Punk/Hardcore Archives - Le Canal Auditif

Critique: Ho99o9 – United States Of Horror

C’est suite à un passage remarqué à l’édition 2014 de SXSW que l’on s’est d’abord intéressé au duo hip-hop ascendant punk formé par theOGM et Eaddy, deux MC’s originaires du New Jersey. S’ils ont réussi à participer à la féria des gens branchés, c’est surtout grâce à la rumeur concernant leurs deux EP, leurs prestations incendiaires et leurs vidéos dérangeants. C’était apparemment très marginal et c’était le fun, pour un peu qu’on soit capable d’en prendre.

D’ailleurs, je vous ai déjà parlé de leur mixtape de 2015.

Fast-forward et nous voilà en 2017 alors que les boys nous proposent enfin un premier véritable album. Ce que l’on remarque juste en feuilletant la pochette de l’album, c’est qu’une dimension très politique semble s’être immiscée dans la musique du duo infernal. On y retrouve des slogans éloquents (YOU ARE NOT BORN A RACIST, YOU ARE TAUGHT TO BE ONE ou encore YOUR CHILD WILL DIE BECAUSE YOU LET IT HAPPEN) et on peut comprendre facilement que la virée qui s’en vient ne sera pas de tout repos.

« I pledge allegeance to the burning flag of the united states of horror and to the deathkult for which it stands».
– U.S.H.

Cette phrase est le début d’un paragraphe récité par une voix de gamine un brin troublante qui laisse rapidement sa place au riff principal de War is Hell, pièce qui nous rappelle Prodigy dans ses moments les plus mordants. Ensuite, c’est Street Power et son habile mélange de trap music et de punk hardcore qui prend la relève. Si vous pensiez pouvoir vous reposer un peu après ce combo brutal, vous rêvez en couleur. L’album est fort probablement à l’image de leur réputation sur scène et on enchaîne avec Face Tatt sur un beat techno jungle produit par le Dave Sitek de TV On the Radio, qui s’avère en connaître un rayon en matière de sonorités bien rugueuses et qui est ici responsable de 4 chansons sur 13. Après un interlude inconfortable, c’est au tour de Bleed War et sa vision dystopienne de l’avenir de la guerre qui vient nous plomber le tympan. Jusqu’à maintenant, disons que le hip-hop n’est pas très dominant. Money Machine et Splash viendront changer la donne avec leurs rimes incendiaires livrées avec hargne et rapidité. La trap est bien présente dans les beats de celles-ci. Elle reviendra sporadiquement tout au long du disque (Hydrolics, la chanson titre), de même que les attaques de guitares et les beats technos tonitruants (Knuckle Up, Dekay, City Rejects, etc.).

Au final, le son des Ho99o9 a évolué pour devenir un habile mélange d’Atari Teenage Riot, DMX, Bad Brains et Prodigy qui conserve une saveur unique. Leur album est oppressant, agressif et addictif. La comparaison avec Death Grips tient de moins en moins la route. Si les deux groupes œuvrent clairement dans le rap champ gauche, les attaques de Ho99o9 sont moins expérimentales et noise mais plus focalisées et moins cryptiques.

*Le duo sera en spectacle pour la toute première fois à Montréal ce mercredi 31 mai. Ça se passe au Turbohaus (5011 Notre-Dame Ouest) avec les crinqués de Injury Reserve en première partie. Faut absolument pas que tu manques ça!

Ma note: 8/10

Ho99o9
United States of Horror
Toys Have Powers
44 Minutes

www.ho99o9.com

Critique : Black Lips – Satan’s Graffiti or God’s Art?

Les Black Lips étaient dus. Le groupe américain a une tendance à la régularité lorsqu’il s’agit de sortir des albums. Voilà bien trois ans qu’est paru l’appréciable Underneath the Rainbow. Le groupe qui s’était fait connaître pour ses frasques scéniques a beaucoup changé avec les années. De meilleurs musiciens, ils ne restent pas dans leur zone de confort très longtemps. Et ça continue avec Satan’s Graffiti or God’s Art?

Le titre de l’album qui nous vient sous forme de question est déjà en lui-même une déclaration. À la manière de « le génie est proche de la folie », la formation d’Atlanta nous pose un peu en défi son nouveau titre. Est-ce qu’ils sont des méchants garçons ou des apôtres qui font avancer l’humanité? Rien n’est moins clair. Tout comme la réussite de ce nouvel album. On a l’impression d’être spectateur de deux Black Lips. La première est une formation qui tente de nouvelles approches à leur musique avec des instrumentations intéressantes, l’ajout d’une saxophoniste (Zumi Rosow) et des influences diversifiées. La deuxième formation nous propose des pièces qui sonnent le réchauffé et le déjà vu.

Évidemment, on préfère le groupe lorsqu’il met de l’avant un son plus audacieux. Avec une mélodie fédératrice, Occidental Front est sans doute la pièce qui représente le meilleur des deux mondes. Son air est accrocheur, son saxophone est grinçant, ses guitares bruyantes et l’ensemble fort séduisant. Can’t Hold On poursuit sur la même lancée avec une autre mélodie convaincante. Ce n’est pas inusité, mais ça marche à merveille. Interlude : Got Me All Alone, une sorte de blues franchement crasseux est assez délicieux.

Mais pour toutes ces pièces qui séduisent l’oreille, il y a plusieurs moments ordinaires sur Satan’s Graffiti or God’s Art? En tête de file, The Last Cul de Sac est une pièce à la tiédeur proéminente. Oubliez les sonorités punk, on nous propose plutôt un bon vieux morceau de pop-rock assez pépère. On peut en dire autant de la pop-rock Crystal Night qui aurait pu être réussie avec un peu plus de piquant. Outre les voix qui sont un peu décalées, la pièce est une balade rock assez standard, entendue des milliers de fois auparavant et honnêtement, mieux exécutée par des groupes comme les Beach Boys. On peut en dire tout autant de la langoureuse Wayne qui ne convainc pas plus l’oreille malgré son utilisation abusive de la pédale de wah-wah.

Les Black Lips font quand même quelques bons coups sur ce nouvel album. Surtout avec l’ajout de la saxophoniste Rosow qui amène de nouvelles possibilités sonores. Ça fonctionne très bien. Les Américains sont aussi très convaincants lorsqu’ils osent aller hors des sentiers battus. C’est du punk mélodieux et grinçant à souhait. Le problème, c’est lorsqu’ils se mettent à faire de la pop-rock que le résultat est la plupart du temps décevant.

Ma note: 6,5/10

Black Lips
Satan’s Graffiti or God’s Art?
Vice Records
56 minutes

http://black-lips.com/

Critique : At The Drive-In – in•ter a•li•a

Décidément, mai est le mois des grands retours. En effet, au moment même où le groupe shoegaze Slowdive fait paraître son premier album en 22 ans, la formation texane At the Drive-In nous revient avec son emo-punk-hardcore enragé sur in•ter a•li•a, un premier disque en 17 ans. Mais alors que le retour de Rachel Goswell et sa bande nous a séduits, celui des seconds nous laisse un peu perplexes.

En fait, in•ter a•li•a sonne comme si le temps n’avait eu aucune prise sur le chanteur Cedric Bixler-Zavala et le guitariste Omar Rodríguez-López, les deux cerveaux derrière At the Drive-In, aussi connus pour avoir fondé The Mars Volta après la dissolution de leur premier groupe en 2001. Ainsi, les gars sont toujours aussi enragés, comme en témoignent l’énergie brute de ces onze nouvelles chansons et les thèmes qu’elles abordent. Mais contrairement à un album comme In/Casino/Out, un classique du genre paru en 1998, ce nouvel opus manque de nuances.

Techniquement, le groupe complété par le guitariste Keeley Davis, le bassiste Paul Hinojos et le batteur Tony Hajjar se révèle tout aussi solide, avec des riffs acérés et des pièces aux métriques souvent irrégulières, sans jamais verser dans le prog à se casser la tête. Mais l’album souffre d’un manque de mélodies puissantes à entonner à tue-tête, comme l’ado qu’on était quand At the Drive-In a surgi sur la scène punk-hardcore au milieu des années 90. Pourtant, la voix de Bixler-Zavala conserve son timbre unique malgré le passage du temps, capable des envolées les plus aigües, tel un Geddy Lee en colère. Sauf que l’ensemble manque de raffinement.

Le ton est donné dès le premier titre, No Wolf Like the Present. Le riff est implacable, certes, typique de la bande originaire d’El Paso, mais on ressent vite un essoufflement dans le refrain, tandis que Bixler-Zavala répète le titre de la chanson jusqu’à plus soif. La décharge se poursuit sur Continuum, un autre titre qui ne nous laisse aucun répit. Ici, la voix est enrobée d’un écho qui agace. L’album semble d’ailleurs souffrir d’un excès de production qui donne quelque chose d’un peu générique à l’ensemble. On s’étonne même de penser à Limp Bizkit, et ce n’est pas un compliment, alors que la formation a toujours été au mieux avec un son plus brut, abrasif.

Le tout est livré à vive allure, mais au final, peu de pièces nous laissent un souvenir mémorable. Governed by Contagions reste une des plus solides, tout comme la très réussie Hostage Stamps, qui permet au moins de clore l’album en beauté avec un riff à inscrire parmi les plus redoutables de la discographie du groupe. Même chose pour Call Broken Arrow, une des pièces les plus techniques et les plus proches de l’univers prog-rock à la Mars Volta. Mais on en aurait voulu beaucoup plus…

En entrevue, At the Drive-In a dit que les textes d’in•ter a•li•a avait été vaguement inspirés par l’univers du romancier de science-fiction Philip K. Dick. De nombreux titres évoquent d’ailleurs l’idée de paranoïa, de tyrannie et de surveillance, en écho sans doute à notre époque. On aurait pu croire justement que le retour de la formation sur disque constituerait le remède dont nous aurions besoin en ce moment, ne serait-ce que pour canaliser notre frustration collective. Il faudra attendre.

Ma note: 5,5/10

At the Drive-In
in•ter a•li•a
Rise Records
41 minutes

http://www.atthedriveinmusic.com/

Critique : WALL – Untitled

Samantha York est exactement le contraire de ce à quoi l’on s’attend d’une chanteuse punk. La jeune femme s’est fait connaître en tant que modèle qui a posé pour des personnages aussi controversés que Terry Richardson. Alors qu’est-ce qu’un modèle fait derrière le micro d’un band punk? Et pas n’importe quel genre de punk. Si WALL possédait un son frivole comme certains groupes de la Californie ou encore des visées pop comme Green Day, il serait facile d’écarter leur pertinence du revers de la main. Cependant WALL fait du punk acerbe, grinçant à la Big Ups.

WALL avait attiré l’attention pour la première fois en janvier 2016 avec ses pièces bruyantes et tout à fait efficaces. Le quatuor formé de Vanessa Gomez à la batterie, Vince McClelland à la guitare et Elizabeth Skadden à la basse ont vécu guère plus longtemps qu’une chanson punk. À peine savions-nous qu’un album titré Untitled sortait que nous apprenions que le groupe n’existait plus.

Que ressort de ce premier et dernier album que WALL nous largue? Eh bien que c’est un bon groupe qu’on aurait sans doute aimé écouter davantage. La plupart de leurs pièces sont courtes, punchées et jouent sur les répétitions. Weekend est un bon exemple de ce qui peut arriver quand le groupe se met en tête de te marteler une chanson de bonne façon. High Ratings qui ouvre l’album file aussi à toute vitesse alors que York chante des paroles dénonçant la culture de la célébrité.

Ça ne veut pas dire que le groupe n’est pas capable de faire preuve d’un peu plus de nuance. L’un des très bons exemples est Wounded At War qui s’inscrit en faux par rapport à la glorification des soldats dans la culture américaine. Le groupe fait aussi une reprise de Charmed Life du groupe Half Japanese sur laquelle on peut entendre un saxophone particulier, mais charmant.

Les maniérismes dans la façon de livrer les paroles de York sont quand même un peu clichés. Fortement marquée par les Ramones, elle a aussi incorporé une certaine froideur à son interprétation comme le démontre Turn Around. Parfois, elle fait preuve d’un peu plus de personnalité et d’inventivité comme sur Shimmer Of Fact.

Dans son ensemble Untitled est un album bien réussi qui suit dans les traces de nombreux groupes punk de Brooklyn. C’est assez mélodieux malgré l’énergie brute qui se dégage de la plupart des chansons. Ceux qui ont accroché à Big Ups devraient aussi bien s’entendre avec WALL. RIP.

Ma note: 7/10

WALL
Untitled
Wharf Cat Records
31 minutes

https://wharfcatrecords.bandcamp.com/album/untitled

Critique : Bison Bisou – Bodysick

Le groupe français Bison Bisou ne fait pas dans la dentelle. Un exemple, leur premier album s’ouvre sur la chanson Regine qui va comme suit :

« J’emmerde la moitié du monde
Je chie sur l’autre moitié
Si bien qu’à la fin du monde
Tout le monde se trouve emmerdé»
– Regine

Et ce n’est que le début.

La formation française nous avait déjà graciés d’un EP intitulé Regine, sur lequel n’apparaît même pas la chanson ci-haut mentionnée. Leur énergie débordante, leur guitare bruyante et leurs mélodies rock avaient tôt fait de convaincre de leur pertinence. La formation tire ses influences de groupes punk variés : un peu de Refused par-ci, un peu de Blacklisters par-là, une touche d’At The Drive-In et une bonne dose de Blood Brothers pour recouvrir le tout.

L’ensemble est séduisant, autant par son dynamisme que par sa brutalité. N’allez pas croire pour autant que Bison Bisou évacue toute subtilité, au contraire. L’oreille habituée aux groupes hardcore risque de rapidement tomber en amour avec les salves grinçantes du groupe. Bodysick est un premier album digne de ce nom que le groupe a tissé avec soin.

Quand on parle de l’influence ou des ressemblances qu’on peut leur trouver avec The Blood Brothers, c’est surtout sur des titres comme Interlust. Celle-ci, avec ses piques de sons stridents, ses chants qui varient dans le ton et ses changements de direction aussi intéressants qu’inattendus font plaisir. Par contre, ce n’est jamais aussi nerveux ou hyperactif que la formation américaine. En revanche, Bison Bisou est un peu plus lourd. Bootyseas avec sa basse aussi cadencée que juteuse est un bon exemple.

Le groupe n’évacue pas pour autant la mélodie. C’est ce qui est plaisant chez Bison Bisou, ces essais dans des directions opposées qui finissent toujours par trouver un accord. Hypersects contient tous ces mouvements à l’intérieur d’elle. Entre les refrains dance-punk à la mélodie intoxicante aux changements rapides du refrain, tout est là pour plaire à l’amateur de punk hardcore. Autre chanson réussie, l’efficace Stick.

Bison Bisou lance un premier album tout à fait satisfaisant. Les fans des Blood Brothers, Future of the Left et Refused trouveront chez la bande française un réconfort. On sent que Bison Bisou vient de mettre un premier pas sur la terre. On a déjà très hâte pour la suite.

Ma note: 7,5/10

Bison Bisou
Bodysick
A tant rêver du roi
36 minutes

http://www.bisonbisou.com/