Folk Archives - Le Canal Auditif

Critique : Angel Olsen – Phases

Même si la plus récente création de l’auteure-compositrice états-unienne Angel Olsen, titrée My Woman, avait rallié une forte majorité de critiques et journalistes musicaux, je n’ai pas succombé aux charmes de cet album; un enregistrement un peu trop « réalisé » à mon goût. Par contre, j’avais embarqué de plain-pied dans le magnifique Burn Your Fire For Your Witness. Cette production s’est même hissée dans la liste, bien personnelle, de mes meilleurs albums de 2014. Voilà un disque mélancolique et un peu garage, comme je les aime.

Au retour de la tournée qui a suivi la parution de My Woman, Olsen retombe sur ses pattes et songe à son avenir créatif. Et c’est dans ces moments-là qu’un artiste digne de ce nom songe à ce qu’il pourrait faire pour se réinventer. Souvent, l’envie de faire table rase du passé s’impose. Tout à fait normal.

La semaine dernière, Angel Olsen lançait sur le marché une nouvelle proposition intitulée lucidement Phases. Admirateurs de l’artiste, ne jubilez pas trop vite. Il ne s’agit pas ici de nouvelles pièces en bonne et due forme. Il s’agit plutôt de chansons et de démos ratissés au fond de ses tiroirs. Des morceaux rejetés qui n’ont pas paru sur ses trois albums solos.

Ceux qui préfèrent l’artiste en format dépouillé et rêche seront ravis de la réentendre dans cet habillage sonore, car Olsen replonge directement dans son habituel folk rock lo-fi très Velvet Undrground & Nico, détenant quelque chose d’indéfinissable à la Neil Young & Crazy Horse. Tout dans ce Phases est nostalgique. Cette mélancolie passéiste – qui a toujours caractérisé son art – prend ici tout son sens et c’est grâce à la performance vocale étincelante d’Olsen que le charme opère, encore une fois. Une voix distinctive, s’il en est une.

Phases est un pertinent tour d’horizon de tout ce que la dame a expérimenté au cours de sa courte carrière. Le folk-country, le rock garage, la ballade dépouillée se mélangent habilement offrant à l’auditeur un panorama très juste des capacités chansonnières de la dame. Olsen est une grande artiste en devenir et Phases, malgré le côté « amateur » de la proposition, permettra à ceux qui l’ont connu avec My Woman de constater qu’Angel Olsen a beaucoup de « millage dans le corps » malgré son tout jeune âge.

Pour ceux qui sont des connaisseurs d’Olsen, vous y entendrez de nouveau l’excellente Fly On The Wall, pièce parue sur une compilation anti-Trump nommée Our First 100 Days. Special est un extrait provenant des exclus de l’album My Woman. Le fanatique du Velvet Underground en moi a souri à l’écoute de Sweet Dreams. C’est l’irascible Lou Reed qui aurait été fier d’entendre ça ! Endless Road est émouvante grâce à l’interprétation parfaite d’Olsen.

Avec Phases, Angel Olsen nous propose un très bon disque de remplissage, de quoi nous sustenter en attendant sa prochaine création. Cela dit, une désagréable impression m’a envahi après les multiples auditions de ce disque. Phases serait-il le point final à sa carrière lo-fi ? Est-ce un présage à un virage plus lisse dans la continuité de l’album My Woman ? C’est ce qu’on saura dans un avenir rapproché.

Ma note: 7/10

Angel Olsen
Phases
Jagjaguwar
38 minutes

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Critique : Circuit Des Yeux – Reaching for Indigo

Haley Fohr, alias Circuit des Yeux, vient de passer par quelques années qui l’ont vu se transformer de bord en bord, et le processus a été fascinant à observer et à écouter. Après des débuts, seule avec sa guitare à 12 cordes et ses pédales d’effets, l’artiste de l’Indiana s’est établie à Chicago et s’est peu à peu entourée d’autres musiciens, notamment des membres du groupe Bitchin’ Bajas, pour sortir de son isolement artistique.

L’album In Plain Speech en 2015 a été un genre de révélation, pour les auditeurs, mais aussi pour Fohr elle-même; on l’entendait carrément se métamorphoser au fil de l’album. Comme si elle avait découvert une façon d’étendre ses expérimentations vers les autres, d’établir une connexion, de perdre un peu le contrôle de ses propres compositions, et du coup bâtir de gargantuesques pièces de folk expérimental.

Reaching for Indigo est donc le premier album de Circuit des Yeux depuis que Fohr a trouvé cette assurance et cette pleine possession de ses moyens. Il y a eu un court album sous le pseudonyme de Jamie Lynn en 2016, qui était à la fois modeste et ambitieux : composé et enregistré en vitesse, mais dans le but avoué d’en faire une curiosité de parcours dont on parlerait plus tard dans sa carrière. Une fois cette distraction passée, Fohr a préparé Reaching for Indigo d’une façon beaucoup plus sérieuse, pour en faire un moment marquant de l’œuvre de Circuit des Yeux. Mission accomplie.

La voix d’alto de Fohr, déjà frappante sur les albums précédents, passe par toutes sortes de dynamiques et d’intensité sur cette nouvelle offrande. Cette voix est le cœur de ce qui est présenté ici, et tout ce qui accompagne cette voix semble lui obéir au doigt et à l’œil. L’instrumentation lui colle et l’agrémente obséquieusement, puis s’emballe quand la voix la mène naturellement à s’emballer.

L’ordre des pièces est peu orthodoxe, avec des morceaux longs et grandioses dans les 20 premières minutes et d’autres, plus courts et superficiels, regroupés en fin d’album. Mais l’intensité qui est bâtie raconte une histoire, brosse un portrait d’un esprit musical singulier. L’exemple le plus dense de la diversité musicale et dynamique de l’album est la pièce Paper Bag, combinant d’abord un synthé en mode « arpeggiator » à des échantillons de la voix de Fohr, puis passant soudainement à un riff folk en triolets bien rythmés, et des mélodies vocales couvrant plus de terrain que Fohr n’en a jamais couvert.

On sent une grande douleur dans l’œuvre de Fohr, un profond inconfort avec les codes sociaux et la confusion qu’ils peuvent créer en elle, mais ce qu’on sent plus que tout sur Reaching for Indigo, c’est l’euphorie d’avoir trouvé une façon bien à elle d’exprimer cette douleur, d’avoir créé un petit univers où elle règne comme une reine.

Ma note: 8/10

Circuit des Yeux
Reaching for Indigo
Drag City
35 minutes

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Critique : Philippe Brach – Le silence des troupeaux

À la réception du nouvel album de Brach, j’ai eu une petite angoisse après avoir décompressé le fichier. Misère… la quétaine Troupeaux est toujours là. En fait, c’est Le silence des troupeaux est plutôt le titre. Mais sur le coup… ça fait peur. J’étais certain que c’était une blague. Une blague qui lui a tout de même valu des places dans des palmarès. Il faut dire que Brach qui fait une toune quétaine, ça clenche encore bien des chansons qu’on retrouve sur les ondes FM. Bref, je retiens mon souffle. Je pèse sur play. Et soudainement, je laisse aller un grand soupir de soulagement alors que les bruits de chevaux sur le champ de bataille prennent la place du simple.

Brach lance son troisième album en carrière intitulé Le silence des troupeaux qui fait suite aux réussis La foire et l’ordre et Portraits de famine. Vous comprendrez que le titre vient avec une certaine critique sociale. Ça ne serait ni la première ni la dernière fois que Philippe Brach nous renvoie bien franchement nos travers par la bouille. La chanson-titre dans sa version du mois de septembre le rappelle une fois de plus. Heureusement, cette nouvelle galette du jeune homme est campée à l’inverse totale. Brach revient avec une approche plus directe et quelques surprises.

On retrouve les textes engagés de Philippe Brach. La peur est avalanche est particulièrement réussie dans le genre :

Il y aurait un pour cent de tâches de pédos récidivistes
Qui se promènent en public partout sauf dans les églises
Pis ça, c’est le révérend qui me la dit, même si ses sources sont étanches
La peur est avalanche.
La peur est avalanche

Par la suite, Brach nous prend par la main pour nous mener dans un jam bruyant et lourd où le solo de guitare prend de la place comme dans une chanson de Queens of the Stone Age. C’est délicieux pour les oreilles. Le malheur amoureux tient encore une place de choix dans les thèmes de Philippe Brach. Dès La fin du monde, deuxième chanson de l’album, où l’amour se vit au temps d’Hiroshima avec une fatalité certaine annoncée. Rebound est aussi loquace dans ce terreau :

J’t’en train d’essuyer ton refus
Ça fait un maudit beau dégât
La dernière fois qu’on s’est vu
Le bon goût m’a vomi dans les bras

L’oiseau vient de cogner su’a fenêtre
Y a le cœur ben plus gros que la tête
Y va battre de l’aile un bout
Pis se câlicer de toute.
Rebound

Pakistan arrive avec une douce mélodie qui est empreinte d’une nostalgie indéniable. Une couleur qu’on retrouve étampée un peu partout sur Le silence des troupeaux. Peut-être qu’il nous fait rire à une occasion, lorsque le chœur d’enfants nous surprend avec ses airs de cantique de Noël doublé d’un message beaucoup plus trash destiné aux adultes. La guerre (expliquée aux adultes) est une chanson non seulement remplie d’espoir qui se transforme en champ de bataille, mais touchante lorsqu’on a dépassé le fou rire initial. En fait, il n’y a absolument rien de drôle avec celle-ci. Qu’un constat que l’humain est souvent cruel et idiot. S’il y a un seul défaut à la galette, c’est sa courte durée. On aurait pris une ou deux chansons de plus. Mais bon, on ne va pas non plus se plaindre le ventre plein non plus.

C’est vraiment un retour réussi pour Philippe Brach qui nous envoie un Silence des troupeaux à la hauteur de son talent. C’est touchant, c’est mélancolique et c’est acerbe. Son meilleur à ce jour? Certainement son plus audacieux et sa production la plus impressionnante. On y retrouve de nombreux moments orchestrés et magnifiques.

Ma note: 8/10

Philippe Brach
Le silence des troupeaux
Spectra musique
30 minutes

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Critique : Phil Selway – Let Me Go

En plus d’être le batteur attitré de Radiohead, Phil Selway enregistre de temps à autre – tout comme ses comparses par ailleurs – des albums solos fort présentables. En 2014, il nous proposait Weatherhouse; un album plus orchestral et conformiste comparativement aux propositions de ses frères d’armes. Si sur disque, Selway se tire bien d’affaire, on ne peut en dire autant de ses prestations en concert. Disons que pour être respectueux, l’Anglais n’est pas le performeur le plus charismatique de l’histoire du rock…

Cela dit, j’étais quand même curieux d’entendre cette nouvelle proposition d’un membre en règle de Radiohead. Let Me Go est la trame sonore d’un long métrage paru à la mi-septembre dernier. Le film raconte l’épouvantable histoire d’Helga Schneider, de son jeune frère et de quatre générations de femmes. Abandonnée par une mère qui s’est volontairement enrôlée avec les nazis lors de la Deuxième Guerre mondiale – assumant même le rôle de gardienne de camp de concentration – l’œuvre met en lumière les humiliations vécues par Helga et son frère ainsi que les conséquences sociales et psychologiques endurées par les générations de femmes suivantes… répercussions reliées à l’abandon délibéré de la mère.

Selway n’a pu dire non à la réalisatrice Polly Steele, tant le scénario l’avait totalement bouleversé. Est-ce que Selway réussit son pari d’émouvoir avec cette seule et unique trame sonore, sans l’apport filmique ? Tout à fait. Forcément mélancolique, compte tenu de la trame narrative du film, cet assemblage orchestral mettant de l’avant cordes, piano, guitares et rythmes électroniques subtils est bonifié par l’apport d’un vibraphone et d’une scie musicale.

Majoritairement instrumentales, les pièces touchent droit au cœur, grâce à cette mélancolie superbement incarnée. J’aurais préféré que Selway évite les vocalises – les siennes et celles de Lou Rhodes du duo trip-hop/électro britannique Lamb – mais en format « sans voix », cette création tient la route toute seule, sans l’appui de l’œuvre cinématographique.

Parmi les pièces prisées par votre modeste mélomane, j’ai adoré cette superbe musique de chambre entendue dans Zakopane, la pianistique Snakecharmer, l’orchestrale Mutti, l’excellente Let Me Go qui, malgré la performance vocale en dent-de-scie de Selway, fait penser à The Pyramid Song (chanson de Radiohead paru sur Amnesiac) de même que la performance de guitare arpégée/dépouillée dans Necklace.

Dans un genre musical mature, Selway se démarque avec une trame sonore vraiment émouvante. En écoutant ce disque, il est facile d’imaginer la charge émotive de ce film. Selway fait son chemin sans faire de bruit et il mérite le respect… autant que ses potes chez Radiohead.

Ma note: 7/10

Phil Selway
Let Me Go
Bella Union
36 minutes

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Critique : Bill MacKay + Ryley Walker – SpiderBeetleBee

Ryley Walker est un auteur-compositeur fort respecté dans le milieu du folk états-unien… et je ne fais pas référence à cette musique aseptisée et publicitaire « à la Lumineers ou X Ambassadors » que l’on entend dans les radios commerciales. Walker s’inspire plutôt de musiciens britanniques qui ont connu leur heure de gloire au cours des années 70; Nick Drake et Bert Jansch en tête de liste. S’il y a deux disques de Walker à vous procurer, c’est bien le sublime Primrose Green – album qui allie le folk au jazz – et le plus conventionnel, mais tout aussi grisant, Golden Sings That Have Been Sung.

Bill MacKay, lui, est un guitariste expérimental et un maître improvisateur tenu en haute estime par ses pairs, entre autres par Walker lui-même. Les deux virtuoses ont déjà collaboré en proposant en 2015 l’album Land Of Plenty; un enregistrement en concert durant lequel les deux instrumentistes s’aventurent dans une sorte de folk psychédélique – et instrumental – un brin crasseux.

La semaine dernière, la conversation sonore reprenait de plus belle entre les deux prodiges grâce à la parution de SpiderBeetleBee. Sur cette création, toujours instrumentale, Walker endosse le rôle du « fingerpicking man » pendant que MacKay joue du Requinto, un instrument à cordes comparable à la guitare et employé régulièrement dans les cultures argentines, colombiennes et mexicaines, pour ne nommer que celles-ci.

Si sur le précédent effort, le psychédélisme prédominait, cette fois-ci, les styles arpentés sont plus nombreux et éclectiques. Le blues côtoie la musique baroque et latine, recelant quelques fragments sonores que je pourrais cataloguer de « bruitistes ». Évidemment, on est ici dans un univers assez contemplatif. Les friands d’hyperactivité musicale pourraient ainsi s’emmerder à l’écoute de ce disque. C’est sans compter sur cette petite dose de mysticisme, un peu médiéval, un peu « new age », qui caractérise souvent ce genre de production.

Au-delà de ces considérations ésotériques, SpiderBeetleBee est captivant, car il met de l’avant le jeu fluide et complexe de deux musiciens qui s’entendent à merveille. La camaraderie est tellement sincère que l’on vient à oublier le fait qu’ils sont seulement deux pour produire une si belle et consistante musique.

Parmi les pièces qui valent le détour, j’ai noté l’étonnante Naturita où les harmoniques en première partie préparent magnifiquement le terrain pour une conclusion dissonante des plus jubilatoires. Dans un registre convoitant le blues, j’ai bien aimé Lonesome Traveler ainsi que la plongée en territoire sud-américain, I Heard Them Singing. L’utilisation du violon dans Pretty Woods Revisited et du violoncelle dans la conclusive Dragonfly remémore de manière subtile l’approche orchestrale de Nick Drake.

Ne serait-ce pour déconstruire le préjugé persistant que subit depuis quelques années la musique folk – de la pop de « hipster » barbu destinée aux festivals grand public – ce SpiderBeetleBee en vaut la peine. Pour ceux qui aiment leur folk raffiné et « technique », je vous conseille fortement ce disque.

Ma note: 7,5/10

Bill MacKay + Ryley Walker
SpiderBeetleBee
Drag City
31minutes

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