Hip Hop / Rap Archives - Page 20 sur 24 - Le Canal Auditif

Sisyphus – Sisyphus

Sisyphus-cover-art-608x608L’alliance entre Sufjan Stevens, Serengeti et Son Lux date maintenant d’un an et demi alors qu’ils avaient fait paraître Beak & Claws sous le nom s/s/s/, mais la bande trouvait que ça ressemblait un peu trop à la fameuse police nazie… Ils se sont donc rebaptisés en l’honneur de l’essai d’Albert Camus titré Le mythe de Sisyphe. Contrairement au Sisyphe de Camus, la musique de Sisyphus est aux antipodes de la répétitivité et de la routine.

Si les albums de collaborations entre différents artistes peuvent parfois donner des résultats douteux ou peuvent ressembler à deux opus compactés à l’intérieur d’un seul (voire Divine Fits), Sisyphus a su éviter ce piège. Est-ce que la personnalité de chacun des membres ressort un peu plus à certains moments? Évidemment, surtout qu’on est en présence ici de trois artistes accomplis. Leur premier rejeton du collectif a été enregistré en trois semaines, motivé par plusieurs bouteilles de vin rouge.

Le résultat donne un album qui porte définitivement la marque musicale de Stevens. On ne peut se tromper: la construction, les sonorités, l’aspect parfois éthéré sont définitivement campés dans un univers dont seul le compositeur américain connaît la recette. Take Me est l’exemple le plus probant. Stevens n’avait d’ailleurs jamais caché son intérêt pour le hip-hop, allant même jusqu’à poser avec des chaînes en or sur son Tumblr tout en disant qu’il aimerait se réveiller et être Mac Miller.

À d’autres occasions, on sent parfois la touche de Son Lux qui vient prendre une place plus importante, entre autres sur l’excellent Booty Call qui saura créer des flammèches sur un plancher de danse. On a également droit à la prose dense de Serengeti qui s’harmonise à merveille avec les univers musicaux des deux autres. Le moment sans doute le plus fusionnel entre les trois protagonistes est la conclusion de Calm Me Down; pièce qui ouvre la galette, alors que sur une base rythmique de Son Lux, ponctuée par les mots de Serengeti, Stevens chante de façon vaporeuse: «I’m on my own two feet/But I’m not standing upright/Mine is the pressure/Mine is the pain/Was it the drugs I take/Was it ambitious outbrake/Mine is the fury/Mine is the gain»

Cet échange et cette complémentarité entre les musiciens sont bien représentés dans Rythm Of Devotion, un des moments forts de ce Sisyphus. On voit le MC prendre une approche plus simple et agressive pour ensuite se dissoudre dans un moment tout en douceur typiquement Stevens. Alcohol, dernière pièce de la galette, est un autre des très bons moments du trio: entraînante, dense et riche, rien à redire.

Sisyphus s’en sort très bien au final et offre une création homonyme qui fera des adeptes dans les sphères plus expérimentales du hip-hop. Les univers des trois artistes s’harmonisent très bien et on sent parfaitement la forte volonté des trois artistes à pousser dans la même direction. À certains moments, on sent que les univers musicaux sont tissés quelque peu maladroitement ensemble, mais on est loin d’un Frankenstein musical.

Ma note : 7.5/10

Sisyphus
Sisyphus
Joyful Noise/Asthmatic Kitty
52 minutes

sisyphusmusic.com/

Radio Radio – Ej Feel Zoo

a0392229635_10Peut-être avez-vous vu la prestation de Radio Radio lors du premier SNL Québec un peu plus tôt cette année. Si oui, et que vous avez aimé, dites-vous que vous avez déjà une bonne idée de ce à quoi ressemble le quatrième album studio du groupe de rap festif acadien. Gabriel Louis Bernard Malenfant et Jacques Alphonse Doucet ont décidé d’accueillir le printemps avec un Ej Feel Zoo qui inspire les soirées sans lendemains… YOLO, comme dirait l’autre.

Le duo acadien avait accouché d’un Hâvre de grâce plus expérimental, sur lequel les sonorités étaient riches et recherchées. Cette fois-ci, c’est l’énergie des Dekshoo et Jacuzzi qui prévaut. 50 Shades Of Beige l’annonce en grande pompe avec son rythme dansant et accrocheur. Disons-le, il faut avoir tout un «swag» pour rendre le beige cool, et Radio Radio relève le défi avec brio. Les rythmes contagieux font légion sur Ej Feel Zoo et l’album peut se résumer avec la pièce Pour la fun. C’est le temps de fêter parce que la vie est trop morose en ces temps de charte, de commission Charbonneau et d’élection.

N’en déplaise à Christian Rioux et autres puristes de la langue, le duo acadien revient avec ce mélange de mots, intelligemment tissé pour en retirer le maximum de sonorité. Chaque pièce de Radio Radio est un exercice de style en soi et Ej Feel Zoo ne fait pas exception à la règle. Tout n’est pas qu’hyperactivité sur le nouvel album, on retrouve aussi deux ou trois titres plus mollo dont l’excellent Holiday qui suinte l’été, le soleil et la joie de vivre par un bel après-midi de juillet. De quoi vous faire attendre les chaudes journées avec encore plus d’impatience.

Même si la réalisation d’Arthur Comeau se fait plus simple sur Ej Feel Zoo, se concentrant sur des rythmes dansants et accrocheurs, on retrouve tout de même deux ou trois petits bonbons dont les violons de SuHold et que dire du premier extrait, pièce-titre de l’album qui possède de l’énergie à revendre.

On peut dire que Radio Radio risque très peu sur son nouvel opus, mais le duo n’est pas paresseux pour autant. C’est le genre d’album qui fera plaisir aux fans mais qui ne propulse pas le son du groupe plus loin. Bref, ça s’écoute bien, ça donne envie de faire le party et de boire un mojito par un bel après-midi ensoleillé.

Ma note : 6,5/10

Radio Radio
Ej Feel Zoo
Bonsound
41 minutes

laradioradio.com/

Young Fathers – Dead

Young-FathersIl y aurait à ce qu’on dit une vibrante scène hip hop à Édimbourg en Écosse, mais peu le savaient avant que Young Fathers commence à faire des vagues au-delà des limites de sa ville avec ses mixtapes Tape 1 (2011) et Tape 2 (2013). Le reste du monde pouvait difficilement ignorer de telles offrandes. Le trio d’origines diverses (Nigeria, Liberia et Écosse) pigeait dans un éventail d’influences encore plus diverses, du hip hop apocalyptique à la Dälek, aux rythmes africains enjoués en passant par les mélodies dramatiques du pop-rock et par les assauts sonores de la musique industrielle. Entre ses mains, l’amalgame n’avait jamais l’air d’un simple exercice de style; il formait un tout cohérent, soul, et musical avant tout. Les conventions du hip hop en prenaient un coup, ce qui selon votre point de vue en faisant un groupe vital, ou un groupe trop rockiste pour être vraiment hip hop.

Avec ce premier album officiel (pour la toute indiquée maison de disques indépendante Anticon), les jeunes pères appuient plus que jamais sur l’aspect le plus sombre de leur musique. Les thèmes n’ont rien de bien jojo, mais ils sont à peu près les mêmes que sur les mixtapes: les métaphores de guerre, la misère sans espoir de la classe ouvrière, les relations familiales ténues, la méfiance et la colère envers l’élite économique, etc. Le groupe arrivait auparavant à faire cohabiter ces idées glauques avec un enthousiasme contagieux. Sur Dead, l’enthousiasme doit plutôt se battre avec les ténèbres pour garder sa place.

L’enthousiasme remporte la bataille plusieurs fois dans la première moitié de l’album. Les prenantes pièces d’ouverture No Way et Low plaquent les voix du trio sur des musiques bruyantes par endroits, mais généralement dynamiques. La musique prend une tournure plus monocorde et atonale à bien des endroits dans le reste de l’album. Les voix ont beau tenter de s’agiter et de rendre le tout plus mélodieux, la trame sonore est trop lugubre pour permettre une impression durable de plaisir. Le simple Get Up en est assez bon exemple. Le refrain «Get up and have a party, get up!» est si positif sur papier qu’il conviendrait à un hit de LMFAO, mais les notes graves et hésitantes en arrière-plan rendent le tout si inquiétant que le refrain ressemble autant à une invitation à se battre qu’à une invitation à faire la fête.

Le plaisir est donc moins immédiat sur cet album qu’avec les mixtapes précédents, mais ça ne veut pas dire qu’il ne vient pas éventuellement après quelques écoutes. Au lieu de présenter un mélange de genres généralement exaltant, le trio illustre l’illogisme d’un idéal esthétique face à la folie d’un monde impitoyable. Étant donné les thèmes, c’est peut-être ce que Young Fathers essayait de nous dire depuis le début. L’album est donc moins immédiat, mais un brin de votre patience sera amplement récompensé.

Ma note : 7,5/10

Young Fathers
Dead
Anticon
35 minutes

www.young-fathers.com/

4d + Kick & Snare – 4d + Kick & Snare

a0640134754_2Kick & Snare est un rappeur qui est actif depuis 2007 et qui multiplie les collaborations. L’année dernière, on avait eu droit à Retour en arrière sur lequel participait Rémission, Résistance 2.1, Arimo-Cosinus et Jertrude Battue (We Need Some). Cette année, il nous offre une collaboration avec 4d (Dominick Lareau) divisée en deux faces, comme dans le bon vieux temps des cassettes audio.

On retrouve sur cet album collaboratif, le penchant franchement acide de Kick & Snare. En effet, on est dans la dénonciation des absurdités de notre époque et dans une critique sociale plutôt acerbe. On retrouve aussi une batterie lourde, des percussions variées et présentes, une basse bien ronde et parfois un peu de piano ou de guitare qui viennent habiller le tout. Ça sonne crasse et c’est bien tant mieux!

On se demande souvent si on est vraiment en train d’écouter du hip-hop ou de l’alternatif puisqu’on est loin de quelque chose de traditionnel. Dans les bons coups, il faut souligner l’excellente Cabine de tel qui est bien excentrique, mais en même temps, qui possède une mélodie accrocheuse. Exposent canine fait partie aussi des pièces notables de l’album avec ses percussions percutantes. On peut en dire tout autant de la sombre Quand on se sauve il fait froid.

Par contre, s’il y a une chose qui nous marque tout au long de l’album, ce sont les mélodies vocales qui manquent de nuances et de variations. Trop souvent, on se retrouve dans les mêmes inflexions vocales; ce qui finit par nous donner l’impression d’être constamment dans la même chanson. De la même façon, les sonorités présentes dans les partitions musicales sont souvent teintées de la même couleur et on aurait souhaité parfois un peu plus de variations.

N’en reste pas moins que c’est une galette bien appréciable de la part de 4d et Kick & Snare. Après cinq années de travail pour en accoucher, la paire peut se dire mission accomplie, et ce, malgré l’éloignement qui s’est souvent interposé entre les deux protagonistes. Si vous aimez les musiques marginales, vous trouverez certainement un intérêt dans cette collaboration.

Ma note : 6.5/10

4d + Kick & Snare
4d + Kick & Snare
Indépendant
38 minutes

dominicklareau.bandcamp.com/

kicketsnare.bandcamp.com/

Death Grips – Government Plates

deathgripsCette année, Death Grips a attiré l’attention, mais pas nécessairement pour les bonnes raisons. Cet été, le groupe était programmé pour une performance à Lollapalooza, mais suite à leur absence à un «after-party», le festival a annulé leur présence. Ce soir-là, le trio devait performer, mais les fans ont eu la mauvaise surprise de n’avoir droit qu’aux instruments sans les membres du groupe, avec l’album No Love Deep Web qui jouait à l’arrière-plan et une note de suicide d’un admirateur qui défilait sur un écran. Les fanatiques présents n’ont pas apprécié et ont détruit l’équipement sur scène. Par la suite, leur présence à Osheaga fût annulée… mais 13 mois, 13 jours et 13 heures suite à leur dernière offrande, Government Plates apparaît gratuitement sur le web accompagné de 11 vidéoclips, un pour chaque titre.

La bonne nouvelle avec cette offrande de Death Grips est que ce disque ne semble pas être de la musique enregistrée pour être joué sur scène. Donc, que le trio soit présent ou non… Plus sérieusement, Government Plates voit la bande à Zach Hill prendre un tournant vers la musique instrumentale. MC Ride se fait beaucoup plus discret et souvent sa voix est échantillonnée et utilisée à travers les machines d’Andy Morin.

La pièce qui ouvre la galette, You Might Think He Loves You For Your Money But I Know What He Really Loves You For It’s For Your Brand New Leopard Pillbox Hat, est de loin celle où Stefan Burnett est présent et c’est aussi le titre le plus long de la galette. Musicalement, on retrouve un peu plus l’énervement anarchique présent sur The Money Store.

Two Heavens est un bon exemple de ce que vous retrouverez sur la galette. Burnett rap un tout petit peu puis on tombe dans des échantillonnages de voix délurés et intenses. D’ailleurs, le trio n’a pas perdu beaucoup d’agressivité. On peut tout de même se retrouver face à un Death Grips plus posé sur Birds qui, après une entrée en matière plus noisy, tombe dans un rythme beaucoup plus relaxe. La formation nous refait le coup sur Big House avec une entrée en matière très électro et rythmée pour ensuite plonger dans quelque chose de plus sombre et inquiétant.`

Bref, Death Grips ne nous déçoit pas, sans nous ravir complètement. Government Plates va peut-être décevoir ceux qui avaient préféré No Love Deep Web, mais viendra combler la plupart des fervents du groupe. De plus, l’album coule de lui-même, les pièces s’enchaînant à merveille.

Ma note : 7.5/10

Death Grips
Government Plates
Third Worlds Records
36 minutes

thirdworlds.net/