Punk/Hardcore Archives - Le Canal Auditif

Critique : CO/NTRY – Cell Phone 1

CO/NTRY est le duo Beaver Sheppard et David Whitten. La formation est active sur la scène montréalaise depuis plus de 4 ans et lance le vendredi 14 avril 2017, son deuxième album intitulé Cell Phone 1. Le son du groupe demande parfois un peu d’adaptation ou d’accoutumance. Ils mélangent les influences New Wave, Dark Wave, Goth Wave (en fait n’importe quelle musique avec un Wave), l’électro-pop et le post-punk. Ça semble un étrange mélange? En effet, CO/NTRY ne sont pas comme les autres.

Et pourtant, leur différence est précisément ce qui fait de Cell Phone 1, un album jouissif. Les chansons ne se ressemblent pas, sans jurer entre elles non plus. C’est mélodieux malgré les détours étranges qu’ils prennent et les interprétations de Sheppard souvent marginales. Malgré tous les sparages de ce dernier, le duo trouve toujours le moyen de nous attraper l’oreille et nous garder captifs à répétition.

Cash Out est un bon exemple. La voix de Sheppard est aigüe, quasi caricaturalement aigüe, mais le riff de basse est intoxicant à souhait, le rythme entrainant et les synthés luminescents. Gold Standard est une autre pièce avec une proposition champ gauche qui nous rattrape avec un riff de guitare efficace. So Get a Baby ressemble à de la pop des années 80 qui aurait été passée à travers un filtre Mike Patton. On dirait INXS, mais en vraiment plus audacieux.

Certaines pièces sont, au contraire, très faciles à apprivoiser. L’exemple le plus probant est la mélodieuse et douce Beyond Belief. Évidemment, Sheppard livre toujours une performance vocale qui ose aller dans des zones d’ombres délicieuses. Par contre, la trame, elle, reste collée dans les neurones avec son air de clavier intoxicant. Living in a Body est un autre exemple de chanson qui fait rapidement son chemin. Est-ce en raison de ses cuivres? Car oui, CO/NTRY s’est muni d’un saxophone pour cette chanson. Ils le font exprès et poussent aussi loin que possible le pastiche des styles convenus des années 80. Par contre, leurs compositions n’ont rien d’usuel. Tout cela en fait de petits bijoux auditifs.

C’est un deuxième album totalement réussi pour CO/NTRY, quoiqu’un peu court. On aurait volontiers pris une ou deux chansons de plus. Cell Phone 1 vaut le détour en avril. Ces deux artistes locaux possèdent une approche unique qui semble parfois un peu bizarre au premier abord. Et elle l’est. Et c’est ce qui est magnifique.

Ma note: 7,5/10

CO/NTRY
Cell Phone 1
Fantômes Records
31 minutes

http://countryband.ca/

Critique : Pissed Jeans – Why Love Now

Pissed Jeans.

Jamais un band punk n’a si bien porté son nom. Quel symbole parfait de la perte de dignité, de l’échec de l’homme moderne, principaux sujets de Matt Korvette depuis les balbutiements de son groupe en 2005.

Les thèmes que l’on retrouve le plus souvent dans les textes de ce sarcastique personnage sont le vieillissement, le travail de bureau, la vie de couple et le quotidien de l’homme blanc américain moyen avec une grande insistance sur le « moyen ». Vous l’aurez deviné, ces thèmes donnent une grande marge de manœuvre à leur auteur pour angoisser, sombrer dans le pathétisme le plus profond et bien entendu faire rire son public.

Ce 5e album de la formation de Pennsylvanie s’ouvre avec Waiting for My Horrible Warning, une pièce glauque à souhait dans laquelle Matt rumine sur sa jeunesse passée en se plaignant de s’être barré le dos en attachant ses souliers, prêt à recevoir une mauvaise nouvelle du médecin d’un jour à l’autre. Le ton est ainsi donné à un album qui continuera sur la lancée de ses prédecesseurs. The Bar is Low est la pièce qui détonne le plus du lot avec son riff carré à la The Hives et son petit côté accrocheur qui rebutera le fan du groupe de Pennsylvanie à la première écoute. Heureusement, cette facilité momentanée est vite pardonnée avec Ignorecam, sorte de parodie de l’ère des réseaux sociaux assez tranchante. Cette pièce nous replonge en territoire connu avec un humour tout aussi mordant que les feedbacks des guitares de Bradley Fry. Plus loin, dans Love Without Emotion, Korvette déroge de son registre naturellement gueulard pour chanter et, par le fait même, sonner comme un hybride parfait entre Nick Cave et Mark Arm de Mudhoney. Tout de suite après, on a droit à un interlude atmosphérique intitulé I’m a Man. Celle-ci est composée par le batteur Sean McGuiness mais écrite et récitée par l’auteure du troublant Ugly Girls, Lindsay Hunter. On y retrouve un personnage qui fantasme et délire sur une collègue de travail en s’érigeant au statut de dieu vivant malgré sa médiocrité. Bref, exactement le type de personnage que Matt Korvette se plaît à incarner dans la majorité de la discographie de son groupe.

Tout au long du reste de l’album, on continue d’entendre des histoires tarées comme celle de ce type qui refuse d’être défini par un signe astrologique dans (Won’t Tell You) My Sign ou encore cet autre énergumène qui s’époumone en articulant les syllabes de son titre d’emploi (Worldwide Marine Asset Financial Analyst). En guise de conclusion, Matt nous raconte, scandalisé, qu’un ami a récemment vécu une rupture en partageant ses états d’âme et son art inspiré sur Facebook mais que dans le fond, ce gars-là est un vrai cave puisqu’il n’a pas d’enfant et qu’il n’était pas marié, le tout sur un riff bien pesant, évidemment.

Bref au bout de cette nouvelle offrande, on constate que Pissed Jeans est désormais au sommet de sa forme et que l’inévitable décrépitude du groupe est très loin d’être entamée. Avec Whores., ils font certainement partie des groupes dit « punks » les plus intéressants de notre époque et je persiste à croire que tous les artistes de Sub Pop devraient être aussi pesants qu’eux et Metz. Mais bon, au final, je ne suis juste qu’un vieux crisse qui commence à être un brin désuet.

MA NOTE: 8,5/10

Pissed Jeans
Why Love Now
Sub Pop
38 minutes

http://www.whitedenim.com/pissedjeans/

Critique : Meat Wave – The Incessant

Au mois d’août dernier, la Brute du Rock, entre une multitude de gin-tonics et de nombreuses séances de sadomasochisme, nous jasait de l’album Delusion Moon de la formation chicagoaine Meat Wave; un excellent disque. Menée par l’intense guitariste-chanteur Chris Sutter (aucun lien de parenté avec la légendaire famille de hockeyeurs professionnels), la bande revenait récemment à la charge avec une nouvelle création intitulée The Incessant. Et qui de plus compétent que Steve Albini pour réaliser le disque d’une jeune formation punk ?

Même si aujourd’hui, l’appellation « punk » est surutilisée pour qualifier des groupes qui ne le sont pas réellement, Meat Wave mérite parfaitement la dénomination. Pourquoi ? Parce que Meat Wave interprète leurs chansons comme si leur vie en dépendait et, plus que jamais, sur The Incessant, le trio fait preuve d’une intensité qui fait peur.

Après moult tournées aux quatre coins de l’Amérique, Chris Sutter a mis fin à une longue relation qui a duré près de douze ans. S’ensuivit une période tumultueuse où l’homme a sombré dans les troubles anxieux et épisodes d’auto-destruction qui ont failli le tuer… Rien de bien jojo. Revenant difficilement à la vie, Sutter a rameuté ses potes, Joe Gac (basse) et Ryan Wizniak (batterie), et s’est attelé à la tâche afin d’écrire 12 brûlots punk. Le titre de l’album, The Incessant, est une référence directe à ces crises anxiogènes répétitives et constamment anticipées par celui ou celle qui les vivent.

Si sur Delusion Moon on percevait le talent mélodique de Sutter, sur The Incessant, on est happé par les mélodies inspirées du bonhomme. Musicalement, la pédale est dans le fond, les chansons sont mieux fignolées et la réalisation rêche d’Albini confère à l’ensemble de l’œuvre une authentique violence, une parfaite intensité. Sutter nous garroche littéralement toute son anxiété, sa rage et son nihilisme avec une véracité qui trouble. Bizarrement, j’ai tout de suite pensé à la fureur vitriolique de… Fiona Apple ! On retrouve la même honnêteté que la dame, mais avec un son magnifiquement décapant.

Le jeu de guitare de Sutter est inventif et la section rythmique n’a qu’à suivre le leader dans ses méandres psychologiques. On pense immédiatement à des vétérans comme Drive Like Jehu, Trail Of Dead, Hot Snakes et Fugazi, mais avec un je-ne-sais-quoi de mélodiquement accrocheur qui donne envie d’y revenir. C’est brut, direct, sans compromis musicalement et littérairement parlant. Parmi mes coups cœurs : la très Hot Snakes titrée To Be Swayed, le frémissant refrain dans Tomosaki, la plus posée The Light, la sublime pièce-titre ainsi que la conclusive Killing The Incessant.

Honnêtement, Meat Wave redore le blason un peu flétri du punk mélodique et juste pour cette raison, je vous exhorte dès maintenant à prêter l’oreille à The Incessant. Un dangereux « grower » qui assaillera autant vos oreilles que vos tripes.

Ma note: 8,5/10

Meat Wave
The Incessant
Side One Dummy Records
36 minutes

https://meatwavechicago.bandcamp.com/

Critique : Priests – Nothing Feels Natural

Pour reprendre l’argumentaire de Laura Snapes dans sa critique chez Pitchfork : « Nothing Feels Natural est le premier album punk le plus solide depuis Silence Yourself de Savages. » J’ai tendance à me ranger du côté de Snapes. Priests arrive avec une brique et un fanal, des gros riffs, un son riche et varié ainsi qu’une bonne dose de rage.

Un brin d’histoire tout d’abord. Priests est un quatuor formé de Katie Alice Greer, Daniele Daniele, Taylor Mulitz et GL Jaguar. Actif depuis 2012, la formation avait fait paraître Bodies and Control and Money and Power en 2014. Sur ce EP, on trouvait des paroles acerbes, parfois même violentes dont la décapante phrase :

Barack Obama killed something in me and I’m gonna get him for it.
— And Breeding

Imaginez ce qu’ils doivent penser de Donald Trump… Disons que la formation ne fait ni dans la dentelle ni dans le propre ou le poli. Nothing Feels Natural est toujours aussi méchant et coup de poing alors que musicalement, c’est de la bombe. On retrouve le même genre de basse intoxicante que chez Big Ups et la même puissance dans l’interprétation vocale que chez Savages.

Ce qui différencie beaucoup Priests est leur audace et leur habileté à mélanger d’autres genres à leur punk. La sombre Nicki emprunte à la pop pour la mélodie vocale alors que les guitares viennent souvent briser l’atmosphère avec des bruits métalliques. Lelia 20 se lance dans des atmosphères psychédéliques nuancées pendant que Greer lance des paroles d’une violence indéniable :

You are a common thief in my worst dreams
You are a common thief
You’re still using braun to get the best of me but I will will you into me I will will you into me I will eat the shell spit out the seeds I will I will
— Lelia 20

Greer n’est pas la seule à savoir se débrouiller avec un stylo (ou encore un clavier), Daniele signe la littéraire et surprenante No Big Bang. Avec son slam intelligent et bien construit, la chanson se déploie magnifiquement avec son discours semi-bouddhiste. Et si vous avez peur de ne pas avoir votre dose de punk plus agressif, Appropriate qui ouvre Nothing Feels Natural est tout ce dont vous aurez besoin. Un gros riff accrocheur et dynamique, une batterie martelée avec simplicité, mais acharnement et une basse délicieuse. On peut en dire tout autant de la réussie Pink White House.

Priests lance un premier album totalement réussi qui fait honneur à la réputation qu’ils avaient commencé à se forger avec leur EP. Pour les amoureux de punk contestataire et brutal, ce sera un match naturel.

Ma note: 8/10

Priests
Nothing Feels Natural
Sister Polygon Records
34 minutes

http://666priests666.tumblr.com/

Critique : Frank Carter & The Rattlesnakes – Modern Ruin

« Frank Carter a encore du fiel dans le réservoir et on est heureux de le retrouver en forme sur un album efficace aux multiples clins d’œil. Mais il faudrait que le prochain soit plus sale OK? » Voilà comment en août 2015 je concluais ma critique du retour au hardcore de Frank Carter, le rouquin ex-chanteur de Gallows, maintenant aux côtés de ses Rattlesnakes.

Moins de deux ans plus tard, il est de retour sur disque, mais c’est raté. La saleté escomptée n’est pas au rendez-vous, même celle qui faisait la marque de Blossom (2015) a été récurée. Modern Ruin n’est manifestement pas une réaffirmation puissante de la posture nihiliste de son prédécesseur, mais bien un disque de hard rock mélodique bien ficelé, avec juste ce qu’il faut d’éléments punks. Pris, comme tel, il s’agit tout de même un disque satisfaisant.

Le son de la guitare et de la basse, leur ton, mais leur présence aussi dans le mix ne laisse aucun doute sur les racines punk des Rattlesnakes. Même chose avec les textes toujours bien roulés de Carter. Et en général, le quatuor est ici en bonne forme côté composition. Sinon, Modern Ruin sonne un peu comme une compilation d’Arctic Monkeys avec en consonance principale, l’énergie de Whatever People Say I Am, That’s What I Am Not. Parce qu’à entendre Frank Carter chanter comme Alex Turner (un autre Turner), on se rend compte que ses intentions pop du temps de Pure Love sont plus enracinées en lui qu’on ne l’aurait cru. Et il faut le dire, il est devenu un chanteur incroyable : il a gagné en confiance en son chant dans lequel on sent beaucoup d’amplitude, de soul et juste ce qu’il faut de trémolo. Il faut dire que ça irrite aussi à long terme gueuler son nihilisme dans un micro. Changement obligé donc?

Bref, il faut écouter Thunder pour constater toute l’étendue de sa voix. Même si Modern Ruin ne parvient pas à combler les (hautes) attentes que j’avais placées en lui il y a près de deux ans, ce n’est pas un album ennuyant pour autant, justement pour les nouvelles prouesses vocales du bon Frank, qui est aussi un des performeurs des plus endiablés sur scène.

Lullaby, Acid Veins, Vampires, Wild Flowers et Modern Ruin, la pièce titre, la seule sur laquelle la voix de Carter grince pour la peine, sont des brûlots auxquels on veut revenir. Neon Rust, God Is My Friend et Jackals, sans être désagréables ne font tout simplement pas le poids en comparaison à l’énergie déployée par les autres morceaux ici.

Conclusion? Frank Carter n’est plus un « hardcore kid », mais il est au moins dédié à faire de bons albums. Mais la prochaine fois, ça serait le fun de ne pas avoir l’impression d’écouter du Arctic Monkeys fâché.

MA NOTE: 6/10

Frank Carter & The Rattlesnakes
Modern Ruin
International Death Cult
39 minutes

www.andtherattlesnakes.com