Critiques

Badbadnotgood

Talk Memory

  • People's Champ
  • 2021
  • 47 minutes
8
Le meilleur de lca

Le trio de jazz torontois BADBADNOTGOOD (BBNG) sait s’entourer. Que ce soit pour bonifier leurs compositions originales — avec MF Doom, Tyler, The Creator, Ghostface Killah, Kaytranada, Colin Stetson, Charlotte Day Wilson ou encore Samuel T. Herring (Future Islands) –, ou en co-signant la production d’autres artistes, le choix des collaborateurs est toujours intéressant. Le bassiste Chester Hansen, le claviériste Matthew Tavares et le batteur Alexander Sowinski ont entre autres été récompensés de deux Prix GRAMMY pour avoir co-produit les morceaux King Of The Hill — tiré de l’album It Is What It Is (2020) de Thundercat — et pour LUST sur DAMN. (2017) de Kendrick Lamar. À part de ça, rien de bien fou, quoi …! BBNG fut nommé seulement trois au Prix Polaris ainsi qu’aux Prix Juno en 2015, est ressorti avec le prix du Concert de l’année au Libera, sans oublier le succès retentissant de la chanson Get You où ils soutiennent Daniel Caesar et Kali Uchis. Je m’égare, mais vous comprenez l’ampleur de leur talent. Alors oui, BBNG sait s’entourer. C’est le moins qu’on puisse dire !

Cette fois, le compositeur et arrangeur Arthur Verocai appose sa griffe un peu partout sur Talk Memory, pendant que le batteur de J Dilla et de MadLib, Karriem Riggins, s’invite sur un morceau. Se prête aussi au jeu le saxophoniste, rappeur et producteur Terrace Martin — une sommité ayant travaillé auprès de Herbie Hancock, Snoop Dogg, Busta Rhymes, Kendrick Lamar et Stevie Wonder. On compte par-dessus le marché la cithare céleste de Laraaji, un gros morceau pour la musique New Age et spirituelle des dernières décennies. La cerise sur le sundae de cet amalgame de talents (non ce n’est pas fini) reste la harpiste américaine Brandee Younger signée sur le major Impulse ! Elle aurait accompagné sur scène Ravi Coltrane (oui oui, le fils de John et Alice), Pharoah Sanders, John Legend, Lauryn Hill et Common.

Pour son sixième long format Talk Memory, BBNG reste sur la lancée du featuring et de l’esprit hip-hop, qui viennent avec la quantité de collaborations qu’on retrouve sur le disque. C’est ce qu’on avait aimé de leur précédent effort IV (2016), où la chanson soul et les improvisations jazz s’entremêlaient à merveille. Ici, le trio s’est acoquiné avec une autre incroyable brochette de contributeurs, qui apportent toutefois à l’album une touche franchement plus spiritual jazz et jazz-rock. Ici, j’entends la présence de John Coltrane, des impros à la Bitches Brew de Davis et des moments célestes façon Pharoah Sanders. Comme si IV avait été une parenthèse presque pop dans la discographie de BBNG,Talk Memory est, selon moi, un habile retour aux jams instrumentaux de leurs débuts, mais avec plus de maturité encore.

Venons-en au principal. Est-ce que Talk Memory est un bon album? Assurément, même que je dirais que l’oeuvre en soi est aussi bonne que III (2014), celle que je préfère de leur discographie. Au niveau du rayonnement que cet album pourrait avoir dans la culture populaire, il est certain que IV bat à plate couture Talk Memory, avec son exploitation des styles hip-hop et soul faciles à écouter et à apprécier. Cependant, il y a dans ce nouvel effort une maturité sans égal dans la proposition musicale, que ce soit dans la manière de composer en crescendo « lent-vite-lent », ou par l’ordre des pièces sur l’album.

L’écoute commence avec Signal From The Noise, un morceau en dents de scie de neuf minutes qui donnera le ton pour le reste du disque. Vient ensuite la céleste Unfolding (Momentum 73), présentant les notes soyeuses de la cithare sur table de Laraaji. Ensuite, la machine démarre pour de bon grâce à Arthur Verocai sur l’entraînante City Of Mirrors. Puis, on a affaire à du sérieux sur Beside April avec la batterie incroyable de Riggins, les cordes magnifiques du compositeur brésilien et le méga-jam jazz-rock de BBNG. La bande se calme un peu les nerfs sur la géniale Love Proceeding avant de se laisser emporter par Timid Intimidating. Le motif de Beside April revient brièvement sur l’avant-dernier morceau signé Verocai. La pièce de résistance de Talk Memory se trouve en tout dernier. C’est sur Talk Meaning que l’on peut apprécier les talents de Terrace Martin et de Brandee Younger. Cette dernière, maniant la harpe telle une Alice Coltrane réincarnée, apporte un peu de douceur dans ce jam infernal. Les dernières 90 secondes de l’album sont dédiées aux doigts de Younger, qui effleurent féériquement son instrument à cordes pincées. Cette finale conclut l’écoute du long-jeu. Elle s’emboîte plutôt bien avec la première piste Signal From The Noise, si l’on recommence immédiatement l’expérience.

Pour tout dire, Talk Memory s’écoute franchement bien de A à Z, de même que dans le désordre. Comme mentionné plus haut, on assiste à un excellent retour aux débuts musicaux du trio, mais on y entend beaucoup plus de maturité dans la façon de construire les morceaux. Même son de cloche avec les collaborateurs et collaboratrices sur l’album, qui apportent tous et toutes une touche magique. Talk Memory ne révolutionne pas la roue du jazz, mais je suis d’avis que BBNG a officiellement lancé la renaissance du jazz spirituel contemporain.