Critiques

Sheer Mag

A Distant Call

  • Indépendant
  • 2019
  • 34 minutes
7

Lorsqu’il est question de rock des années 1970, on est moins choqué de nos jours par l’aura satanique de certains groupes, que par les histoires de détournement de mineures, d’agressions sexuelles, de misogynie, d’homophobie, de racisme, d’appropriation culturelle, de plagiats ou par la fascination de ces groupes cultes pour le moteur à explosion. En même temps, ces groupes de musiciens, souvent virtuoses, avaient, il faut l’avouer, un don pour les riffs accrocheurs, les vers d’oreilles, et une énergie communicative.

L’exercice de style étant à la mode depuis un bon moment, il n’est pas surprenant de voir des groupes contemporains réactualiser cette musique en la départissant des valeurs d’un autre siècle qui l’affuble. Sheer Mag se dévoue entièrement et profondément à ce processus. Leur premier album, Need To Feel Your Love, avait fait grand bruit en 2017 – NME lui avait accordé une note parfaite de 5 sur 5. Deux ans plus tard, le groupe rapplique avec A Distant Call, un deuxième opus attendu de pied ferme par la presse musicale. Mais l’exercice de style peut s’avérer périlleux : comment éviter le piège de la répétition ad nauseam, qui a enfermé plusieurs des groupes desquels s’inspirent Sheer Mag ?

En lançant A Distant Call, l’auditeur néophyte aura peut-être l’impression d’atterrir directement dans un épisode de That 70’s show. Les références musicales sont en effet évidentes : Thin Lizzy, Kiss, AC/DC ou ZZ Top viennent d’emblée en tête, à cette différence importante que le chanteur en bedaine, caractéristique des groupes des années 1970, est remplacé ici par une femme à la voix criarde, Chritina Halladay, visiblement versée dans le punk rock.

Steels Sharpen Steels, le premier morceau de ce deuxième album, rappelle en de nombreux points Meet Me In The Street, la pièce ouvrant le précédent opus : gros riff de guitare martelant un rythme assez rapide. Le propos dénonce une norme lourde, qui bloque l’émancipation individuelle et collective. La charge politique est ici bien présente. Elle se fait toutefois moins radicale que dans Meet Me In The Street, hymne aux accrochages entre la police et les manifestants en marge de l’investiture de Donald Trump.

Si, au niveau musical, la continuité avec Need To Feel Your Love est ici directe et évidente, les paroles viennent marquer un changement de ton qui traverse tout l’album. L’attention se porte davantage sur des moments difficiles qui ponctuent l’existence. Mais la prise de conscience politique ne se trouve jamais bien loin derrière : la perte d’un emploi se transforme en plaidoyer pour les mouvements de travailleurs, le deuil d’un père violent laisse transparaitre une critique de la domination masculine, l’écœurement face aux comportements réprobateurs ciblant les rondeurs de la chanteuse devient une ode à la diversité corporelle. Plus largement, on sent le spectre d’une révolte dure à porter, mais bien vivante, même lorsque rien ne va.

Par moment, la politique devient plus explicite. Dans Unfound Manifest, le regard se porte sur la tragédie des migrants engloutis par la Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe, Chopping Block revient sur le thème des mouvements de travailleurs abordé ailleurs dans l’album, tandis que The Killer dénonce les faucons et les politiques militaristes endossées par Washington à cause de leur influence.

Le contraste entre le propos sombre de la chanteuse Christina Halladay et le côté presque héroïque du « cock rock » est frappant. Reste que, suivant le changement de ton dans les paroles, l’énergie déployée par le groupe devient moins intense sur ce deuxième album. Les moments plus groovy, qui évoquaient parfois The Strokes et que l’on retrouvait sur Need To Feel Your Love, cèdent la place à des mélodies de guitares pleines de chorus ou harmonisées à la tierce, rappelant des textures sonores communes de la fin des années 1970.

L’album se clôt sur le morceau Keep On Running. La chanteuse entonne et répète « On my back / They wanna see us fall / Decay, decay, decay / But I hear a distant call ». On est ici dans la fuite en avant, dans la chute annoncée, provoquée par un pouvoir omnipotent. Mais une lueur d’espoir subsiste, la révolte reste vivante. Le titre de l’album réfère ainsi à cette lumière qui subsiste lorsque l’existence se fait sombre. La voix de Halladay est, tout au long du morceau, noyée peu à peu dans des effets, ceux-ci prennent graduellement plus d’espace, jusqu’à désarticuler la machine rock bien huilée qui s’agite depuis un bon moment déjà, comme si le groupe perdait soudainement ses repères.

A Distant Call est ainsi un objet singulier, qui mélange musique d’un autre âge, préoccupation sociale, douleur individuelle. On le constate, l’album est terriblement bien réfléchi, la performance des musiciens est impeccable, la production léchée s’avère néanmoins efficace. Le décalage entre le propos et la musique, si intéressant au niveau conceptuel, s’avère malheureusement moins efficace d’un point de vue émotif. L’album s’avère au final un peu froid et souvent prévisible, l’exercice de style prenant au final le dessus sur le travail de réactualisation. Malgré toutes ses qualités, il serait surprenant de voir A Distant Call propulser Sheer Mag au panthéon des légendes du rock indépendant.

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