade. Valerie Teicher, de son vrai nom, n’a que rarement pu s’enraciner. Pendant son adolescence, elle a vécu à Bogotá, à Vancouver et à Montréal. Finalement, elle s’est exilée à Boston pour étudier à Berklee en musique. Par la suite, elle s’est installée à Brooklyn. Tei Shi fait de la pop sensuelle qui flirte avec le R&B et l’indie-rock sur laquelle elle chante avec une voix sur le souffle, comme si elle nous chuchotait ses ritournelles aux oreilles.

Crawl Space est son premier album et sort via une maison de disque alors que ses sorties précédentes étaient entièrement indépendantes. Le nom de l’album est une référence à un endroit l’on se cache en petite boule. Teicher a souvent dû s’adapter à un nouveau milieu et c’est un thème récurrent sur l’album. Le tout est couché sur des trames variées et intéressantes pour la plupart.

Tei Shi possède une voix assez unique. Par moment, elle se rapproche un peu du timbre de voix d’Emily Haines particulièrement sur Baby qui ressemble à s’y méprendre à certaines chansons de Metric. La mélodie vocale et l’instrumentation sont calquées sur le groupe canadien. Say You Do pour sa part ressemble un peu plus à ce que font Chvrches, Grimes ou encore Jessie Ware. Même si Teicher chante avec panache, ces quelques chansons donnent l’impression qu’elle n’a pas encore complètement trouvé sa voix.

Par contre, elle nous livre aussi quelques pièces assez solides, merci! L’intoxicante Keep Running montre à quel point elle maîtrise l’organe vocal. Elle passe d’une voix veloutée et fantomatique à une puissance contrôlée pendant le refrain. Sur Justify, avec beaucoup de simplicité elle livre ces paroles à l’ascendant féministe :

« Justify me now
Just, justify me now
Justify me now
Just what I need now
Just define me now
Just, just define me now
Just define me now
Just what I need now »
— Justify

Des paroles simples, mais qui portent le poids de la situation des femmes dans le monde de la pop, alors qu’elles sont souvent prises sous le grappin d’un vieux business man qui cherche à faire de l’argent en profitant de sa beauté. Year 3K pour sa part approche la vie avec beaucoup plus de simplicité avec une touche de néo-soul et c’est très réussi.

Tei Shi nous offre un premier album bien plaisant à classer dans la même catégorie de pop qu’un Chairlift. C’est de la pop légèrement marginale portée par une chanteuse plus que capable. Teicher nous livre plusieurs chansons fortes et malgré les quelques moments où l’on doute de sa direction artistique, c’est tout de même du bonbon pour les oreilles.

Ma note: 7/10

Tei Shi
Crawl Space
Downtown Records
47 minutes

http://www.tei-shi.com/

Critique : Julien Sagot – Bleu Jane

Après avoir été un idéateur sonore de grande importance au sein de la formation Karkwa, Julien Sagot a entamé une intéressante carrière solo. L’aventure a débuté en 2012 avec l’excellent Piano Mal. Déjà à l’époque, Sagot nous proposait une pop résolument champ gauche et sincère qui détenait une signature forte, et ce, malgré les ascendants spectraux à la Patrick Watson qui caractérisaient ce premier effort. Avec Valse 333, disque paru l’année suivante, le multi-instrumentiste confirmait d’une éloquente manière qu’il était bel et bien là pour durer.

Ce que j’aime par-dessus tout chez Sagot, c’est cette mixture de références musicales françaises (Bashung, Murat, Arthur H, etc.) et de pop expérimentale qui n’a rien à envier aux meilleurs du genre. Bref, l’artiste est une magnifique bébitte dans le paysage sonore québécois souvent si consensuel…

C’est aujourd’hui même que paraît Bleu Jane, une nouvelle offrande attendue de la part de Sagot. Coréalisé avec l’aide de l’arrangeur et ingénieur de son Antoine Binette Mercier, l’excentrique créateur nous présente encore un disque hors norme qui épouse une panoplie de styles, souvent au sein d’une seule et même chanson, et qui conserve une cohérence exemplaire. Un exploit en ce qui me concerne.

Cordes, claviers, percussions, rythmes électros se marient à la perfection et donnent l’impression d’entendre un Angelo Badalamenti sous amphétamines ou encore un Alain Bashung en format électronique. Original, étrange, éclectique, et tout de même harmonieux, le parisien d’origine, qui a passé la majeure partie de son existence à Montréal, fait ici la preuve par mille qu’il est un artiste de calibre international, rien de moins. Ce gars-là mérite amplement de sortir du minuscule Québec et d’exploser à la face du monde tant son art est différent, certes, mais totalement incarné. Sagot ne sonne comme personne et sur la durée, ce talent finira par payer, croyez-moi.

Tout au long des 30 minutes que vous passerez en compagnie de ce Bleu Jane, vous alternerez entre des atmosphères post-surf, post-punk, caribéennes, latinos, rock et orchestrales. Les ruptures rythmiques sont aussi nombreuses que déstabilisantes et Sagot trouve toujours le moyen de nous garder captifs. C’est grâce à son travail mélodique subtil que ce disque maintient un bon degré d’intelligibilité.

Impossible de ne pas être charmé par le groove hypnotique qui caractérise Ombres portées, par les incursions caribéennes/latinos évoquées dans Bleu corail électrique, par la voix trafiquée de Sagot et le piano jazzistique de cinglé dans Vacille, par les percussions tribales en introduction de la chanson Les racines du mal ainsi que par la galopante pièce titre.

Compte tenu de la foisonnante production musicale à laquelle on assiste depuis quelques années, je ne saurais trop vous conseiller de tenter votre chance avec la pop atypique de Julien Sagot. D’album en album, cet avant-gardiste met à profit son immense talent afin de nous emmener ailleurs. Sincèrement, ce musicien m’impressionne au plus haut point. Concevoir une pop aussi singulière dans un marché comme le nôtre, c’est une prouesse. Bleu Jane est une œuvre prodigieuse créée sans aucune prétention… et ça, c’est très rare !

Ma note: 8,5/10

Julien Sagot
Bleu Jane
Simone Records
30 minutes

http://sagot.ca/

Critique : Geoffroy – Coastline

Geoffroy Sauvé est un autre artiste qui s’est d’abord fait connaître pour son passage à La Voix. Parce qu’il faut le dire, même si ces émissions faites sur mesure pour plaire à un public matantisé, certains bons interprètes s’y font remarquer. On peut penser à Charlotte Cardin, Matt Holubowski et Laurence Castera. Geoffroy est sans doute le premier de qui nous avons parlé. Il avait fait paraître un EP bien intéressant en 2015, Soaked in Gold, sous la bannière Bonsound. Près d’un an et demi plus tard, il nous arrive avec un album complet.

Le jeune homme fait dans l’électro-pop R&B, puisant ses influences chez Sohn, Chet Faker et plus près de nous Kroy et Milk & Bone. Sa livraison est beaucoup plus pop et généralement conservatrice dans sa construction de chanson. Par contre, le son lui est rafraîchissant et très efficace. Inspiré par ses voyages, Geoffroy nous donne souvent l’envie de tout lâcher pour aller explorer les contrées de la terre que nous n’avons jamais vues sur Coastline.

Ses airs sont mélodieux à l’os et intoxicants à souhait. Il est difficile de rester de marbre devant Sleeping on My Own et son refrain velouté. C’est forgé dans le même tissu que les gros succès américains de la dernière année. Il est difficile de ne pas tracer un parallèle avec DJ Snake, Major Lazer et Diplo qui nous ont offert Lean On. Trouble Child a des petits accents de groupes anglais tels que Breton et Foals, mais sans le côté éclaté des compositions.

On trouve sur Coastline, une très appréciable collaboration avec Fjord intitulé As Long. C’est l’une des chansons qui ressort résolument du lot. On trouve aussi une collaboration avec Men I Trust qui respire le « cool » à plein nez. Dans Pusherman, Geoffroy s’attaque un à un style un peu plus funk et ça lui va bien. C’est groovy et rythmé. Raised By the Wolves est aussi plutôt efficace avec sa trame dynamique et poignante.

Dans l’ensemble Coastline est un pop album d’electro-pop. Son principal défaut est ses constructions conservatrices des chansons qui gardent pour la plupart la bonne vieille formule couplet-refrain-couplet-refran-bridge-refrain. Par contre, même avec ce petit désagrément, ça reste un album qui amène un vent de fraîcheur sur la pop québécoise. Gageons qu’on entendra encore longtemps parler de Geoffroy, avec raison! Et puis, pour le moment ça donne envie de vivre de nouvelles aventures et de voyager à l’autre bout du monde.

Ma note: 7,5/10

Geoffroy
Coastline
Bonsound
41 minutes

http://www.bonsound.com/fr/artiste/geoffroy/