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Critique : Roger Waters – Is This The Life We Really Want?

Peu de gens dans l’histoire peuvent se vanter d’avoir eu autant d’influence sur la culture populaire que Roger Waters. Et le monument est encore actif après toutes ces années! Après avoir forgé le son d’un des groupes les plus influents de tous les temps, il continue à avoir des choses à dire, et ce depuis 1965!

Non?

En fait, il est vrai que David Gilmour a été le cerveau derrière la majorité des albums les plus avant-gardistes de Pink Floyd. Les paroles de Waters furent certes indispensables au groupe, autant que son apport à la composition, et son sens de l’album-concept en est un aiguisé à souhait. Mais avant de le proclamer génie, observons l’ensemble de son œuvre. Il commence à occuper une très grande place dans la production de Dark Side of the Moon, Wish you Were Here, Animals et The Wall, et il écrit entièrement The Final Cut pour ensuite se concentrer sur sa carrière solo, comportant maintenant quatre albums.

On observe quoi, donc? Oui, Waters sait écrire des albums, et surtout des albums commerciaux. Ce pour quoi son esprit mêlé à l’essence expérimentale de Floyd était une formule gagnante. Mais surtout, on voit que plus il prend les commandes de la machine, plus elle stagne. Animals et The Wall sont tous deux d’excellents albums, mais on commence à apercevoir beaucoup plus de ressemblances d’un album à l’autre que dans les temps plus obscurs du groupe. Le son Pink Floyd commence à périmer, et The Final Cut porte bien son nom en ce sens. Depuis lors, Waters a sorti quatre albums studio, et les quatre réutilisent plus ou moins le même son. Gilmour a d’ailleurs eu le même style de crise de la quarantaine, mais lui ne semble pas s’autoproclamer grand génie postmoderne à chaque occasion qu’on lui donne.

Alors bon, oui, The Pros and Cons of Hitch Hiking, Radio K.A.O.S et Amused to Death ne tombent pas très loin de The Final Cut, mais ça n’en fait pas de mauvais albums; le premier et le dernier en sont même de très bons. Par contre, on est loin de l’avant-garde. Waters réutilise fréquemment ses redites préférées : les citations directes, les sons de synthés un peu faciles (aujourd’hui connotés génériques à souhait), les copies quasi conformes de vieux classiques de Floyd comme Young Lust ou Sheep et les maudits sons d’horloge (sérieusement, on dirait qu’il en met partout où il peut). Les trois albums ne sont donc pas sans réminiscence de la mythique formation, mais ils en sont tout de même assez distincts pour ne pas donner l’impression de réécouter The Final Cut constamment et ont une ligne directrice super bien ficelée.

Qu’en est-il donc de Is This The Life We Really Want?, son quatrième album solo? Eh bien, c’est la continuation logique du parcours de n’importe quel homme ayant eu le parcours de Roger Waters : les redites se multiplient. Il n’a pas encore appris à chanter à l’extérieur d’une octave, et bien que ça faisait d’excellents effets dans certaines pièces comme Hey You ou Running Shoes, sa voix n’est aucunement polyvalente, rendant son usage inadéquat dans certaines pièces… Et ce surtout depuis que son âge le rattrape. Je suis même presque certain qu’il utilise de l’autotune dans certains passages de The Last Refugee et Bird In A Gale, et ce non pas pour faire un effet électronique.

La majorité des pièces de l’album semblent tout droit sorties d’un album de Floyd (de l’ère Waters) muni de moyens de production beaucoup plus poussés, mais avec beaucoup, beaucoup moins d’originalité que le groupe en avait. Fidèle à lui-même, il amorce son album avec une intro pleine de tic-tac d’horloge et de citations directes… Introduction qui se fond dans Déjà Vu, une petite balade aux accords faciles et aux arrangements de cordes aussi quétaines que Picture That ressemble aux premières minutes de Sheep (sérieusement, avec les mêmes octaves à la guitare et l’exact même effet de réverbération renversée sur la batterie…) ou que Smell The Roses est une version plus rapide de Have A Cigar (il va jusqu’à utiliser textuellement un des riffs!). D’ailleurs, Broken Bones, The Most Beautiful Girl ainsi que Wait For Her et Part Of Me Died — qui sont deux parties d’une même pièce — n’ont pas besoin de beaucoup plus de description que celle de Déjà Vu. C’est la même recette : petite balade, une ou deux envolées lyriques de sa voix de vieux sage, citations/effets sonores, prochaine pièce.

Il y a dans l’album une seule pièce intéressante pour la peine au bout du compte; celle éponyme à l’album. Elle utilise bien le timbre de voix du chanteur, avec une instrumentation assez sombre qui permet d’oublier un moment les petites balades presque insipides. Bird In A Gale est à la limite d’être trop Floydée et, de toute manière, si c’était du Pink Floyd, ça n’en serait pas du très bon. L’album n’est pas complètement inintéressant au moins; comme mentionné ci-haut, Waters a encore le sens de l’album concept. Les transitions entre les pièces se font magnifiquement bien, et la production sonore de l’album est très réussie — à l’exception de quelques effets sonores inutilement forts, comme l’explosion dans Déjà Vu. Certaines mélodies se réfèrent entre elles au long de l’album et le placement des pièces est bien pensé pour garder l’intérêt au long de l’album (pour quelqu’un qui en trouverait à écouter des copies de vieux classiques). La recherche sonore au niveau des citations et des effets garde en haleine la ligne directrice de l’album. À ce niveau-là, c’est réussi.

Toute cette analyse ne prend même pas en compte les textes de Waters. Je pourrais, à ce niveau, continuer à le critiquer pour radoter la même morale qu’il y a quelques décennies… Mais ce n’est un secret pour personne qu’il a toutes les raisons du monde de nous chanter (littéralement) inlassablement la même chose qu’il y a trente ans. Il aurait par contre avantage à nous le chanter par-dessus une cassette moins poussiéreuse.

Les redites de Roger Waters sont certainement dures à avaler; on voudrait bien que tous les artistes ne cessent d’être actuels et pertinents. Mais s’il a frappé un nœud quand The Final Cut est sorti, il vient de pogner le séquoia au complet avec Is This The Life We Really Want?. Et à ceux qui apprécieraient l’album pour son message, gardez en tête que le riche musicien et prétendant à la philosophie politique et idéologique a déménagé à New York pour se sauver de l’imposition anglaise, et que sa prochaine tournée s’appelle Us and Them… Pour un révolutionnaire anti-capitaliste, ça vit dans le passé sur un moyen temps!

MA NOTE: 4,5/10

Roger Waters
Is This The Life We Really Want?
Columbia Records
54 minutes

https://rogerwaters.com

Critique : Anathema – The Optimist

Avec The Optimist, Anathema reprend le concept de son album phare de 2001, A Fine Day To Exit, et retravaille le narratif dans la perspective du protagoniste principal, l’optimiste. Ça, c’est la trame de fond. Pour les néophytes, Anathema est un groupe polyforme, fondé à Liverpool au début des années 90. Dédié d’abord à l’exploration du doom métal et à ses confluents poético-black, le groupe fait dorénavant dans le prog-mélodique ascendant post-rock. C’est avec Eternity, en 1996, le groupe a baigné une première fois dans ces sonorités, tout en accordant une importance certaine à la construction des atmosphères.

Ce qui nous amène à The Optimist, un album d’une grande beauté sur lequel Anathema varie les styles, les montées mélodiques et la narration (merci aux trois chanteurs qui participent à l’effort ici.)

Les pièces Endless Ways, Leaving It Behind et The Optimist sont de bonnes entrées en matière : très vocales et mélodiques, ces pièces affichent aussi un bon tempo et quelques riffs accrocheurs (Leaving It Behind principalement).

Après, c’est plus diffus, voire orchestré avec San Francisco, Ghosts et Springfield. D’ailleurs ce dernier titre, qui est aussi le premier extrait, surprendra les fans de Mogwai pour sa ressemblance avec la manière du groupe à Stuart Braithwaite. Coïncidence? Du tout. Tony Doogan a participé à l’enregistrement et à la production de The Optimist, lui qui a travaillé notamment avec Belle and Sebastian et Mogwai justement. Tient tient… Mais outre la prise de son des pianos et un certain sens du crescendo, les comparaisons s’arrêtent là. Anathema a assez d’expérience derrière la cravate pour ne pas émuler le son d’un autre groupe.

Après avoir traversé le cœur de l’album, plus ambiant, Anathema renoue avec de grosses rythmiques et les pédales de distorsion au moment de l’épique conclusion de Wildfires, avant-dernier titre. Voilà une bonne mise en place pour Back to the start, grandiose et orchestrale conclusion à The Optimist. Ce morceau agit comme une belle synthèse de tout ce qu’on a pu entendre dans la dernière heure de lecture.

The Optimist est un album lumineux malgré un narratif éminemment sombre. Peut-être est-ce la pochette qui me rappelle les scènes d’assassinat du Zodiac dans le film du même nom du grand David Fincher. Peut-être. Mais il va sans dire que malgré son nom, l’optimiste, le protagoniste de l’album marche vers un destin sombre.

Ma note: 7,5/10

Anathema
The Optimist
Kscope
59 minutes

http://www.kscopemusic.com/artists/anathema/

Critique : Floating Points – Reflections : Mojave Desert

Y a-t-il meilleur environnement d’enregistrement qu’un désert où la rocaille cache les silhouettes feutrées des coyotes pour enregistrer un album de jazz fusion planant? En se fiant au deuxième opus de Floating Points, Reflections : Mojave Desert, je suis tenté de dire oui.

En enregistrant en grande partie au mythique studio Joshua Tree en Californie, le Britannique Sam Shepherd et sa bande ont tenté de reproduire leur expérience du désert en musique. Le studio d’enregistrement est littéralement déplacé à l’extérieur pour être en communion totale avec ce territoire stérile. Une vidéo publiée en avant-goût sur la toile montre d’ailleurs Shepherd qui écoute le désert avec une antenne de la taille d’un petit OVNI. On passe du minutesmusicien dans le paysage au paysage dans la musique. Entre l’expérience mystique et l’expérience électronique.

Avec sa thématique forte, Reflections de Shepherd s’éloigne des racines house pour lesquelles il est reconnu en privilégiant presque uniquement le jazz, quoique le genre a toujours marqué la House minimale du Britannique. L’influence s’inverse avec ce deuxième opus. Reflections donne plus l’impression d’assister à une prestation que d’écouter un album studio. Une belle union entre l’esthétique House et les textures analogiques. Un jazz fusion léger, parfait pour une introduction au genre ou pour garnir son mix électro relax.

Avec Kites, la perte de repères est totale au fur et à mesure qu’une boucle de synthétiseurs est répétée et accélérée. La boucle sera reprise en introduction de la pièce suivante Kelso Dunes. Avec ses 12 minutes, elle compte à elle seule pour presque la moitié de l’album. 12 minutes qui en valent la peine. On sent que Shepherd et ses musiciens sont à leur aise dès que le compteur dépasse les 10 minutes. Aucun temps mort, juste une longue montée en intensité pendant 7 minutes durant lesquelles chaque membre se donne à fond. Un court creux, puis une deuxième montée effrénée menée par le batteur. On culmine au sommet pour contempler les dernières minutes d’un paysage sonore serein.

Au-delà des métaphores de montagnes et de désert Reflections est un album solide du début à la fin, mais qui se termine trop vite malheureusement. L’album semble n’être qu’une seule jam-session de presque 30 minutes. Une session prometteuse qui donne le goût d’en entendre plus. Rien à redire sur la qualité de la production ou sur celle des musiciens. On a hâte que Floating Points nous fasse découvrir le prochain paysage qui le marquera. Qu’il soit analogique ou synthétique.

Ma note: 8/10

Floating Points
Reflections : Mojave Desert
Luaka Bop
29 minutes

https://www.floatingpoints.co.uk/

Critique: Public Service Broadcasting – Every Valley

Après avoir consacré leur deuxième album à la conquête de l’espace, les intellos britanniques de Public Service Broadcasting ont choisi de plonger dans les profondeurs des mines de charbon sur leur nouvel opus, Every Valley. Un thème intrigant qui donne un disque étonnamment enjoué, alors qu’il raconte le déclin d’une industrie qui a confiné des milliers d’ouvriers au chômage depuis près de 40 ans.

Avec leur look de travailleurs de bureau et leur intérêt pour l’histoire et les archives du passé, les trois membres de Public Service Broadcasting n’ont absolument rien du prototype de la rock star. Installés dans le sud de Londres, leur réalité n’a rien à voir non plus avec celle des communautés qui ont subi de plein fouet la lente agonie de ce secteur d’activité, jadis le plus important de l’économie britannique avec plus d’un-million de travailleurs. Mais soucieux de s’immerger dans leur sujet, ils se sont installés dans une petite ville industrielle du pays de Galles pour enregistrer Every Valley, transformant un ancien local de réunion syndicale en studio.

De la même manière que le précédent, The Race for Space, qui faisait amplement usage d’archives sonores documentant la course entre les États-Unis et l’U.R.S.S. pour la conquête de l’espace de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70, Every Valley recourt à de nombreux extraits audio pour décrire la montée et le déclin de l’industrie du charbon en Grande-Bretagne. L’album s’ouvre d’ailleurs avec la voix de l’acteur Richard Burton qui, dans une entrevue en 1980, parlait de son admiration pour les travailleurs du charbon, qu’il appelait « les rois du monde souterrain ». La musique se veut grandiloquente, avec une orchestration somptueuse, comme pour rappeler que cette industrie a déjà été remplie de belles promesses…

Certains moments font également sourire. La troisième plage, People Will Always Need Coal, fait entendre un extrait d’une vieille publicité télévisée qui vantait les avantages de devenir travailleur du charbon : « Come on, be a miner! There’s money and security! » Mais c’est sur le titre Progress que l’album prend véritablement son envol, avec une rythmique pop et la voix de la chanteuse Tracyanne Campbell, du groupe Camera Obscura, le tout enrobé d’effets de vocodeur et d’une ligne de basse qui rappellent l’instrumentation de la troupe allemande Kraftwerk.

La première moitié du disque surprend un peu avec des pièces au ton optimiste et des rythmiques dansantes. Sans doute J. Willgoose, Esq. et ses comparses ont-ils voulu illustrer l’âge d’or de l’industrie du charbon, des années 1700 jusqu’au milieu du 20e siècle. Le ciel s’obscurcit avec la très lourde All Out, qui évoque les grèves de 1984-1985 pour protester contre la décision du gouvernement Thatcher de fermer des dizaines de mines. Ici, la colère des travailleurs est illustrée par des guitares abrasives qui renvoient aux titres les plus musclés du répertoire de Mogwai.

La seconde partie se veut un peu plus évocatrice et n’atteint pas la puissance de la première, malgré la présence de chanteurs invités comme James Dean Bradfield, des Manic Street Preachers. Certains titres nous transportent, comme la superbe They Gave Me a Lamp et son instrumentation riche de cordes et de cuivres, mais d’autres sombrent dans la musique d’ambiance, comme la fade You + Me.

Malgré quelques titres plus faibles, Every Valley reste un exercice de style intéressant, et qui a le mérite d’aborder un sujet vraiment pas évident à transposer en musique. À voir le 16 septembre au Belmont dans le cadre de Pop Montréal

MA NOTE: 7/10

Public Service Broadcasting
Every Valley
PIAS Recordings
45 minutes

https://www.publicservicebroadcasting.net/

Critique : Ride – Weather Diaries

22 ans après la fin orageuse de leur groupe, les membres originaux de Ride, véritables poster boys du shoegaze britannique, ont décidé de revenir afin de se refaire une place au soleil! Calembours météorologiques douteux à part, le climat occupe une place très importante au sein de ce 5e album inattendu du quatuor.
 
 
 

« I’m unsettled by the weather
It’s getting stranger
Should it be this good right now?
Are we in some kind of danger?
Is this atmosphere just me/or is the sky too blue?»
-Weather Diaries

Commençons par un brin d’histoire. Après un doublé d’excellents Eps parus dans la première moitié de l’année 1990, Andy Bell (guitariste/chanteur), Mark Gardener (guitariste/chanteur également), Steve Queralt (bassiste) et Laurence Colbert (batteur) ont lancé Nowhere, album phare du mouvement musical mis au monde par des geeks qui regardent leurs pédales d’effets. Ils ont remis ça avec un 2e album qui était le témoignage d’une solide évolution en 1992 avec Going Blank Again. Ensuite, tout s’est barré en couilles alors que le quatuor a bifurqué vers un rock plus psychédélique sur le très fade Carnival of Light, influencé par la popularité des groupes de l’explosion brit-pop. Le changement ne fait pas l’unanimité au sein de l’unité et le groupe se sépare avant de se taper sur la gueule en pleine session d’enregistrement de Tarantula, album catastrophe qui sera retiré des tablettes et supprimé du catalogue de l’étiquette Creation seulement une semaine après sa sortie.

«You look good with blue sky behind
Silhouetted in the bright sunshine
Burned onto my retina screen
The greatest thing I’ve ever seen»
-Cali

Fort heureusement, tout ça est de l’histoire ancienne et les musiciens du band ont enterré la hache de guerre depuis longtemps. C’est en 2014 qu’ils ont recommencé à jouer ensemble et de fil en aiguille, ils ont construit l’essentiel de Weather Diaries. D’emblée, les fans du groupe doivent s’attendre à un album beaucoup plus produit que ce qu’ils ont aimé avec les deux premiers. L’apport créatif du DJ et producteur Erol Alkan y est probablement pour quelque chose. C’est de loin le disque le plus pop du groupe d’Oxford. On se demande même un peu où sont les guitares à certains endroits. Cela dit, il ne faut pas bouder son plaisir et s’abandonner aux formidables refrains qui s’enchaînent l’un après l’autre, de Lannoy Point à Cali en passant par la chanson-titre et Home is a Feeling. Voilà un disque de roadtrip idéal pour autant que l’on soit capable d’accepter un léger manque de crasse au niveau du son ainsi que quelques fioritures superflues (oui, je parle surtout de l’échantillonnage vocal agaçant et inutile qui sert d’intro à All I Want).

Après les retours fort réussis de My Bloody Valentine et Slowdive, il est réjouissant de constater que d’autres piliers du genre tiennent encore la forme. Ce n’est pas parfait, mais c’est facilement le 3e meilleur album du groupe en carrière.

Ma note: 7,5/10

Ride
Weather Diaries
Wichita Recordings
52 minutes

https://www.thebandride.com