Critiques

Bodega

Broken Equipment

  • What's Your Rupture ?
  • 2022
  • 42 minutes
7

Formée en 2016 et menée par un couple d’artistes intellos, mais assez lucide pour faire preuve d’autodérision, la formation parfaitement new-yorkaise Bodega avait attiré l’attention des amateurs de rock avec la parution d’Endless Scroll en 2018. Ce disque, aussi ironique qu’amusant, recelait de fortes influences indie rock « à la Parquet Courts ». Ce n’était sûrement pas étranger au fait que la réalisation avait été confiée à l’époque au co-meneur du groupe susmentionné, Austin Brown. Cela dit, les connaisseurs de post-punk y avaient également décelé des ascendants de Talking Heads, Wire et The Fall.

Quatre ans après la sortie de leur premier album, voilà que les Brooklynois reviennent à la charge avec un deuxième long format intitulé Broken Equipment. Cette offrande devait paraître quelque part en 2020, mais sa sortie a dû être repoussée plus d’une fois pour des raisons évidentes.

Et Bodega n’a pas perdu son humour corrosif ! Cette fois-ci, le quintette pose son regard sur le ciblage algorithmique, l’embourgeoisement accéléré des médias de masse, mais aussi sur cette incessante quête productiviste qui fait de nous de petits automates numériques inattentifs et embrouillés. Dans Doers, le groupe fait preuve d’une clairvoyance incontestable à ce sujet :

« This city’s made for the doers
The movers shakers
Not connoisseurs
This city’s made for the doers
The movers shakers
Health food reviewers
No, I don’t have time for a call
If word’s urgent you can post it on my wall
I don’t have time to inhale
Waste batteries
Miss the next e-mail »

– Doers

Musicalement, les New-Yorkais ajoutent à leurs influences habituelles celle de LCD Soundsystem. La seule chanson d’amour du répertoire de Bodega, Pillar on the Bridge of You, ainsi que le jeu de basse dans Thrown, constituent de sympathiques pastiches de la musique de James Murphy. Les refrains modulés par Ben Hozie (voix, guitare) et Nikki Belfigio (voix) sont accrocheurs sans être racoleurs. Les guitares anxieuses sont également légion. On y entend même quelques moments évoquant le rap vieille école des Beastie Boys (Doers). Parfois, on pense aux formations Le Tigre et Blondie à l’écoute de ces pièces féministes/sexy que sont Territorial (Call of the Female) et Statuette on the Console. Enfin, on salue les guitares « velvetiennes » en conclusion de Seneca the Stoic.

En contrepartie, Bodega ralentit un peu beaucoup la cadence en fin de parcours. Deux pièces quelconques nous empêchent d’être pleinement conquis par ce Broken Equipment : All Past Lovers et After Jane. La première aurait dû être remisée au rancart par le groupe et la deuxième, un peu trop enfantine, détonne par rapport aux chansons énergiques, jubilatoires et engagées que le groupe propose sur cette production.

Bodega est un groupe qui insuffle juste assez d’humour à ses chansons pour fédérer de nombreux amateurs de rock de toutes allégeances. Derrière ces allusions sarcastiques à l’égard de nos sociétés désespérément à la recherche de cohésion sociale se cache un groupe fédérateur qui rend un réjouissant hommage à l’héritage musical de New York.

Ne boudez pas votre plaisir. Broken Equipment est vraiment divertissant.