Francophone Archives - Le Canal Auditif

Critique : Peter Peter – Noir Éden

Rares sont les artistes québécois ayant réussi à créer une attente aussi grande pour un nouvel album. À la force des trois extraits sortis avant sa parution, le mélomane averti avait tout pour espérer une petite bombe indie pop. L’œuvre serait peut-être aussi bonne que son précédent et… peut-être même mieux. Rétablissons les faits.

Peter Peter, prometteur auteur-compositeur-interprète, fait paraître, à l’hiver 2011, un premier album folk rock. L’album homonyme paraît pour le compte d’Audiogram et est un peu brouillon. Puis, il tourne le Québec ainsi que la France avec ses chansons. Paraît ensuite un deuxième disque en août 2012. C’est un pas de géant intitulé Une version améliorée de la tristesse. Celui-ci est au diapason de ce qui se faisait en frais d’indie pop électronique à ce moment-là dans le monde. Ça illustrait l’amour pour que l’artiste porte aux claviers, entre sonorités des années 80, new wave et indie pop sophistiquée. Personne au Québec ne faisait de la pop aux sonorités électroniques comme Peter. À ce moment-là, il était dans une classe quasi à part. L’album fut révélé : album franco de l’année sur l’iTunes Store Canada, et paru dans plusieurs listes des meilleurs disques cette année-là. En plus, il fut sélectionné dans la longue liste du prix Polaris. L’album est lancé en France un an plus tard chez Arista France, qui craque pour la plume de Peter et voit en lui un bel avenir pour la chanson française. Le beau brun s’installe alors en France, dans le sud de la banlieue parisienne pour changer de cap, vivre autre chose, connaître l’amour et surtout, écrire un nouvel album.

Alors, il est comment ce nouvel opus? Très bien foutu, je vous dirai. Ce qui frappe le plus, c’est la confiance que Peter a gagnée de l’album numéro un à ce troisième opus. C’est évident, dès les premières notes chantées de Bien réel, qui ouvre merveilleusement bien l’album, une des meilleures chansons du répertoire de l’artiste. Avec son entrée ambiante et pulsative jusqu’à son envolée aux limites de la techno, on entre dans de nouveaux territoires, entre deux états, le réel et l’irréel. Peter s’amuse à brouiller les cartes, avec un texte imagé presque automatique, contemplatif, romantique et intimiste à souhait.

Sur les onze pièces de ce nouvel album (12 si l’on y inclut la pièce Fantôme de la nuit, un interlude de 32 secondes), l’artiste joue avec le format pop (couplet-refrain-couplet-bridge-refrain) en superposant les textures, en diversifiant le tempo. Il opte pour une prose imagée qui laisse l’auditeur contemplatif. Ça sonne new wave, avec des effluves de musique électronique ici et là. Tantôt, ça pourrait vous évoquer Indochine, d’autres fois Depeche Mode ou Étienne Daho. D’autres moments sont sortis tout droit du meilleur du catalogue pop des années 80 (Vénus, Nosferatu).

Ça paraît audacieux et gros comme ça, mais prenez par exemple Loving Game. La pièce, une commande que l’éditeur de Peter avait demandé pour lancer à l’équipe de Céline Dion (qui a été refusée, évidemment), est l’une des belles surprises de l’album. Avec son refrain en anglais et son chœur gospel, c’est un gros cliché américain qui prend des airs de clin d’œil plutôt que de pastiche. C’est fait avec intelligence et subtilité et juste assez d’ironie pour que ça fonctionne. La pièce titre, une ode à la solitude insomniaque, possède un chœur féminin chanté par la jeune Française Alice Vanor et est absolument divine. No Man’s Land, avec ses claviers dissonants, est très efficace, tandis que Pâle cristal bleu, qui clos l’album, est acoustique et douce. Elle pourrait être la sœur de la maintenant célèbre Tergiverse, parue sur son premier album.

Réalisé par Peter lui-même entre Montréal et Paris avec l’aide de Pierrick Devin, Pascal Shefteshy et Emmanuel Ethier (ces derniers avaient travaillé sur son précédent effort), Noir Éden est la suite logique et accomplie d’Une Version Améliorée de la Tristesse. Sans se dénaturer, Peter emmène son public ailleurs, entre variété française, électronica et indie pop-rock. Il se place, avec la parution de cet album, parmi les meilleurs artistes de sa génération, qu’ils s’appellent Feu! Chatterton, La Femme ou Jimmy Hunt.

Ma note: 8,5/10

Peter Peter
Noir Éden
Audiogram
46 minutes

Critique : Patrice Michaud – Almanach

« Ton mascara qui coule sur tes futures pattes d’oie.
Ta vie est un château. Château de cartes de crédits. »
– Kamikaze

Patrice Michaud connait la recette des succès coup de foudre; Des Trous Dans Les Bas, Cahier Canada, Milles Et Toi (Le Triangle des Bermudes), ainsi que Mécaniques Générales et Je Cours Après Marie, Loin de Disneyland (Le Feu de Chaque Jour). Leurs mélodies se chantonnent facilement entre deux bonheurs de vie. Et bien, encore une fois, Patrice Michaud nous touche droit au cœur en nous livrant son troisième album Almanach, réalisé par le très talentueux Philippe Brault (Pierre Lapointe/Random Recipe).

Dix chansons magnifiquement écrites et composées ainsi qu’une courte narration forment un ensemble de onze trames touchantes, puissantes, mais toujours aussi humaines. Un album qui bouge dès la première pièce avec son charmant Cherry Blossom, ainsi qu’au son des cuivres dans la chanson Kamikaze. L’artiste, originaire de Cap-Chat en Gaspésie, nous donne envie de nous coller contre un corps chaud sous les couvertures d’hiver avec sa magnifique chanson L’Anse blanche.

Ce troisième disque folk rock est plus festif que ses précédents, car notre Michaud s’est merveilleusement bien entouré avec des cuivres dirigés par Antoine Gratton, une batterie signée Marc Chartrain, une basse Mark Hébert, plusieurs autres musiciens de grands noms et une Ariane Moffatt qui signe, selon moi, une des plus belles chansons de cet album Terre de la Couronne. Une chasse à la séduction accompagnée d’un piano qui tire ses notes comme des coups de fusil dans le cœur.

Fidèle à lui-même, il garde une place de choix pour sa trame narrative de Tout le monde saura, mais cette fois, livrée par son jeune garçon, Loïc, 4 ans. Rien n’est plus rassurant qu’un enfant qui nous dit que tout ira bien dans ce monde en désordre. Puis, s’ensuit Si près du soleil qui boucle le tout par sa finale instrumentale qui donne envie de gravir les montagnes.

Avec ses textes délicats, mais si puissants doublés d’images rentre-dedans, Patrice Michaud manie la plume à la perfection. Sa voix chaude et rassurante nous amène dans un récit chanté comme le roman que nous avons besoin de lire pour nous faire du bien.

Ma note: 7,5/10

Patrice Michaud
Almanach
Spectra Musique
44 minutes

http://patricemichaud.ca

Critique : La Carabine – Chasser ses démons

«Hood rat, coquerelle, chasser ses démons
Un chasseur sachant chasser ses démons
Chasse sans son chien»
Chasser ses démons

C’est le refrain que La Carabine nous propose sur la pièce-titre de son premier album. Une allitération qui a de la gueule et surtout qui place le groupe dans une bande à part. Peu de rappeurs québécois prennent le temps de jouer avec les sonorités de la langue de Molière. La Carabine, eux s’amusent à nombreuses occasions avec les consonnes et les voyelles. Après un premier EP, À corps perdu, paru en janvier 2015, la formation propose son premier long jeu.

Sur Chasser ses démons, on retrouve de nombreuses pièces bien construites avec des trames intéressantes qui se différencie de ce qui prévaut dans la scène locale. Marc-André Filion et Dominick Polski approchent le rap avec une attitude plus près des skateboards que des quartiers peu recommandables. Ils éjectent un rap léger, mélodieux qui est facile d’approche qui n’est pas sans rappeler Gatineau et Cargo Culte.

Dans les bons coups de ce premier album, on retrouve Asphalte qui possède un bon refrain à l’instar de Billy The Kid, un des moments les plus réussis de Chasser ses démons. Sur cette dernière, le duo nous parle de son refus de grandir, un refus des obligations qui prennent tranquillement la place des plaisirs. Le tout sur une trame avec un bon kick et des cuivres lancinants. On ne peut que conclure que la formation a fait de belles avancées depuis la sortie de son EP, il y a deux ans.

Avec ces belles qualités viennent aussi quelques défauts. Les compositions ont tendance à avoir des structures assez simples : refrain — couplet — refrain — couplet — refrain ou pont — refrain. À la longue, ça devient un peu lassant. Heureusement, la qualité des textes est là, donc ça amène un certain ballant. L’utilisation qu’ils font de la langue française a aussi tendance à se complaire dans les sonorités plutôt que la substance. Cadenas en U est un bon exemple alors que c’est intéressant pour les oreilles, mais ça manque un peu de viande autour de l’os.

Je vous dis tout ça, mais dans son ensemble, La Carabine a réussi à merveille ce premier album. Ce duo de rappeur est franchement intéressant, surtout qu’ils naviguent dans des eaux très peu explorées sur la scène québécoise. On sent dès les premières chansons qu’ils ont déjà trouvé leur son. Ne reste que du peaufinage ici et là pour que la perle reluise un peu plus. Un album qui vaut le détour.

Ma note: 7/10

La Carabine
Chasser ses démons
Music Mansion Records
36 minutes

http://www.lacarabine.ca/

Critique : Popdejam – Volume 1

Musiqueplus n’a que de musique le nom depuis quelques années. C’est dommage, très dommage. La plate-forme qui jadis était une vitrine sur la musique alternative mondiale s’est engouffrée dans le merveilleux monde des téléréalités et comme celles-ci, a perdu tout contenu pertinent. Dans les derniers soubresauts intéressants, l’émission Popdejam était une belle petite pépite d’or. Le concept était simple, on invitait deux artistes de la relève à reprendre une chanson d’un artiste établi qui est lui aussi présent.

Il y a quelques mois, Safia Nolin a fait paraître un album de reprises et j’avais noté que certains choix étaient douteux. On peut nommer ici la très mal écrite Calvaire de La Chicane. Popdejam avait évité les pièges des chansons mal écrites. Au point où, des chansons qu’on considérait quétaines ou encore vides s’avèraient beaucoup plus pertinentes que l’on pensait. Il faut dire qu’on a fait appel à des artistes de qualité, qui évoluent à l’extérieur des grands cercles de la pop délavée. Cela redonne une vie intéressante à ces mélodies et ces textes qui méritent une pérennité assurée.

Vous voulez un exemple? Parlons de Ce soir l’amour est dans tes yeux de Martine St-Clair. J’ai toujours considéré la chanson comme une pièce dégoulinante d’amour à la guimauve. Et pourtant, soudain, les accords mineurs et l’approche plus mélancolique de Geoffroy m’ont obligé à réviser le texte. Tout d’un coup, on voit les choses sous un nouvel angle. Le refrain à lui seul est empreint de fragilité et d’anxiété : « Ce soir l’amour est dans tes yeux/Mais demain matin m’aimerais-tu un peu? » On se retrouve dans une relation beaucoup moins saine et qui n’a rien à voir avec l’amour chevaleresque.

Vous voulez une bonne dose d’émotion à faire lever le poil sur les bras? Vous vous souvenez de Corridor de Laurence Jalbert? Antoine Corriveau sait plonger dans ce qu’il y a de plus noir de l’âme humaine et il le fait encore avec brio, accompagné par Marianne Houle au violoncelle. C’est d’une puissance et d’un désarroi magnifique. Lorsque l’harmonica entre en jeu, c’est instantané, les poils se dressent et restent bien tendus pour les quelques secondes qui suivent.

Il n’y a tout simplement pas de pièces ennuyantes sur ce premier volume. On y retrouve Philippe B qui reprend Sur la route de Pierre Flynn avec un flegme magnifique, Claude Bégin qui a tout compris de Mitsou et sa chanson Les Chinois, Peter Henry Philips offre une version magnifique de Repartir à zéro de Joe Bocan, Philippe Brach et sa version inquiétante et quasi psychédélique de Le chat du café des artistes de Jean-Pierre Ferland. On y trouve aussi la version touchante d’Animal de France d’Amour par Stéphanie Lapointe ou Si fragile de Luc de la Rochelière reprise habilement par Karim Ouellet.

Toutes les chansons sur Popdejam offrent une relecture intelligente, intéressante et touchante de ces classiques québécois. Leur approche pour la plupart assez simple et décharnée rend justice à ces textes qui méritent d’être chantés pendant plusieurs années encore.

Ma note: 7/10

Popdejam
Volume 1
Simone Records
33 minutes

Critique : Ludovic Alarie – L’appartement

Je vais commencer cette critique comme ça : la pièce Comme un rêve est un délice. UN DÉLICE!

Maintenant, qu’en est-il de la globalité de L’appartement de Ludovic Alarie, deuxième album solo pour ce jeune auteur-compositeur-interprète de grand talent? Je dirais qu’il s’agit d’un album honnête, doux, romantique, maladroit juste assez pour sonner authentique, agréable. Mais il manque un oumpf, on passe à travers les pièces sans relever la tête d’une autre tâche. Pourtant, la démarche est remarquable : enregistrer un album avec des pièces peu pratiquées, en une seule prise, pour rester le plus près du brut, du vrai. L’appartement ne sonne pas improvisé, peut-être un brin inachevé, mais dans ce qu’il y a de beau là-dedans.

Avec L’appartement, Ludovic Alarie laisse encore une fois une grande place à la guitare et sa voix éthérée, presque monocorde. Adèle Trottier-Rivard (choriste pour Louis-Jean Cormier, entre autres) brille sur la majorité des pièces, sa voix réconfortante soutenant celle d’Alarie. On espère d’ailleurs entendre un jour un album solo de la chanteuse. Sur la pièce Dernière danse, les voix d’Alarie et de Trottier-Rivard se marient en une jolie harmonie.

Revenons à la pièce qui sort du lot : Comme un rêve. Procédés simples ici de répétition, « J’ai tant voulu être avec toi/Comme un rêve/Je me souviens de toi », qu’on chante une dizaine de fois comme un mantra, avec douceur et désir. C’est juste parfait. L’album prend ensuite un peu de tonus avec Voyageurs. Les paroles parlent d’amour et de ses difficultés : « Trop souvent/On a eu peur/De se perdre/Trop souvent/On a eu peur/De partir ensemble ».

« Je ne veux plus t’entendre/À travers mes mots/Ton nom/Est trop fort » ouvre Chanson pour Suzanne. Cette ligne témoigne des talents de paroliers de Ludovic Alarie, qui écrit aussi en anglais au sein de la formation The Loodies. Trois pièces entièrement musicales se trouvent sur l’album, Transition 1 et Transition 2 et la très jolie et parfaitement nommée Berceuse, un solo pour guitare et bruit de circulation automobile impromptu, qui clôt les dix morceaux. Sur L’appartement, la musique (et la voix murmurée) sert de plat de résistance, les paroles comme un à côté bien réussi. Il faut dire qu’Alarie s’est bien entouré pour l’album l’enregistrement de l’album. Warren C. Spicer (qui signait la réalisation du premier album) et Matthew Woodley (Plants and Animals) ainsi que Mishka Stein (Patrick Watson) ont accepté le jeu. Le musicien joue d’ailleurs régulièrement avec Plants and Animals, un groupe pourtant bien loin de sa musique.

Bon disque de folk et de pop feutrée, L’appartement s’écoute à merveille en bruit de fond comme en écoute attentive. Manque juste un peu de sel.

Ma note: 7/10

Ludovic Alarie
L’appartement
Coyote Records
37 minutes

https://ludovicalarie.bandcamp.com/