Critiques

Bill Callahan

Reality (Ytilaer)

  • Drag City
  • 2022
  • 62 minutes
8,5
Le meilleur de lca

À 56 ans, voilà un auteur-compositeur-interprète qui obtient une reconnaissance subtilement élargie, et ce, de parution en parution. En 2019, Bill Callahan nous avait proposé Shepherd in a Sheepskin Vest; un long format qui faisait le point sur sa nouvelle vie amoureuse et familiale.

Un an plus tard, le musicien à la voix de baryton nous proposait un Gold Record qui commémorait l’arrivée d’un nouveau rejeton au sein de sa famille. Une sortie étonnante compte tenu de la propension de l’artiste à prendre son temps entre chacun de ses albums.

Bill Callahan est donc de retour avec une 8e création en carrière. Intitulé Reality — rédigé à l’envers sur la pochette imitant ainsi le reflet d’un miroir —, ce nouvel opus est une méditation sur le rêve, celui que l’on quitte pendant le sommeil pour être précipité contre son gré dans la réalité.

En fait, le vétéran nous présente un album en réaction à un monde dominé par une sorte de repli généralisé. La pandémie, le climat sociopolitique actuel et le narcissisme des réseaux sociaux sont subtilement évoqués tout au long de cette production. Les textes de Callahan s’écoutent à nouveau comme si l’auditeur lisait un journal intime qui ne verse jamais dans l’indécence.

Dans l’introductive First Bird, il se met dans la peau d’un enfant qui vient tout juste de naître et qui perçoit son arrivée dans le monde concret comme une illusion :

And her feet don’t ever touch the ground

Because everybody wants to carry her around

– First Bird

Sur Natural Information, l’Américain nous suggère de ne jamais rejeter totalement notre intuition. L’homme considère cette connaissance immédiate de la réalité, sans l’aide du raisonnement, comme une « information naturelle » à bien gérer :

I wrote this song in five and forever
I’m writing it right now
I wrote this song in five
In recovery slides

Using natural information

– Natural information

Cette fois-ci, l’artiste s’est entouré d’une formation complète en bonne et due forme. Matt Kinsey (guitare), Emmett Kelly (basse), Sarah Ann Phillips (piano, orgue B3) et le légendaire batteur-percussionniste australien Jim White (Dirty Three, Springtime) se joignent à lui.

Reality alterne entre des morceaux profondément émouvants et des grooves étonnants qui mettent au premier plan les envies stylistiques de Callahan; le folk intimiste, le rock et le jazz, entre autres. Dans Lily, il rend un hommage dépouillé, et senti, à sa mère décédée du cancer en 2018. Planets est une chanson qui semble s’arrêter net en fin de parcours, mais une marée de sons cacophoniques conclut de manière admirable l’une des pièces phares de ce long format. Partition, elle, met en vedette le jeu sublime de White dans une sorte de free jazz électrifié.

Mais ce qui singularise cet enregistrement est sans aucun doute ces longs passages instrumentaux. Ils constituent de superbes exercices de texture et de volume qui atteignent étrangement des climax sonores assez bruyants. Ces instants, combinés à cette voix distinctive remémorant en partie celle de Kurt Wagner (Lambchop), font de ce Reality une véritable réussite… pour une énième fois !

Au début de sa carrière, Bill Callahan — sous l’appellation Smog — a endossé le rôle d’observateur caustique et dysfonctionnel d’un monde terrifiant pour ensuite prendre conscience que l’existence n’était majoritairement qu’une suite de plaisirs ou de déplaisirs ordinaires. En voilà un qui a très bien compris que le sel de la vie se trouvait dans le rire franc d’un ami, la main douce d’un partenaire de vie, ou encore dans la feuille d’un arbre qui virevolte au vent…

Bill Callahan est un artiste lucide et apaisé qui soulage le cœur et l’âme.