Critique : Philippe B - La grande nuit vidéo - Le Canal Auditif

Critique : Philippe B – La grande nuit vidéo

Trois ans après le célébré Ornithologie, la nuit, Philippe B nous présente cette semaine La grande nuit vidéo. Un cinquième album solo qui pige dans le langage et l’imaginaire du cinéma, la pop américaine des années 70, les soirées « Netflix and chill » en couple et surtout l’essai L’Espèce fabulatrice de la romancière albertaine Nancy Huston, dont est tiré le thème principal de ce nouvel album : notre rapport à la fiction à travers le prisme du couple au quotidien. D’où vient cette projection fictive qui, par exemple, pousse des amoureux à se blottir sous les couvertes pour… regarder d’autres couples s’entredéchirer dans leurs fictions préférées? Que peut-on apprendre sur nos relations par la fiction que l’on consomme?

C’est le genre de réflexion que nous propose monsieur B au fil de cette grande nuit vidéo. Un panorama sans complaisance des départs incertains, grands vertiges et petits doutes propres à l’amour-brasier qui s’est transformé, fonction du temps, en nouvel épisode « qu’on fera jouer demain ».

Musicalement, l’artiste se tient généralement dans ses terres, le texte bien à l’avant-plan, campé sur cette voix de raconteur, toute en proximité, qui fait l’essentiel du travail mélodique. Les épisodes sont, le plus souvent, bien dépouillés : il s’y présente souvent seul, guitare ou piano sous les doigts. L’affaire est toujours intime, une tradition chez lui, mais s’ajouteront ici et là jusqu’à seize musiciens aux cordes dans des élans orchestraux qui campent aussi bien l’interlude que l’épilogue (Le Monstre du lac Témiscamingue, Les disparus).

L’addition la plus lumineuse de ce nouvel effort, cependant, est celle de Laurence Lafond-Beaulne, du duo Milk & Bone. Curieusement, malgré la longue feuille de route menant à ce cinquième album, voici les trois premières collaborations chantées en bonne et due forme pour Philippe B – un arrimage que l’on souhaite bien voir se reproduire. La chimie est irrésistible et donne lieu à quelques-uns des meilleurs moments de l’album, dont Sortie/Exit et Rouge-gorge, cette dernière déjà immortalisée par un sublime vidéo signé Raphaël Ouellet. À voir et à entendre!

Coup de cœur également pour la belle sensibilité folk sur Interurbain, sorte de lettre envoyée à cet ami d’enfance qui passe ses jours sur le « lac au Témis », alors que l’auteur « trouve l’amour… à taverne Chez Baptiste ». Bien des plumes marient le mal du pays et la bonhomie de feu de camp en tombant dans le ringard. C’est justement le grand talent de Philippe B de savoir parler de l’anecdotique en le rendant familier, en surlignant dans nos épisodes quotidiens cette chaleur qu’on prend trop rapidement pour acquise.

Dans cet exercice de réflexion sur la fiction et le couple, c’est la maturité et le bon angle de réflexion qui font de La grande nuit vidéo une œuvre particulièrement réussie, et un des meilleurs albums de chanson parut au Québec cette année. L’amour dans sa mécanique quotidienne, brutalement ordinaire, est un sujet trop souvent mal abordé, guetté par le piège de la nostalgie teintée sépia qui tourne à vide. Un piège qu’évite avec brio Philippe B, qui encore une fois démontre l’étoffe de ces grandes plumes qui savent captiver, trouver l’image qui fait mouche. Dans son cas, la recette est fort simple : sincérité, intelligence, et cette touchante vulnérabilité du gars, tout nu, qui cherche ses lunettes.

Coups de cœur : Sortie/Exit, Rouge-gorge, Interurbain, La grande nuit vidéo

Ma note: 8,5/10

Philippe B
La grande nuit vidéo
Bonsound
41 minutes

http://www.philippeb.ca/

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