Atsuko Chiba
Atsuko Chiba
- Mothland
- 2026
- 32 minutes
Le groupe montréalais Atsuko Chiba revient avec un quatrième album homonyme qui confirme sa maîtrise des textures denses, aériennes et psychédéliques. Réalisé par le groupe, ce disque de six titres affiche une très grande cohérence malgré qu’il déploie un métissage de genres, du rock expérimental au post-punk, en passant par le krautrock, la cold wave et le trip-hop.
L’album commence en force avec une trilogie formée de Retention, Pretense et Future Ways. Ce triptyque explore la persistance du traumatisme et de la douleur réprimée dans Retention « Evokes this constant pain in apparition – Swell up – Hold back », la fatalité du constat qu’il n’y a pas de retour en arrière, l’impossibilité de retourner en arrière dans Pretense « What is lost can’t be found » et culmine avec Future Ways, où l’idée d’une transition vers l’au-delà est suggérée par l’image de la dissolution de l’âme : « This light grows in spite of you ». Une progression cohérente, de la lutte intérieure à l’épiphanie d’outre-tombe.
Retention dévoile une esthétique trip-hop, mais sans l’échantillonnage propre au genre. On y trouve une mélancolie urbaine portée par une ligne de basse profonde et une batterie syncopée. Le chant lancinant de Karim Lakhdar, traité avec réverbération et écho, ajoute en début de morceau une touche sensuelle qui se développe en intensité lorsqu’apparaissent à mi-chemin une guitare à l’esthétique liquide, puis un chœur vaporeux qui consolide l’état de transe. Une solide mise en bouche.
Cette atmosphère de transe se poursuit avec Pretense, une lente progression qui s’articule autour d’une ligne de basse hypnotique et de couches électroniques éthérées. Après une longue intro, la voix feutrée de Lakhdar apparaît, puis la batterie vient finalement rythmer le morceau, alors que de courts fragments mélodiques à la guitare viennent ajouter une singularité intéressante au morceau. Le côté minimaliste du début est délaissé pour un son saturé et riche en harmoniques, une rupture de la musicalité que l’on retrouve également sur plusieurs des compositions de l’album.
Future Ways débute sans vraiment qu’on s’en rende compte, et agit comme une extension de Pretense. D’ailleurs, Lakhdar a dit de ces deux dernières pièces: « Elles ont été initialement conçues comme une seule pièce. Le titre est sans équivoque: c’est la vie après la mort.» Ça s’entend. Future Ways prolonge Pretense, comme pour lui offrir une conclusion plus rythmée, avec la basse lourde et en mouvement. Vers la 4e minute, le rythme se fragmente. Les claviers deviennent dissonants et oppressants, créant une atmosphère dystopique que j’ai particulièrement aimée. En spectacle, cette chute de textures de synthétiseur très riche propre du Krautrock sera certainement percutante.
En rupture avec cette trilogie aérienne, on redescend avec Tar Sands qui s’attaque à une matière plus lourde avec une rythmique syncopée, quasi tribale. Ce titre à double sens évoque l’image anxieuse des sables bitumineux, soulignée par un drone sonore strident, et traite autant d’épuisement des ressources que d’épuisement mental: « Feed the ground of more ignoring ». Malgré cette noirceur, la mise en abyme du refrain, où « Running away » est chanté avec un traitement de la voix évoquant l’époque The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, offre une fuite salvatrice.
Sur Torn, le groupe se tourne vers un post-punk progressiste à saveur de cold wave, porté entre autres en fin de morceau par une guitare qui rappelle la mélancolie de celle de Robert Smith des premiers albums de The Cure. Le clavier prend certainement trop de volume en ouverture avec son motif répétitif, mais gagne en pertinence lorsque le morceau bascule, à mi-chemin, vers des textures plus expérimentales. Sur ce morceau, Atsuko Chiba démontre qu’il sait marier habilement la tristesse gothique des années 80 à la dissonance expérimentale de la fin des années 90. Une construction intéressante qui, malgré ses qualités, m’a laissé en reste.
L’album se conclut sur Locked and Array, une pièce surprenante de près de neuf minutes, avec une introduction indie folk et une voix douce et fragile. C’est une magnifique pièce de post-rock progressif, mais sa cohérence avec le reste de l’album est discutable. Peut-être laisse-t-elle volontairement l’auditeur dans un état d’instabilité, comme une porte entrouverte sur la suite?
Au final, Atsuko Chiba signe un disque où les chansons s’enchaînent au point qu’on en oublie parfois les frontières. À part le trio d’ouverture, ce n’est pas un album qui m’a immédiatement séduite, mais que j’ai apprivoisé au fil des écoutes. Avec cet album, Atsuko Chiba signe un disque plutôt sombre, mais cohérent et habité.