Critiques

070 Shake

Modus Vivendi

  • G.O.O.D. Music
  • 2020
  • 45 minutes
7,5

070 Shake est le nom d’artiste de Danielle Balbuena, chanteuse/poète hip-hop du New Jersey qui a enregistré ses premières pièces en 2016 avec 070 Crew. Sa carrière a pris de la vitesse suite à sa collaboration avec Kanye West et la publication d’un premier maxi, Glitter (2018), signé sur G.O.O.D. Music, la maison de disques de West. Après plusieurs collaborations avec West et d’autres artistes gravitant autour de lui, Balbuena est arrivée en janvier avec son premier album, Modus Vivendi, dont le flow témoigne de textes très bien ficelés, de rythmes solidement plantés dans le sol et de trames synthétiques inspirées des années 80.

L’album commence avec deux ouvertures successives, Don’t Break The Silence et Come Around. La première se place de manière presque new age avec sa trame atmosphérique, incluant cordes et guitare réverbérée, Balbuena apparaissant d’abord complètement autotunée, et reprenant sa forme naturelle rendue aux paroles. La deuxième coupe abruptement le mouvement pour une séquence saturée plus dramatique, dont la performance vocale passe de l’invitation affectueuse au cri amoureux, à la manière d’une complainte blues. La guitare espagnole dans Morrow change pas mal d’atmosphère et nous mène rythmiquement à une boucle très efficace, permettant à Shake de rebondir mélodiquement par-dessus. Le thème du couple qui n’existera peut-être plus demain est bien intégré à la trame de fond mélancolique qui comporte encore une fois sa touche de new age. It’s Forever débute comme un échantillon de vinyle de musique soul des années 70, interlude réconfortant à Rocketship, dont les notes de piano réverbérées et la séquence échantillonnée transitent vers un dancehall flottant. Le couplet développe sur le thème de l’absence prolongée et le refrain sur la probabilité que celle-ci soit pour toujours. La conclusion surprend sur le coup avec son montage plus serré d’éléments percussifs.

Divorce ouvre sur une boucle percussive aux bongos, à laquelle s’ajoute une guitare électrique jouée à la Gilmour (Pink Floyd) et un bourdonnement grave qui alourdit la forme trap de la pièce. Balbuena prend bien le temps de marier le rythme avec les syllabes et les notes, se dédoublant en harmonies vocales comme un petit chœur. Le mouvement passe à un solo de clavier étonnant qui rappelle le rock progressif des années 70 et des accords de piano réverbérés comme s’ils étaient joués dans un stade. The Pines change de direction à partir d’une ligne mélodique gitane, légèrement abrasive, créant une boucle rythmique qui se densifie progressivement. Shake chante un texte inspiré de la chanson In The Pines, pendant que les cordes viennent confirmer la référence rom. Guilty Conscience change également de palette sonore, passant à du synthwave romantique des années 80 et qui colle parfaitement au thème de la fidélité. Microdosing fait sourire momentanément avec ses percussions à la I Want Your Sex, mais ça passe rapidement à une mélodie à deux accords qui se déploie en section. La guitare acoustique vient colorer le premier couplet, mais ça revient à la séquence de base rendue au refrain. La petite transition dancehall laisse croire que ça va bifurquer, mais non, le mouvement continue sous un solo de synthétiseur qui masque l’effet de répétition. Nice To Have ouvre sur une excellente basse monophonique par-dessus laquelle Balbuena traite du contact humain, de la présence qui réconforte. Mention spéciale à la rythmique vocale et l’effet de flanger sur le clavier ambiant.

Une boîte à rythmes ouvre Under The Moon sur une teinte rétro, laissant Shake enchaîner les syllabes pendant que la mélodie se développe en une trame synthwave. Ça coupe sec avec Daydreamin, qui nous ramène à la forme dancehall, avec la voix bien découpée et les échantillons percussifs en contretemps. C’est un peu répétitif jusqu’à ce que ça passe à une séquence superbement bien harmonisée et bien contrastée au motif de départ. Terminal B enchaîne avec des accords réverbérés au clavier, ouvrant doucement jusqu’à ce qu’un rythme trip-hop alourdisse la structure. Flight319 revient à la trame ambiante new age, planant comme un vol d’avion justement et passant à une séquence presque R&B, mais qui se transforme finalement en une ballade hip-hop.

Par souci de transparence, je ne supporte normalement pas l’utilisation de l’effet Auto-Tune, dans la mesure où j’ai pardonné à Cher d’avoir popularisé un nouveau code de l’industrie musicale il y a vingt ans, au prix de ne pas écouter pratiquement la totalité des artistes qui l’ont utilisé depuis. Dans ce contexte, 070 Shake réussit à faire passer ça en décorant les fins de notes, les fins de phrases et les espaces entre les syllabes, qui font en sorte que ça ne dénature pas trop sa performance initiale. Parallèlement, la trame musicale est particulièrement riche avec ses références au new age, synthwave, dancehall et trap, qui supporte efficacement la voix. Bien qu’il y ait quelques segments répétitifs, Modus Vivendi est un premier album équilibré, guidé par les performances vocales de Balbuena, celles-ci placées en avant-plan pour livrer avec honnêteté des textes inspirés du mode de vie humain. Bravo.

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