Critiques

Let's Eat Grandma

Two Ribbons

  • Transgressive Records
  • 2022
  • 39 minutes
7

C’est l’année des retours pour certaines de mes artistes féminines préférées de 2018. Comme d’autres, je suis resté sur ma faim avec le nouveau Mitski, alors que j’avais adoré Be the Cowboy. Et voilà que quatre ans après le génial I’m All Ears, le duo Let’s Eat Grandma revient avec Two Ribbons, un album en deux temps qui délaisse la pop sombre pour offrir quelque chose d’un peu plus conventionnel.

On peut dire que les Britanniques Rosa Wilton et Jenny Hollingworth reviennent de loin. Il y a trois ans, le duo a été frappé de plein fouet par la tragédie, avec la mort du copain d’Hollingworth à seulement 22 ans d’un cancer des os. Sans surprise, elles ont annulé leur tournée nord-américaine prévue à l’époque. Elles ont également reconnu plus tard avoir réalisé, tandis qu’elles répétaient en vue de cette tournée, que leur amitié avait changé, qu’elles n’étaient plus aussi connectées qu’avant.

On peut voir Two Ribbons comme le miroir de ces événements. La première moitié du disque est explosive : une série d’hymnes synth-pop fédérateurs qui célèbrent leur amitié retrouvée. À l’inverse, la deuxième partie est plus introspective, axée sur les ballades et qui abordent les thèmes de l’absence et du deuil. Le sujet de la mort n’est pas nécessairement abordé de front, mais avec une pièce instrumentale qui s’intitule In the Cemetery, il n’y a pas beaucoup de place pour l’ambiguïté, disons.

Les deux moitiés de l’album sont séparées par un court intermède, qui agit en effet comme un signal sonore nous invitant à tourner la page lorsqu’on écoutait des contes audio étant enfant. Un tel format n’est pas inédit et rappelle un peu le principe utilisé par David Bowie pour ses albums Low et Heroes, tous deux parus en 1977, et dont la première face est composée en majorité de chansons plus conventionnelles, alors que le côté B contient essentiellement des pièces instrumentales ambiantes.

Le hic avec Two Ribbons, c’est que la première moitié génère un niveau d’énergie que la seconde n’arrive tout simplement pas à soutenir. Il va sans dire que ce format est davantage adapté au vinyle, mais il reste que les ballades de Let’s Eat Grandma détonnent par leur facture lisse et un peu plus convenue. Un titre comme Sunday, en particulier, n’arrive pas à s’élever au-dessus de la masse des autres ballades indie-pop peuplant les listes de lecture préformatées sur Spotify et Apple Music.

C’est franchement dommage parce que les cinq premières chansons sont absolument béton. Ça commence avec la puissante Happy New Year, propulsée par un motif de clavier au rythme syncopé qui donne envie de danser sur place le poing en l’air. C’est le plus loin que le duo est allé jusqu’ici en matière de pop fédératrice, et ça opère… jusqu’aux feux d’artifice qui explosent juste avant l’arrivée du dernier refrain! Ça fait un peu bizarre de dire ça alors que le printemps ne veut même pas se montrer le bout du nez, mais j’ai l’impression que ça pourrait être ma chanson de l’été.

Si Two Ribbons délaisse un peu le côté mystérieux et sombre qui était au cœur de l’esthétique du précédent I’m All Ears, il mise sur une écriture plus directe, avec des chansons courtes portées par des refrains forts. L’influence de la pop des années 80 n’est jamais loin, mais elle est actualisée, comme dans l’énergique Insect Loop, avec sa mélodie de guitare électrique qui évoque un peu l’approche de M83.

Au final, Two Ribbons nous laisse avec des sentiments partagés. Le contraste entre les chansons est tel qu’on se surprend à se demander si le groupe qui chante la pièce-titre en fin de disque est le même qui a composé Happy New Year. L’effet n’est pas inintéressant et ma déception est sans doute liée au fait qu’I’m All Ears était si fort de bout en bout qu’il est difficile de ne pas comparer les deux. Cela dit, il y a amplement de quoi se mettre sous la dent ici pour les amateurs de pop ingénieuse.