Critique : Xiu Xiu - Forget - Le Canal Auditif

Critique : Xiu Xiu – Forget

Ça fait depuis le début des années 2000 que Xiu Xiu, mené par Jamie Stewart, génère un torrent d’indie rock malaisant. Plus que l’abondance de sa musique cependant, c’est la sensibilité unique de Stewart qui le rend intimidant pour bien des auditeurs. Xiu Xiu ne fait pas qu’accorder une place à la laideur et à l’inconfort, il en fait ses sujets de prédilection, les plaçant sur un piédestal pour mieux les scruter avec un enthousiasme clinique et froid. Sa perspective est si dénuée de compromis que quand je l’entends utiliser des éléments musicaux invitants, je le soupçonne de les utiliser sarcastiquement, pour exposer ce qu’ils ont de simpliste, et pour exposer du coup ma propre vulnérabilité. C’est « sick », j’en suis conscient, mais c’est l’énorme force de Stewart.

Je comprends donc aisément quiconque a été intéressé par Xiu Xiu puis a fini par s’en distancier. C’est un groupe exigeant. Pas reposant. Et de moins en moins prévisible, si l’on se fie à son œuvre récente. Il y a eu des albums-concept noise, des trames sonores, des albums de reprises, et l’an dernier une réinterprétation fort intéressante de la bande originale de Twin Peaks. Stewart et ses acolytes touchent à un éventail de plus en plus large de musique et semblent particulièrement inspirés et rafraîchis sur ce nouvel album, le premier long jeu de Xiu Xiu entièrement original depuis Angel Guts en 2014.

Dès la première pièce, la collaboration du rappeur et danseur « queer » Enyce Smith brouille les cartes et me fait me poser toutes sortes de questions. Est-ce que Stewart pense que les rimes vulgaires, colériques et sans profondeur de Smith sont un ajout intéressant à sa musique? Est-ce plutôt un contrepoids à sa propre propension à être si dramatique? Est-ce une façon de secouer son auditoire cisgenre hétérosexuel? L’album se termine à l’opposé par un monologue infiniment plus touchant de l’artiste trans « homocore » Vaginal Davis, une description monocorde d’une personne déracinée, traitée comme un objet, maltraitée, maintenant de peine et de misère une façade de plaisir. Stewart tente-t-il de trouver ce qui unit diverses sortes de malaise et de marginalisation? Et pourquoi la pochette présente-t-elle le mot arabe pour « oublier » (Forget) en rose sur bleu poudre? Stewart veut déranger, résolument, mais déranger qui?

Je ne trouve pas de réponses claires dans cette mare de métaphores, mais quand un artiste provoque de telles questions tout en créant une musique captivante, je lui accorde volontiers le bénéfice du doute. Et musicalement, Xiu Xiu n’a jamais couvert autant de terrain, et avec autant de maestria, qu’avec Forget. Comme sur ses premiers albums, Xiu Xiu rappelle encore le synthé-pop et le post-punk des années 80, mais les exercices de bruit et d’ambiance que Stewart a menés depuis quelques années viennent grandement enrichir ce que produit son groupe.

Comme je disais, Xiu Xiu est un groupe exigeant. Son meneur Jamie Stewart semble être exigeant envers lui-même aussi, et 15 ans après son premier album, il ne montre aucun signe d’être à bout de forces ou à court d’idées.

Ma note: 8,5/10

Xiu Xiu
Forget
Polyvinyl Records
44 minutes

http://www.xiuxiu.org/

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