Critiques

Regina Spektor

Home, before and after

  • Sire Records
  • 2022
  • 47 minutes
7,5

Si tout vient à point à qui sait attendre, les fans de Regina Spektor seront ravis par son nouvel album Home, before and after, qui comprend enfin des enregistrements studio de pièces que l’artiste ne jouait qu’en concert. Espéré depuis plus de six ans, cet opus propose dix chansons aux mélodies envoûtantes, toutes plus délicates les unes que les autres.

La voix de fausset de Spektor nous transporte une fois de plus dans un monde enchanteur où l’émerveillement naïf côtoie l’absurde. L’autrice-compositrice-interprète d’origine russe a mainte fois prouvé qu’elle sait manier sa plume, mais dans Home, before and after, les textes sont tellement intimes qu’on a l’impression qu’une amie s’adresse directement à nous.

Connue tant pour ses paroles d’amour que ses textes saugrenus, l’icône de la scène anti-folk mise cette fois-ci sur l’évasion. La chanteuse a écopé de son lot de commentaires misogynes au fil des années – ses chansons ont parfois été qualifiées de fantaisies enfantines – mais force est d’admettre qu’il y a quelque chose de charmant dans sa manière de romancer les aléas du quotidien. Refusant le mythe de l’artiste torturée, Spektor dirige plutôt notre attention vers les petits moments de douceurs qui agrémentent nos existences. À la fois réfléchi et audacieux, l’album nous entraîne dans un univers accessible (quoiqu’éclaté) dans lequel l’artiste fait cas de nous accompagner jusqu’à la dernière note.  

L’album s’ouvre avec Becoming All Alone, un morceau qui a d’abord fait irruption en ligne en 2014 grâce à une vidéo enregistrée au Irving Plaza de New York. Il s’agit d’une ballade un peu loufoque (elle évoque une rencontre entre une femme et Dieu dans un bar), mais il ne fait pas de doute que la performance crée un véritable moment d’émoi dans la salle. Malheureusement, la version studio qui figure sur l’album met de côté la formule piano/voix au profit d’une instrumentation beaucoup plus dense. Agrémenté d’une boucle de batterie musclée, l’arrangement musical tente d’imposer un rythme pop à un propos qui ne l’est tout simplement pas.

Il s’agit d’un problème récurrent dans le projet : on a parfois l’impression que Spektor a passé trop de temps à retravailler les sonorités de ses chansons. Par moment, sa voix est éclipsée par des cordes ou des percussions trop ambitieuses qui viennent brimer la vulnérabilité des textes. C’est le cas dans Loveology, une autre composition qui fait partie de son répertoire live depuis plus d’une décennie.

Cela dit, on ne peut reprocher à Spektor d’avoir usé de trop de temps pour mener ses enregistrements à terme. L’album comporte aussi son lot de réussites; suffit de se tourner vers What Might Have Been, une véritable célébration de son excentricité. Avec ses paroles absurdes chantées dans une voix chargée d’émotion, Spektor nous rappelle toute la grandeur de l’univers imaginaire dont elle est la doyenne. Il en est de même avec Coin, une réflexion sur l’invasion américaine de l’Irak qui s’élève dans un crescendo bouleversant qui rappelle ceux de Damien Rice.

One Man’s Prayer, qui relate le supplice d’un homme célibataire malgré son désir d’être en couple, est une autre composition mémorable. Dès les premières notes, le personnage médite: “If I won’t get to meet God/And I won’t get to be a God/Then at least God let me get looked at by a girl.” Le propos se veut sincère et bienveillant avant de se transformer en commentaire sur le pouvoir et la misogynie. Le rebondissement, bonifié par des penchants soft rock décontractés, est tout à fait en ligne avec la fougue de Spektor.

Bref, le huitième album studio de la New-Yorkaise d’adoption livre certainement la marchandise au niveau des textes, mais la production exagérée aplatit ses excentricités nerveuses si attachantes. Ce qui est certain, c’est que Regina Spektor a toujours été une artiste pleine de contradictions. Une pianiste de formation classique, elle s’adonne à une grande variété de techniques, chante dans trois langues différentes en plus de jouer avec ses accents. En ce sens, Home, before and after reste fidèle à son identité artistique, aussi champ gauche soit-elle!