Critiques

Gros Mené

Pax et Bonum

  • Lazy At Work
  • 2022
  • 42 minutes
8
Le meilleur de lca

En février dernier, quand on a su que Gros Mené serait des Francos cet été, plusieurs se sont mis à rêver à un nouvel album pour le projet mené par Fred Fortin et Olivier Langevin (Galaxie). Dix ans après le classique Agnus Dei, voici qu’arrive la troisième incarnation du grand poisson sous le titre latin Pax et Bonum (« paix et bien »), qui réunit tous les ingrédients d’un rock délicieusement sale et graisseux.

Tel le monstre dans Ça de Stephen King qui revient hanter la petite ville de Derry, au Maine, aux 27 ans, Gros Mené refait surface périodiquement pour venir secouer la scène musicale québécoise. Paru en 1999, le mythique Tue ce drum Pierre Bouchard (en hommage à leur ami batteur, cette fois représenté sur la pochette) reste encore aujourd’hui une référence en matière de rock lourd dans la province. À l’époque, la scène locale était dominée par les Kevin Parent et autres Jean Leloup, avec un milieu underground qui peinait à obtenir la reconnaissance qu’il méritait. En 2012 aussi, on a accueilli le bien nommé Agnus Dei comme un sauveur dans le contexte d’une scène culturelle jugée conservatrice par rapport à ce qui se passait ailleurs.

Dans un sens, le contexte n’a peut-être jamais été aussi favorable pour un retour de Gros Mené. En effet, on observe depuis quelques années un certain retour du son « garage rock » au Québec, comme en témoigne l’émergence de noms tels que Fuudge, les Deuxluxes ou Larynx. Cela dit, personne ne propose ce même mélange de stoner rock et de blues enfumé qui a fait la renommée du projet de Fred Fortin. Et ces ingrédients sont encore à la base de ce nouveau Pax et Bonum, qui fait la part belle aux morceaux corrosifs dégoulinants de distorsion bien grasse.

Puisque le jeu des comparaisons est inévitable, on dira de cette troisième incarnation de Gros Mené qu’elle est sans doute un peu moins « rentre dedans » que Tue ce drum Pierre Bouchard. Non pas que Fortin et Langevin se soient assagis, mais on sent plus de variations dans les dynamiques. Il y a d’un côté les riffs énergiques de La sarre et Hollywood et de l’autre des chansons plus développées sur le plan structurel, entre autres l’excellente Dabidou, une envolée psychédélique aux effluves de saxophone signées Erik Hove, et avec François Lafontaine (Karkwa) à l’orgue.

À près de sept minutes, la lourde Corrupteur rentre elle aussi au poste, avec ses changements de rythmique et son texte évoquant ce fragile moment d’anxiété quand on sent qu’on est sur le point de péter les plombs :

« Pèse pas trop fort sur mon bouton de corrupteur

Quand tu dois l’savoir y’é d’jà accoté

Continue et tu feras sauter le breaker

Niaise pas trop, tu sais que chu pas un bluffeur ».

– Corrupteur

Une des plus belles qualités de Pax et Bonum est l’esprit de collégialité qui y règne. Même si la griffe de Fortin est partout (il porte pratiquement tous les chapeaux, de compositeur à ingénieur de son à réalisateur), on n’a pas l’impression qu’il s’agit d’un one-man show. Évidemment, la six cordes d’Olivier Langevin demeure toujours aussi efficace (superbe utilisation du slide dans Télévision) et Pierre Fortin, dit Corco, continue de sévir aux tambours, même s’il est moins présent sur ce nouvel album, partageant la tâche avec Samuel Joly (Thus Owls). Oui, ça fait un peu vieille gang de chums, sauf que le trip est participatif, et l’on se sent invité au party.

Même s’il lui manque peut-être un titre aussi explosif que Vénus ou Ovechkin, Pax et Bonum poursuit dans la voie tracée par Agnus Dei, avec même plus d’exploration sur le plan stylistique. Ainsi, Roulez la caisse évoque les années du grunge avec sa formule doux-fort-doux, tandis que Bear in My Beer s’abreuve au funk, une des influences méconnues dans l’œuvre de Gros Mené. Au final, il en résulte un délicieux défouloir à l’humour juste assez caustique, et surtout toujours aussi pertinent.