Half Japanese - Perfect - Le Canal Auditif

Half Japanese – Perfect

Half JapanesePrenons ici une situation hypothétique: deux amis passionnés de musique se réunissent lors d’une fête bien arrosée. Un débat éclate sur la valeur phénoménologique d’une œuvre lorsqu’elle est prise hors de son contexte sociohistorique. Paradoxalement, ce débat philosophique, prenant des airs d’ébats sexuels de diptères, finit par étourdir ses participants avant de tergiverser vers une autre avenue: «Quel est le rôle de la technique dans le processus de création artistique? Et plus encore, doit-on conclure que la valeur intrinsèque d’une œuvre est amoindrie lorsqu’elle a été produite par un artiste ne maîtrisant pas parfaitement les outils lui permettant de créer?»

Il va toujours y avoir un petit fin finaud qui attendra ce moment clef pour s’insérer dans la discussion en vue de rabâcher encore une fois les oreilles de tout le monde avec la virtuosité de Mike Portnoy. C’est à ce moment que, lorsque les astres sont bien alignés, quelqu’un dans la pièce fera cette interjection bien envoyée: «Hé! Mais qu’en est-il de Jad Fair?».

En effet, qu’en est-il de Jad Fair et de son lègue signé Half Japanese? Pour le commun des mortels, le bordel musical produit par cet énergumène ayant déjà affirmé «the only chord I know is the one that connects the guitar to the amp» ne revêt en aucun cas le caractère rarissime d’ingéniosité d’un virtuose. Pourtant, à l’instar de plusieurs de ses contemporains issus de l’âge d’or du post-punk (1978-1984 selon le gourou Simon Reynolds), Half Japanese aura tout de même réussi à influencer directement la destinée d’un nombre important d’ambassadeurs du rock alternatif qui s’en inspireront subséquemment (Nirvana, Sonic Youth, Pavement, Teenage Fanclub, etc.). Tout cela grâce aux concepts d’originalité, de créativité et d’authenticité. Ce n’est pas rien!

Le retour d’Half Japanese l’an dernier avec l’album Overjoyed – un premier effort en 13 ans – avait pourtant de quoi rendre plusieurs d’entre nous sceptiques. Heureusement, Overjoyed s’est avéré être une réussite, tant sur le plan de la forme que du contenu. Half Japanese nous proposait alors un disque honnête enrobé d’une production beaucoup plus soignée qu’à l’habitude. Bien que cette nouvelle approche semble se distancer de l’héritage lo-fi du groupe, on peut difficilement discréditer la démarche qui a le mérite d’infuser au chaos d’antan un nouvel ordre sans pour autant perdre tout caractère subversif.

La formation de Jad Fair vient tout juste de récidiver en nous proposant cette fois Perfect, un disque offrant une remarquable cohérence avec Overjoyed. On reconnaît immédiatement une production plus léchée qui n’efface en rien les grandes lignes stylistiques du groupe. On se sent rapidement en terrain connu avec That Is That qui juxtapose la voix éternellement juvénile de Jad Fair aux guitares saturées de Sluggett et Hobbs. Les amateurs de The Modern Lovers seront par ailleurs ravis à l’écoute de la géniale You And I qui rappelle sans détour les airs tristement perdus de ce grand groupe malheureusement trop souvent oublié. C’est cependant avec Hold On qu’Half Japanese atteint véritablement sa vitesse de croisière en nous balançant au visage un riff de guitare parfaitement rythmé canalisant l’énergie inespérée d’un Fair vieillissant mais ô combien résilient. Un peu plus loin, le sexagénaire réussira même à transformer une simple balade (Listen To Your Heart) en un morceau rempli d’attitude! Il faut le faire, quand même!

Au final, permettons-nous ici une phrase un peu facile: n’étant pas exempt de faiblesses, Perfect n’est évidemment pas un album parfait. On pourrait affirmer, avec une certaine justesse, que ce disque ne révèle aucune grande surprise. Ajoutons à cela qu’il est tout à fait compréhensible que les penchants cow punk de la formation ne soient pas «la tasse de thé» de tout le monde (par exemple, pensons ici à Perfect ou à We’ll Go Far). Mais qu’à cela ne tienne, les légendes de la première garde du mouvement post-punk n’ont définitivement pas dit leur dernier mot. Parlez-en à Jad Fair, mais aussi à John Lydon, David Thomas et Colin Newman. On espère cependant que leurs voix continueront à inspirer de nouvelles générations de musiciens talentueux qui prioriseront davantage l’esprit critique aux clics sur les réseaux sociaux. Car, éventuellement, les phares s’éteindront et la relève devra poursuivre cette importante quête visant à traduire en musique l’irréversible «désenchantement du monde».

Ma note: 8/10

Half Japanese
Perfect
Joyful Noise Recordings
36 minutes

jadfair.org

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