Folk Archives - Le Canal Auditif

Critique : Fink – Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1

Cela fait presque dix ans que Fin Greenwall a échangé les platines de DJ qui l’occupaient, pour une bonne vieille guitare acoustique, sur laquelle il composait déjà en secret depuis longtemps, et cela pour le meilleur. Depuis, le fondateur du trio Fink s’est imposé comme un songwriter de talent et quasi incontournable sur la scène folk. Avec des premiers albums présentant une musique acoustique lo-fi et minimale, pour aller ensuite vers des sonorités plus produites et pop, Fink a su en dix ans établir un son et une signature particulière que certains ont même souhaité s’accaparer (le monsieur a écrit pour Amy Winehouse, John Legend, Bonobo et Banks).

Fin Greenwall revient en mars 2017 avec un album qu’il définit comme un projet parallèle, publié sous le nom de Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1. La lecture du titre dévoile les intentions du musicien de partir en excursion dans un domaine particulier et trop galvaudé : le blues.

L’album s’ouvre sur Cold Feet, un premier morceau qui brouille les pistes et sert de manifeste au projet. Alors que l’on y retrouve le traitement classique de la voix chez Fink par « overdub », accompagné d’un chœur, les guitares sont plus rêches et rondes, en provenance directe de Chicago. Le morceau se déroule dans un murmure général qui le rapproche comme souvent de la musique ambient, preuve qu’il ne délaisse pas son savoir-faire même dans la recherche de nouvelles sonorités.

Les morceaux s’enchaînent bien, et le mélange entre les sonorités blues soutenues par un harmonica (Hard to see you happy) un chœur de gospel (Little Bump), la guitare slide (Boneyard), ou encore des effets de distorsion fonctionne tout à fait avec le style original de Fink. Toujours dans une forme de retenue, avec les lignes très minimales, une tessiture de voix qui n’est jamais dans l’effort ou la prouesse, Fink se glisse aisément dans les tonalités du blues américain des années 60.

Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1 est une tentative audacieuse, celle d’une expédition d’un musicien folk vers le domaine si farouche du blues. L’album nous évite l’embarras de tous ceux qui tentent de se renouveler avec des sonorités traditionnelles empruntées à un autre domaine que le sien (coucou le naufrage des Mumford and Sons dans leur dernier EP tourné vers la musique subsaharienne), et c’est bien remarquable!

Sans renier des traits et qualités de leur musique, Fin Greenwall et ses deux comparses nous offrent une parenthèse tournée vers l’Amérique en tourment. Ils ne s’oublient pas en route et démontrent la malléabilité des genres à l’époque d’une industrie musicale qui vous décrit par mots clés dans les moteurs de recherches.

Ma note: 7/10

Fink
Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1
R’COUP’D / Ninja Tune Records
41 minutes

https://www.finkworld.co.uk/

Critique : The Franklin Electric – Blue Ceilings

Le groupe rassemblé autour de Jon Matte avait eu une deuxième chance de lancer This Is How I Let You Down en 2014, grâce à Indica Records. La maison de disque avait lancé de nouveau l’album avec l’appui nécessaire pour se faire entendre à travers la cacophonie ambiante. The Franklin Electric verse dans le folk alternatif et ce deuxième souffle lui avait été bénéfique. Près de trois ans plus tard, la formation lance Blue Ceilings, un second album toujours chez Indica.

Ce qui se dégage de Blue Ceilings est la grande place que la pop a prise dans les compositions de la formation. On entre dans le terrain de jeu d’Half Moon Run et d’autres groupes d’indie-folk populaire. Le côté soul de la voix de Matte ressort à travers les mélodies convaincantes que le groupe nous sert à travers l’album.

Certaines pièces font beaucoup penser aux chansons de Local Natives. Les harmonies vocales de Save Yourself ou encore la montée progressive de So Far, qui est entraînante et contagieuse, en sont de bons exemples. I Know the Feeling, qui ouvre l’album, jette les bases de ce qui nous attend sur Blue Ceilings alors que Matte offre une performance vocale poignante, quoique très pop. Le refrain reste tout de même dans les neurones assez longtemps après l’écoute. C’est une mélodie efficace et bien construite, livrée avec un certain panache.

Prise individuellement, les chansons ne sont pas vilaines, mais dans l’ensemble, il y a quelque chose de pop indie-folk déjà vu qui se dégage de l’ensemble. All Along en est un bon exemple. Ce n’est pas que la performance du groupe n’est pas de niveau, c’est efficace et bien exécuté. Par contre, ça peine à se distancier de ce qu’on a entendu à répétition dans les dernières années.

Ça demeure que Blue Ceilings est un album bien plaisant pour les oreilles et qui s’apprivoise rapidement. Les mélodies du groupe sont à point et la livraison vocale de Matte est habitée et touchante. The Franklin Electric pourrait faire plaisir aux fans de Local Natives, Half Moon Run et peut-être même des groupes plus pop tels que Of Monster and Men.

Ma note: 6,5/10

The Franklin Electric
Blue Ceilings
Indica Records
42 minutes

https://www.thefranklinelectric.com/

Critique : Mat Vezio – Avant la mort des fleurs cueillies

Avertissement au lecteur : gros coup de cœur. Mat Vezio est connu dans le milieu musical québécois puisqu’il joue de la batterie pour plusieurs artistes talentueux : Louis-Philippe Gingras, Dany Placard, Francis Faubert et à l’occasion Antoine Corriveau. Voilà que Mat Vezio a décidé d’y aller de sa voix aussi. Tout ça a commencé avec Photorama, un EP d’électro-pop en janvier 2014. Trois chansons bien efficaces et plaisantes pour les oreilles. Mais ce n’était pas la direction musicale que le batteur voulait prendre. Son virage, il l’effectue avec son premier album solo intitulé Avant la mort des fleurs cueillies.

On se rend compte en écoutant ce premier album que Mat Vezio est un pas pire auteur, un poète brillant et un compositeur qui n’a pas grand-chose à envier à ses pairs. Avant la mort des fleurs cueillies nous présente un jeune homme sensible qui est capable d’émouvoir avec de belles mélodies et des compositions habiles. Il n’y a pas de chansons faibles sur ce premier album réalisé par Antoine Corriveau. Pour lui aussi c’est une première, mais cette fois derrière la console. L’union des deux garçons fonctionne à merveille.

Plongeons dans ce magnifique record. Une des chansons marquantes est la mélodieuse et surprenante La mort est une comédienne qui vous ignore. Une poésie simple et efficace chantée par Vezio accompagné de Mélanie Boulay (Les Sœurs Boulay) et Amylie alors que l’habile violoncelle de Marianne Houle (Antoine Corriveau) et l’alto de Julie Boivin se font aller les cordes. Une magnifique chanson qui se termine sur un constat violent :

« Quand t’es partie je suis devenu un puits. De lumière. »
— La mort est une comédienne qui vous ignore

Et ce n’est pas la seule fois que Mat Vezio nous envoie par la tête de la poésie efficace. Il en rajoute sur l’excellente Ton cinéma sur laquelle il impressionne par la justesse de son interprétation. On entend dans sa première plainte le poids d’une relation où les frictions sont évidentes. Une complainte dirigée à l’autre ou à soi-même, dans l’un ou l’autre des sens, c’est excellent :

« Arrête de regarder en arrière.
Si c’est pas ça si c’est pas ça ce sera autre chose.
De toute façon ta vie c’est pas une autre prise.
De toute façon ta vie c’est pas trois balles deux prises.
Ta vie c’est pas un mercenaire.
Ta vie c’est pas une étrangère. »
— Ton Cinéma

Pendant qu’il nous envoie ce texte efficace et beau par la tête, la musique est tout simplement magnifique. Fukushima, écrite en compagnie de Marcie, est un autre beau moment avec sa mélodie accrocheuse et sa mélancolie émouvante. Le duo en compagnie de Laura Sauvage titré Les appeaux fait aussi belle figure alors que Ce jours-là reste dans la tête longtemps après l’écoute. Et que dire de la touchante Adèle, un mea culpa à l’instrumentation parfaite.

Si vous pensez que j’exagère, j’ai une belle anecdote pour vous. Mes deux colocs sont des fans de métal aux horizons musicaux ouverts tout de même. Cette semaine, chacun d’eux a poussé la porte de ma chambre à un moment pour me demander ce qui jouait. C’était à tout coup, Mat Vezio. C’est « metalhead approved ». Rien de moins.

Mat Vezio risque de manquer de temps pour jouer avec les amis prochainement… parce que cet Avant la mort des fleurs cueillies mérite un succès franc. Vezio démontre qu’il ne fait pas simplement jouer de la batterie pour des gens talentueux, il affirme qu’il se débrouille avec une plume dans les mains. Sa grande sensibilité est attachante et touchante. La nostalgie fait son œuvre aidée par le travail des musiciens sur l’album et d’Antoine Corriveau qui signe une réalisation parfaitement adaptée à l’univers de Vezio. Un incontournable en ce début d’année à même titre que Peter Peter ou Leif Vollebekk.

Ma note: 8/10

Matt Vezio
Avant la mort des fleurs cueillies
Simone Records
40 minutes

http://www.matvezio.com/

Critique : The Great Novel – Skins

La formation The Great Novel lançait le 3 mars dernier son deuxième album intitulé Skins. Le groupe avait fait paraître précédemment Ain’t Too Pretty en 2013 et l’EP Buffalo Trace en 2014. La bande est composée d’Endrick Tremblay (voix, guitare et harmonica), MarcOlivier Tremblay Drapeau (basse), Gabrièle Côté-Lebreux (voix et percussions) et Tristan Forget-Brisson (batterie et congas). Le quatuor œuvre dans le folk rock avec des touches d’americana et de roots. Ils sont pleinement dédiés à la tradition américaine et s’en inspirent jusqu’aux paroles, tirant les thèmes des grands auteurs des États-Unis, dont Charles Bukowski et Marc Twain.

Skins a été coréalisé avec Dany Placard. L’homme est taillé sur mesure pour comprendre l’univers musical de la bande et ça paraît. Skins n’est pas un album qui révolutionne le genre, mais il est efficace en saperlipopette. On y retrouve quelques chansons marquantes qui restent avec nous après l’écoute dont le simple Get Me Some Land. La lente complainte nous plonge dans un univers sonore à mi-chemin entre le blues et le rock. Étonnamment, ça fait penser à certaines chansons plus obscures de Guns’N’Roses souvent composées par Izzy Stradlin.

Ce n’est pas la seule chanson efficace sur Skins. L’énergique Lou Andreas qui ouvre la marche est efficace avec son riff rock’n’roll et sa mélodie vocale qui rappelle vaguement le country. La nostalgique Sweet Sour Friends fait aussi belle figure avec son rythme simple, mais efficace. Bark, pièce instrumentale, offre une belle transition avec son orgue (un Hammond?) tout comme la rock et mélodieuse Ruff Skin.

D’autres chansons nous transportent dans des univers musicaux que l’on reconnaît. No.4 évoque sans subtilités Timber Timbre. La chanson n’est pas mauvaise en soi, mais tout au long on a l’impression d’écouter une reprise du groupe canadien. Ça fatigue un peu à la longue. Secondhand Man avec sa guitare délicate, son chant doux nous amène du côté de The Barr Brothers. Encore une fois, l’impression qu’on est rendu dans l’univers musical d’un autre groupe est un peu étrange.

Dans son ensemble. Skins est un album qui se tient bien. Outre les deux chansons énumérées plus haut, le reste de la galette est tout à fait appréciable. Le quatuor offre des chansons bien composées aux textes solides avec des thématiques variées et bien traitées. L’exécution est sans failles et le travail à la réalisation du groupe en compagnie de Dany Placard offre le meilleur des chansons. Un album qui s’écoute facilement et qui fait du bien.

Ma note: 7/10

The Great Novel
Skins
Costume Records
37 minutes

https://www.thegreatnovel.com/

Critique : Laura Marling – Semper Femina

La Britannique Laura Marling a une vieille âme. La tonalité de sa voix, la qualité de ses textes, son folk rock référentiel, tout son art vibre comme celui d’une artiste d’âge mûr. Et pourtant, elle n’est âgée que de 26 ans. Et c’est ce qui impressionne le plus chez elle : cette jeunesse qui s’imbrique parfaitement à une indéniable maturité artistique.

J’ai connu Marling grâce au sublime Once I Was An Eagle; disque évoquant autant le jeu de guitare de Jimmy Page (Led Zeppelin) que les ambiances feutrées de Joni Mitchell. En 2015, l’auteure-compositrice-interprète délaissait les sonorités acoustiques pour emprunter un chemin plus rock. Short Movie, enregistré à Los Angeles, portait clairement les stigmates de PJ Harvey. Une autre réussite au compteur déjà garni de Marling.

La semaine dernière paraissait Semper Femina. Réalisé par Blake Mills (Conor Oberst, Weezer, Cass McCombs, etc.), ce nouvel album de Marling marque un retour aux sources qui est en parfaite concordance avec le fait que le disque ait été colligé à Londres. L’Anglaise replonge dans son folk habituel tout en conservant l’aura rock du précédent effort. Une création équilibrée, posée et probablement l’un de ses meilleurs disques, si ce n’est pas son plus achevé.

Pour vous situer, ce Semper Femina alterne entre un folk rock « dylanesque », très années 70, et des chansons mettant en lumière l’efficace « fingerpicking » de cette compétente technicienne. Les subtils arrangements de violons pullulent sans tomber dans une ostentation disgracieuse. On y entend même des ascendants orchestraux évoquant autant Nick Drake que la magnifique Nico; chanteuse mythique du Velvet Underground.

La voix paisible de Marling est donc postée à l’avant-plan dans le mix, sans que ce soit désagréable comme chez certaines productions québécoises datées. Honnêtement, c’est probablement l’un des plus beaux mix qu’il m’ait été donné d’entendre depuis que je rédige des textes pour le compte du Canal Auditif. Combiné aux quelques guitares électriques saupoudrées, çà et là, et à un jeu de basse bluesy, cette nouvelle création est un impératif pour tout amateur de folk qui se respecte.

Toutes ces instrumentations organiques imposent une solennité aux chansons de Marling. Ça pourrait même paraître glacial aux oreilles de certains mélomanes, mais au fil des écoutes, de nombreux trésors sonores font délicatement leur apparition. Il se dégage de cet album une sensualité qui déstabilise et séduit en même temps.

Si vous y mettez le temps, vous apprécierez d’un bout à l’autre ce Semper Femina. Parmi mes moments préférés? L’intervention des cordes frémissantes au beau milieu de Soothing, la très Nick Drake titrée The Valley, la mélancolique Don’t Pass Me By, les dépouillés Wild Once et Nouel ainsi que la valse folk rock Nothing Not Nearly.

Laura Marling épure son art, va à l’essentiel et prend de plus en plus d’assurance. Normalement, à cet âge, et après autant d’albums, on devrait assister à un déficit créatif. C’est tout le contraire qui se passe. D’ici quelques années, elle sera probablement considérée comme un monument de la musique folk britannique. Un disque ravissant.

Ma note: 8/10

Laura Marling
Semper Femina
Indépendant
42 minutes

https://www.lauramarling.com/