Critiques

Squid

Bright Green Field

  • Warp Records
  • 2021
  • 55 minutes
8,5
Le meilleur de lca

Depuis au moins deux décennies, de nombreux observateurs et journalistes musicaux prophétisent sur la mort du rock. Envers et contre tous, le genre survit et poursuit sa route dans un certain anonymat… pour le plus grand plaisir des défricheurs et explorateurs qui prennent un malin plaisir à rappeler aux « prophètes » que le rock, malgré son déficit de popularité, se porte assez bien. La déferlante de post-punk britannique en est la preuve flagrante.

Après l’adoption du Brexit, une cohorte de jeunes musiciens anglais ont emprunté le ton et les sonorités abrasives du punk-rock contestataire de la fin des années 70 afin d’engager un combat contre une certaine forme de conservatisme. De Idles à Fontaines DC, en passant par Black Country, New Road et Black Midi, tous ont branché les guitares, mais en injectant une bonne dose d’originalité à leurs démarches respectives.

Originaire de Brighton, mais aujourd’hui résidente de Londres, la formation Squid – un sous-marin britannique de la Seconde Guerre Mondiale – lançait la semaine dernière son premier long format : Bright Green Field. Contrairement au titre de l’album évoquant les plaines éternelles de la campagne anglaise, la musique du quintette menée par Ollie Judge est tortueuse et labyrinthique. Enregistré tout au long de cette pénible année 2020, le groupe a confié la réalisation à celui qui a supervisé un large éventail de créations post-punks au cours des dernières années : Dan Carey (Fontaines DC, Black Midi, Black Country, New Road).

Si l’assise sur laquelle s’appuie la musique de Squid est résolument le post-punk, la formation n’hésite pas à brouiller les pistes en puisant son inspiration dans le post-rock, le krautrock et parfois même le free jazz. En nous proposant une entrée en matière bourrative et multifacettes, le groupe lance dans l’univers une œuvre sans cadres ni contraintes. Malgré tous ces ascendants éclectiques, Squid réussit à créer un album cohérent, mais qui mise surtout sur l’originalité de chacune des chansons.

La dextérité des cinq membres du groupe est impressionnante, eux qui ont été formés par des parents qui sont eux-mêmes des musiciens accomplis. Et même si les liens sonores avec des groupes comme Idles, Art Brut ou Black Country, New Road sont évidents, ce sont les expérimentations, souvent introductives aux chansons, qui démarquent spécifiquement la formation des autres.

On ne peut passer sous silence la brillante performance vocale du chanteur-batteur Ollie Judge qui alterne entre le chant et la déclamation, en passant par le hurlement, avec une fluidité impressionnante, lui qui s’agite en plus derrière les futs. Littérairement, Judge propose une description conceptuelle de notre mode de vie, totalement redevable du consumérisme, en s’inspirant du cinéma d’auteur, de la littérature et de l’art contemporain.

Dans G.S.K., Judge a pigé dans le roman de J.G. Ballard, intitulé L’Île de Béton, pour explorer la nature dystopique de l’Angleterre post-Brexit :

On Concrete Island, I wave at the businessmen

On Concrete Island, I hope my dinner is warm

On Concrete Island, I wave at the businessmen

On Concrete Island, I’ve been here for too long

– G.S.K.

Dans Paddling, l’auteur exprime la crainte de voir ses semblables muter en un virus encore plus meurtrier que celui de la COVID-19; une pièce qui porte musicalement en elle le magnétisme de David Byrne :

There are people, there are people inside

And they’re changing in shape and in size

Where you going ? Don’t wanna go there

– Paddling

Narrator est sans contredit la pièce de résistance de ce Bright Green Field. Ce morceau met en vedette l’artiste londonienne Martha Skye Murphy. Cette chanson inoffensive en introduction frôle la démence grâce à un crescendo jouissif sur lequel Judge hurle en conclusion un « I’ll pay mine » à s’en fendre l’âme. L’une des grandes chansons de l’année en cours. Parmi les autres pièces significatives de cette création, on note que Boy Racer a été conçue en deux parties distinctes : la première en mode post-punk et la deuxième plonge dans la musique ambiante. Peel St. et Pamphlets sont de superbes brûlots punks.

2021 est l’année où cette vague de post-punk britannique atteint son climax créatif. Avec New Long Leg de Dry Cleaning, Drunk Tank Pink de Shame et Spare Ribs de Sleaford Mods, ce Bright Green Field vient avantageusement se hisser aux côtés de ces excellentes parutions.

Le rock est mort ? Pourquoi pas !