Punk/Hardcore Archives - Le Canal Auditif

Critique : Priests – Nothing Feels Natural

Pour reprendre l’argumentaire de Laura Snapes dans sa critique chez Pitchfork : « Nothing Feels Natural est le premier album punk le plus solide depuis Silence Yourself de Savages. » J’ai tendance à me ranger du côté de Snapes. Priests arrive avec une brique et un fanal, des gros riffs, un son riche et varié ainsi qu’une bonne dose de rage.

Un brin d’histoire tout d’abord. Priests est un quatuor formé de Katie Alice Greer, Daniele Daniele, Taylor Mulitz et GL Jaguar. Actif depuis 2012, la formation avait fait paraître Bodies and Control and Money and Power en 2014. Sur ce EP, on trouvait des paroles acerbes, parfois même violentes dont la décapante phrase :

Barack Obama killed something in me and I’m gonna get him for it.
— And Breeding

Imaginez ce qu’ils doivent penser de Donald Trump… Disons que la formation ne fait ni dans la dentelle ni dans le propre ou le poli. Nothing Feels Natural est toujours aussi méchant et coup de poing alors que musicalement, c’est de la bombe. On retrouve le même genre de basse intoxicante que chez Big Ups et la même puissance dans l’interprétation vocale que chez Savages.

Ce qui différencie beaucoup Priests est leur audace et leur habileté à mélanger d’autres genres à leur punk. La sombre Nicki emprunte à la pop pour la mélodie vocale alors que les guitares viennent souvent briser l’atmosphère avec des bruits métalliques. Lelia 20 se lance dans des atmosphères psychédéliques nuancées pendant que Greer lance des paroles d’une violence indéniable :

You are a common thief in my worst dreams
You are a common thief
You’re still using braun to get the best of me but I will will you into me I will will you into me I will eat the shell spit out the seeds I will I will
— Lelia 20

Greer n’est pas la seule à savoir se débrouiller avec un stylo (ou encore un clavier), Daniele signe la littéraire et surprenante No Big Bang. Avec son slam intelligent et bien construit, la chanson se déploie magnifiquement avec son discours semi-bouddhiste. Et si vous avez peur de ne pas avoir votre dose de punk plus agressif, Appropriate qui ouvre Nothing Feels Natural est tout ce dont vous aurez besoin. Un gros riff accrocheur et dynamique, une batterie martelée avec simplicité, mais acharnement et une basse délicieuse. On peut en dire tout autant de la réussie Pink White House.

Priests lance un premier album totalement réussi qui fait honneur à la réputation qu’ils avaient commencé à se forger avec leur EP. Pour les amoureux de punk contestataire et brutal, ce sera un match naturel.

Ma note: 8/10

Priests
Nothing Feels Natural
Sister Polygon Records
34 minutes

http://666priests666.tumblr.com/

Critique : Frank Carter & The Rattlesnakes – Modern Ruin

« Frank Carter a encore du fiel dans le réservoir et on est heureux de le retrouver en forme sur un album efficace aux multiples clins d’œil. Mais il faudrait que le prochain soit plus sale OK? » Voilà comment en août 2015 je concluais ma critique du retour au hardcore de Frank Carter, le rouquin ex-chanteur de Gallows, maintenant aux côtés de ses Rattlesnakes.

Moins de deux ans plus tard, il est de retour sur disque, mais c’est raté. La saleté escomptée n’est pas au rendez-vous, même celle qui faisait la marque de Blossom (2015) a été récurée. Modern Ruin n’est manifestement pas une réaffirmation puissante de la posture nihiliste de son prédécesseur, mais bien un disque de hard rock mélodique bien ficelé, avec juste ce qu’il faut d’éléments punks. Pris, comme tel, il s’agit tout de même un disque satisfaisant.

Le son de la guitare et de la basse, leur ton, mais leur présence aussi dans le mix ne laisse aucun doute sur les racines punk des Rattlesnakes. Même chose avec les textes toujours bien roulés de Carter. Et en général, le quatuor est ici en bonne forme côté composition. Sinon, Modern Ruin sonne un peu comme une compilation d’Arctic Monkeys avec en consonance principale, l’énergie de Whatever People Say I Am, That’s What I Am Not. Parce qu’à entendre Frank Carter chanter comme Alex Turner (un autre Turner), on se rend compte que ses intentions pop du temps de Pure Love sont plus enracinées en lui qu’on ne l’aurait cru. Et il faut le dire, il est devenu un chanteur incroyable : il a gagné en confiance en son chant dans lequel on sent beaucoup d’amplitude, de soul et juste ce qu’il faut de trémolo. Il faut dire que ça irrite aussi à long terme gueuler son nihilisme dans un micro. Changement obligé donc?

Bref, il faut écouter Thunder pour constater toute l’étendue de sa voix. Même si Modern Ruin ne parvient pas à combler les (hautes) attentes que j’avais placées en lui il y a près de deux ans, ce n’est pas un album ennuyant pour autant, justement pour les nouvelles prouesses vocales du bon Frank, qui est aussi un des performeurs des plus endiablés sur scène.

Lullaby, Acid Veins, Vampires, Wild Flowers et Modern Ruin, la pièce titre, la seule sur laquelle la voix de Carter grince pour la peine, sont des brûlots auxquels on veut revenir. Neon Rust, God Is My Friend et Jackals, sans être désagréables ne font tout simplement pas le poids en comparaison à l’énergie déployée par les autres morceaux ici.

Conclusion? Frank Carter n’est plus un « hardcore kid », mais il est au moins dédié à faire de bons albums. Mais la prochaine fois, ça serait le fun de ne pas avoir l’impression d’écouter du Arctic Monkeys fâché.

MA NOTE: 6/10

Frank Carter & The Rattlesnakes
Modern Ruin
International Death Cult
39 minutes

www.andtherattlesnakes.com

Lesbo Vrouven – Grifff Pifff

La bande de Sam Murdock est de retour avec un nouvel album. Le trio est complété par Hugo Lebel (Les Goules) et Jean-Christophe Bédard-Rubin (Mauves). Si tu ne connais pas Lesbo Vrouven, c’est du dance-punk qui arrache sur un temps rare et qui est reconnu pour ses prestations mémorables. D’ailleurs, pour avoir assisté à leur lancement à Montréal lors du dernier Janime Jeanine, c’était à la hauteur de la réputation du groupe. Quand tu réussis à faire du crowd-surfing dans le Quai des Brumes, tu sais que t’as réussi à créer un événement.

Revenons à la galette dont il est question ici. Grifff Pifff est paru le 19 novembre dernier et nous offre douze chansons qui déménagent tout en te donnant le goût de faire aller ton popotin. Lesbo Vrouven sait mettre le party dans tes oreilles et ton corps avec des rythmes entraînants, des mélodies qui accrochent l’oreille et une énergie contagieuse.

Coloris qui ouvre Grifff Pifff est un très bon exemple de ce qui nous attend sur l’album. Avec son riff de guitare qui reste en tête et qui agit à titre de refrain, ses percussions variées et entraînantes ainsi que ses changements de rythmes parfaitement organiques, ça donne le goût de danser, mais aussi de headbanger un peu. Ri Vo Lu Ti fait de même avec ses rythmes dance-punk alors que LL apporte un peu plus de lourdeur avec guitares qui se font bruyantes et appuyées.

Lesbo Vrouven n’est pas pour autant un groupe avec une couleur unique. Il démontre leur palette avec la plus calme New Seäland ou encore la bizarre et expérimentale Fourth World. Et que dire de la finale bizarre et bruyante de l’album avec la non-conventionnelle Dorro Zengu. En fait, plus l’album progresse et plus on s’enfonce vers les profondeurs dans lesquelles Lesbo Vrouven veut nous amener. Un peu comme le cliché du vieux pervers avec ses bonbons, la formation de Québec nous attire avec ses rythmes dance-punk avant de nous faire sombrer dans le chaos auditif. Et c’est tout à fait parfait.

Grifff Pifff est un album qui vaut le détour et que tu peux trouver sur la Liste de Noël de Poulet-Neige. N’est-ce pas magnifique? Tu peux aussi le trouver sur Bandcamp. Et peut-être même chez ton disquaire, s’il est très cool.

Ma note: 7,5/10

Lesbo Vrouven
Grifff Pifff
P572
43 minutes

https://lesbovrouven.bandcamp.com/

Male Bonding – Headache

Male BondingLe dernier album de Male Bonding remontait à 2011. La formation anglaise, en plus de se faire désirer, a décidé de lancer Headache sans préavis comme on jette un pavé dans la mare. Avec fracas, comme à leur habitude, le groupe indie noise s’est immiscé dans le paysage musical automnal. Contrairement aux dernières sorties qui étaient sous l’étiquette Sub Pop, Headache paraît de manière entièrement indépendante.

On a droit à un rock où la distorsion est reine et où les mélodies sont efficaces et bien ficelées. Male Bonding nous envoie certains riffs plus punk qui frôle avec une certaine agressivité sans jamais vraiment y plonger entièrement. Un peu comme Solids. Ceci étant dit, Headache rentre tout de même au poste et décrasse comme il faut les oreilles.

Parmi les chansons plus dynamiques, on retrouve l’entraînante et délicieuse Visible Girls. Appuyées par une batterie carrée et puissante, un riff de guitare juste assez grinçant, les voix sont passées à travers des filtres de réverbération. Le résultat est très convaincant et lorsque le refrain décolle, on est aspiré par la musique du trio. Dans les moments plus rock, Male Bonding est totalement à son aise et ça s’entend. La cadencée What’s Wrong est un bel exemple de ce qu’ils sont capables de faire.

Le groupe n’est pas pour autant limité dans un seul style. La plus shoegazée et ambiante Magazines nous portent comme l’hélium alors qu’on monte momentanément dans la stratosphère. Not As Planned, de son côté, fait appel à des sonorités différentes avant de se transformer en hymne quasi-punk rock. I Would Say met de l’avant le côté plus mélodieux de la formation. On a soudainement envie de taper du pied pendant que Robin Silas Christian y va de plusieurs belles passes de batterie.

Male Bonding réussit haut la main son retour sur disque. Après cinq ans, les fans seront heureux de retrouver ce son qui fait la part des choses entre la distorsion et la mélodie. Headache évite les répétitions et garde comme réelle constante les guitares abrasives et les voix filtrées. Assez efficace merci! Ah oui, tu peux aussi l’écouter gratis sur Soundcloud. N’est-ce pas merveilleux?!

Ma note: 7,5/10

Male Bonding
Headache
Indépendant
36 minutes

https://www.facebook.com/MALE-BONDING-329657221053/

Fuck Toute – Fuck Toute

Fuck TouteL’idée de départ était déjà brillante. Nommer son groupe en récupérant un slogan de graffiti médiatisé lors d’une énième manifestation inutile typiquement québécoise. Ensuite, faire imprimer des t-shirts en modifiant légèrement le logo de Black Flag pour le transformer en doigt d’honneur. Puis, «backer» le tout avec la musique la plus agressive qu’il soit en son pouvoir de produire. Fuck Toute est débarqué au début de 2015 avec son premier démo et c’est depuis ce temps-là qu’on attendait impatiemment la suite.

Si par hasard vous faites la connaissance de François Gagnon, vous allez probablement trouver que ce grand brun au sens de l’humour aigu est un type fort sympathique et top d’adon. Vous ne vous douterez certainement pas que derrière son allure relaxe se cache un monstre colérique qui exprime ses frustrations en hurlements puissants au sein d’un groupe de punk ascendant grindcore. C’est ça qui est le fun avec l’art. Il permet de canaliser les pulsions destructrices afin d’en faire quelque chose de constructif. Je ne pense pas que ce même François irait tirer du gun dans une école s’il n’avait pas la musique, mais je suis pas mal sûr qu’il sort d’une pratique avec ses comparses en se sentant exactement comme quelqu’un qui vient de terminer sa séance hebdomadaire de yoga chaud.

Pour la partie historique de la chose, il faut dire que Gagnon et Jonathan Bigras (aka le drummer de 90% des bands rock qui headlinent la majorité des festivals d’ici) entretiennent une longue histoire d’amour avec le punk qui décape. Les deux sont des membres fondateurs de feu Les Guenilles, band culte et essentiel de la scène punk montréalaise. Bigras est capable de jouer dans n’importe quel band de n’importe quel style, mais il finit toujours par revenir à ses premiers amours, semble-t-il.

Parce que Fuck Toute, c’est réellement le prolongement des Guenilles. Énergie très semblable et textes toujours aussi belliqueux en prime. Il n’y a que la constance de l’agression qui augmente avec le temps à défaut de diminuer, mettant ainsi les gars (David Horan et Maxime Gouin s’occupent des cordes au sein du groupe) dans le même panier que Phil Anselmo et Converge. Plus ils vieillissent, plus ils en ont à découdre avec le monde entier.

C’est donc un premier opus livré sous le signe du nihilisme et de la désillusion que le quatuor nous offre avec son album éponyme. Normal pour un band ainsi baptisé, me direz-vous. Effectivement. Ça décape, ça décoiffe, c’est cru, ça dérange, c’est suffocant et c’est pas pour les oreilles vierges ou facilement offensées. Difficile de déchiffrer les paroles de François à la première écoute. Quand on y arrive, le constat n’est pas rose et des textes comme celui de Overdose-Suicide ou Normal dans le néant seraient profondément déprimants s’ils étaient accompagnés d’une guitare acoustique. C’est le côté défoulatoire de l’opération qui lui donne son charme irrésistible. Ça et le fait qu’il existe encore trop peu de groupes francos dans le créneau du turbo-abrasif.

Mais bon, pas besoin d’essayer de vous convaincre davantage. Si vous aimez pas ça, allez donc écouter la toune J’ai d’quoi à te dire.

*Psst! Le lancement de l’album a lieu ce vendredi 21 octobre à l’Escogriffe avec Benzoid et Teen Seizure!

https://www.facebook.com/events/1205902856097498/

MA NOTE: 8/10

Fuck Toute
Fuck Toute
GBS Records
REC REC Records
26 minutes

https://play.spotify.com/artist/2m1BD3CySkF2gBV9wVKNik?play=true&utm_source=open.spotify.com&utm_medium=open