Francophone Archives - Le Canal Auditif

Critique : Julie Aubé – Joie de vivre

Une autre Hay Babies se lance dans une carrière solo. On connaît déjà Laura Sauvage, l’alias solo de Vivianne Roy, qui remporte un beau succès auprès de la critique comme du public. Pour Julie Aubé, c’est un premier essai officiel à la carrière solo. Elle avait tout de même fait un EP en anglais en 2011. Joie de vivre se décline surtout dans la langue de Molière, mais en version acadienne avec tout ce que ça comporte de charme.

Joie de vivre pige dans le rock des années 60 et l’actualise avec simplicité et bon goût. Joie de vivre est une collection de chansons aux mélodies efficaces, aux arrangements sublimes et à la guitare juste assez méchante, pour s’exciter un peu. On découvre surtout la plume de Julie Aubé qui plonge dans les tracas du quotidien avec un regard léger, intelligent et poétique.

Seras-tu là, baby
À m’attendre après mon show
Après les fêtes et les photos?
Tu sais, mes chansons sont
Juste des mots
Seras-tu là?

Il y a une mélancolie qui accompagne les troubles amoureux dans les paroles d’Aubé. Plutôt que de tomber dans le mélodramatique, elle nous livre le tout avec une simplicité et une authenticité bien appréciable. La chanson-titre donne le ton avec cette question : « Ta joie de vivre/Ou ce que tu l’as mis? » Est-ce une question tournée vers l’autre ou vers soi-même? À travers les tournées et la vie trépidante de musicienne, il y a tout de même des moments où le poids de la chose devient lourd. On retrouve sur cette chanson et quelques autres la voix de Garrett Mason, un musicien originaire d’Halifax qui donne dans le blues. L’alliance des deux fonctionne à merveille.

Quand j’dors pas nous plonge dans une atmosphère aérienne et lourde à la fois, comme les nuits d’insomnie où les tracas garde réveillé. Ça se transforme en pièce d’une sensualité débordante :

J’pense à tes lèvres
J’pense à toi quand j’me lève
J’pense à tes yeux
J’pense à toi quand j’fais un vœu
J’pense à tes mains
J’pense à toi quand ça va pas bien
J’pense à ta voix
J’pense à toi
Quand j’dors pas
Quand j’dors pas

Ce n’est pas sans évoquer Lana Del Rey qui sait aussi créer ce genre d’atmosphère onirique. Aubé démontre aussi sa capacité vocale. Parfois, elle nous susurre ses mots à l’oreille comme une confidence alors que sur Tu veux savoir elle se laisse aller les cordes vocales sur un temps. On salue aussi la réalisation de Marc Pérusse qui rend ses chansons sans fioritures inutiles.

Julie Aubé est une autre voix qui s’ajoute à la plénitude de voix acadienne pertinente de la péninsule. Comme sa comparse Roy, elle offre une proposition différente des Hay Babies qui possède sa couleur unique, mais qui puise dans les mêmes inspirations.

Ma note: 7,5/10

Julie Aubé
Joie de vivre
Les disques de la cordonnerie
37 minutes

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Critique : Tulipes – Jeune travailleur

Tulipes est le projet solo, et c’est le cas de le dire, d’Alexis Duval. Pourquoi est-ce que j’entame ça comme ça? Parce qu’il fait tout! De la batterie, au chant, à la guitare, à la pochette! Disons que c’est difficile d’être plus artisanal que ça. À part Ryan Morey qui a donné un coup de main pour le matriçage. Bref, tout ça pour dire que c’est tel un seul homme qu’il se présente avec son Jeune travailleur.

Et c’est comment Jeune travailleur? Tout d’abord, c’est limpide dans le son qu’il s’agit d’un produit artisanal. L’avantage, c’est qu’on évite le fla-fla. Le défaut, c’est que ça manque un peu de rondeur et de puissance dans le son. Mais bon, quand ton studio d’enregistrement, c’est ton salon de Villeray et le sous-sol de tes parents à NDG, tu te dis que le gars a fait avec les moyens du bord. Pour une œuvre tissée d’un bout à l’autre par une seule personne, on est devant un morceau assez impressionnant.

Jeune travailleur est souvent décalé par rapport à la réalité. Notamment lorsqu’il nous chante Sirops qui nous rappelle la distinction entre du sirop d’érable et le sirop de poteau. Ça semble un peu absurde, mais dans le fond, ça questionne la notion de vrai et faux. Le tout sur une pièce bien réussie qui montre esquisse de bons coups. Il faut dire que c’est un sentiment récurrent à travers l’album. On a souvent l’impression que Duval esquisse quelque chose qui aurait pu être grandiose, mais que ça reste un petit peu trop sur le plancher des vaches. Sans doute que l’apport d’un réalisateur aurait aidé. On ne dira pas qu’on recommande Navet Confit, mais le style des deux artistes pourrait facilement se marier… en tout cas.

Duval se débrouille bien aussi lorsqu’il est question de créer des mélodies efficaces. On pourrait à ce chapitre noter l’appréciable Mur infini. Tendu amène une bonne dose d’atmosphère légère alors que le propos lui, est tout sauf léger. Gazon est aussi dotée d’une mélodie efficace, mais aurait franchement bénéficié d’un peu plus de puissance dans le son. On y perd la basse à travers le mix.

Bref, Tulipes nous montre qu’il possède des beaux atours. Maintenant, il reste à les mettre en valeur comme il faut. Vivement un réalisateur et peut-être quelques bons musiciens pour l’entourer et lui permettre de briller tout feu tout flamme.

Ma note: 6,5/10

Tulipes
Jeunes Travailleurs
Indépendant
48 minutes

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Critique : Mononc’ Serge – Révolution conservatrice

À pareille date l’an dernier, Mononc’ Serge se préparait à remonter sur scène avec ses vieux potes d’Anonymus pour une tournée spéciale des Fêtes. Le voici qui rapplique avec son douzième album en carrière, cette fois-ci en formule trio. Sur Révolution conservatrice, il livre un regard caustique sur le Québec d’aujourd’hui, sur un fond de rock assez sale. Bref, c’est encore trash, mais un peu moins métal…

Mais nous aurions tort de parler d’un disque engagé. Oui, sur la pièce-titre, Mononc’ Serge se paie la gueule de ceux et celles qui rêvent d’un retour aux valeurs d’antan, comme l’illustre la montée en force d’une certaine droite décomplexée au Québec. Sauf qu’à peine cinq titres plus tard, sur La dictature de la vertu, il ridiculise l’idée d’une gauche bien-pensante qui imposerait ses valeurs à la société, confinant à l’exil les animateurs de radio-poubelles et ceux qui rient du petit Jérémie.

Quel sens faire de tout ça? Aucun, justement. Comme le proclame Serge Robert lui-même sur Mon droit à l’incohérence, rien ne serait plus vain que de tenter d’analyser ses chansons pour en dégager une quelconque philosophie :

Si un m’ment d’né j’dis un affaire
Ça veut pas dire que juste après m’as pas dire le contraire
Pis vous savez quoi? J’m’en contrebalance
C’est mon droit le plus strict à l’incohérence.
Mon droit à l’incohérence

Bref, Mononc’ s’amuse, et ça veut dire tirer autant à gauche qu’à droite…

Même l’idée d’un album résolument rock (avec ses complices Peter Paul à la guitare et Ugo Di Vito à la batterie) ne cadre pas avec la direction que Serge Robert semblait vouloir prendre dans sa carrière solo, surtout après son album éponyme de 2015 où les guitares acoustiques avaient pris le dessus. En entrevue avec Camuz l’an dernier, il me confiait d’ailleurs : « Je ne sais pas où je m’en vais avec mes skis pour le prochain album, mais disons que pour l’orientation générale de ma carrière, j’aimerais mieux faire de la musique acoustique. Dans mes chansons, même si ça peut être complètement débile ce que je raconte, même si c’est un gros défoulement, c’est quand même centré sur les paroles pis je trouve que c’est le fun d’avoir une musique où les paroles peuvent être très facilement mises à l’avant-plan ».

Cela dit, les musiques de Révolution conservatrice ont beau être assez pesantes, d’inspiration des années 70 (« du rock de vieux fumeux de bat, quoi! », comme le proclame le principal intéressé…), elles ne prennent jamais le dessus sur les textes. Quelques riffs efficaces, d’autres plus convenus, une ballade à la Neil Young (Chums), du hard rock ascendant Iron Maiden (Chanteur professionnel), tout est là pour servir de trame sonore au propos. C’est simple, un peu stoner rock sur les bords.

Ça fait un peu drôle à dire, et sans doute Serge Robert n’aurait-il rien à cirer d’une telle analyse, mais ce Révolution conservatrice donne l’impression d’une plus grande maturité, ou du moins d’une plus grande lucidité de la part de celui qui a toujours su frapper exactement là où ça fait mal. Bien sûr, le sarcasme domine encore, mais le portrait qu’il donne de ceux et celles qui n’inondent pas les réseaux sociaux de leurs moindres opinions ( « les nouveaux rebelles », comme il le dit) sonne étonnamment juste dans Les partisans du silence. Même chose pour Le moron aux 1000 visages, dans laquelle il se paie la gueule de son public tout en le saluant.

Au final, ça ne laisse que deux titres où Mononc’ Serge déconne sans qu’on puisse le prendre au second degré : la débile La transgression et la décapante Énergie Cardio, seul vestige d’un projet d’album concept dans le style Mon voyage au Canada où chaque pièce aurait été associée à un magasin, mais dont le rythme ska jure avec le reste de l’album. Mais bon, au diable la cohérence, n’est-ce pas?

MA NOTE: 7,5/10

Mononc’ Serge
Révolution conservatrice
Les Productions Serge
40 minutes

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Critique : Joe Rocca – French Kiss

On a connu Joe Rocca comme un fournisseur de rimes veloutées au sein de la formation Dead Obies. Voici un petit moment qu’on sait que Rocca lancera un premier album solo. Celui-ci tardait à venir, mais voici qu’enfin on va pouvoir savoir de quel bois il se chauffe.

French Kiss est un premier album qui laisse un peu perplexe. Rocca approche tout ça avec beaucoup de sensualité. Et il est bon pour faire des chansons qui rejoignent ce que The Weeknd et autres pourvoyeurs de R&B contemporaine font. Par contre, en terminant les 53 minutes que dure l’album, on se demande : à part savoir qu’il veut vraiment avoir des rapports intimes avec des filles au « wet puss »… on n’a rien de plus à se mettre sous la dent. Pas que ça ne m’intéresse pas de savoir les prouesses sur Tinder de Rocca, je suis bien content pour lui que ça marche. Mais le manque de variété dans l’approche nuit à l’ensemble.

Ça ne veut pas dire que French Kiss est mauvais pour autant. Les trames de VNCE CARTER sont toutes, et sans exception, réussie. Les parties instrumentales font la bonne part entre des attaques claires et des ambiances feutrées, nous plongeant rapidement dans les ambiances éclairées aux néons mauves. French Kiss nous transporte dans les sous-sols des clubs du Centre-Ville, dans les couloirs sombres où les lèvres se rencontrent et les passions se laissent aller.

Commando est un bon exemple de ce qui fonctionne sur French Kiss. C’est répétitif, mais doté d’une mélodie efficace. De plus, on y retrouve Rocca qui alterne entre le chant et le rap. Il faut dire qu’il est beaucoup plus doué pour le second. Son chant est somme toute limité et Joe Rocca fait souvent appel à des moyens technologiques pour s’aider à frapper les notes qu’il doit atteindre. Soft Drink Riddim est un bon exemple, où la partie chantée est plus ardue.

Joe Rocca en profite pour faire des collaborations avec un paquet de monde. Parmi ceux-ci, on retrouve le groupe d’un autre membre de Dead Obies. Snail Kid arrive avec Brown et le reste de la famille pour la réussie Monstres. Showbizz est une des aventures solos de Rocca qui fonctionne bien avec sa trame munie d’un bon kick.

French Kiss possède des belles qualités. C’est vrai que c’est sexy que ça relaye les atmosphères de soirées de promiscuité. Mais deux ou trois pièces auraient suffi. En écoutant l’album, on a l’impression que Rocca essaie de nous convaincre qu’il pogne. Un peu plus de variété aurait fait du bien et aurait aéré la galette.

Ma note: 6/10

Joe Rocca
French Kiss
Make It Rain Records
53 minutes

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Critique : La Bronze – Les corps infinis

La Bronze, c’est le projet musical de Nadia Essadiqi, musicienne, parolière et actrice. Les corps infinis est une ode à la pop, un disque abouti après un premier album homonyme en 2014 et l’EP Rois de nous en 2016.

L’album démarre en force avec Canicule, une pièce mi-dansante mi-trouble. La mélodie s’accroche au corps et la structure classique couplet+refrain colle aux tympans.

C’est l’été dans les veines
L’hiver dans la canicule
Les baisers sur la peine
Il nous serre fort le crépuscule
Canicule

Un tube pop à la Nevsky, avec une finale de « ouhouhohoh ».

Suit On danse par en dedans, le premier extrait paru avec un clip chorégraphié par Dave St-Pierre. Les paroles dissèquent une relation tortueuse.

Tu m’as aimé
Dans un bain de sang puis
Tu voulais me sombrer avec toi
Mais je dansais
Avec Dieu déjà
On danse par en dedans

Dans la pièce titre, Les corps infinis, on a (encore) un refrain accrocheur qui revient en boucle. La force mélodique permet de s’accommoder de la faiblesse générale des textes, de leurs images un peu trop faciles :

Les corps Infinis
Se déposent dans la nuit
Ils éclatent
En bouquets de gâteaux
Ils éclatent
En banquets de faisceaux
Les corps infinis

À certains moments, la voix d’Essadiqi rappelle celle d’Amylie, en plus mature. Il faut avouer que La Bronze ne chante pas toujours tout à fait juste, qu’elle a une portée limitée, mais que l’artiste en semble consciente et joue dans sa zone de confort.

Musicalement, La Bronze cosigne plusieurs arrangements avec Francis Brisebois et Clément Leduc, mais en majorité, la musique, c’est elle. Mathieu Pelgag a composé les arrangements de cor français (décidément, cet instrument a la côte dans la musique québécoise ces dernières années!) sur trois pièces sur l’album (Vertige, Walt Disney et Promis juré), et franchement, c’est réussi. L’instrument ajoute cette touche de grandiose qu’un synthétiseur ne parvient pas — à moins de s’appeler Woodkid — à insuffler.

À mi-parcours de l’album, une pièce en arabe intitulée Khlakit fkelbek (Je suis née dans ton cœur), fait honneur aux origines marocaines des parents de La Bronze. La première partie est un chant de célébration partagé avec sa mère, qui se termine par des traditionnels youyou, puis la deuxième partie semble enregistrer de façon amateur, au bord d’un feu. Si l’on aurait aimé un son plus cohérent avec le reste de la qualité de l’album, l’authenticité du moment se transmet bien et permet de découvrir une La Bronze plus posée. On l’entend d’ailleurs lancer « Hey excusez, j’avais le goût de brailler » à la fin de la pièce. On avoue qu’on l’avait un peu aussi.

« Nous sommes si beaux/nous sommes plus beaux/bien plus beaux/que ce que tu crois », chante en La Bronze, appuyée par la voix chaude de Jean-Sébastien Houle dans une chanson baume. Et la pièce se termine en chœur rassembleur chanté par Les Petits Chanteurs de Granby : « Mes yeux ne voient plus le noir/depuis qu’ils ont vu/qu’il n’existe pas ». Un peu de feel good.

Somme toute, La Bronze n’est ni une chanteuse à voix ni une parolière extraordinaire : elle est une excellente mélodiste. Les refrains parasitent le cerveau et donnent envie de danser, de cracher, de jubiler. Les corps infinis passent le test et nous fera certainement écouter les prochains albums de l’artiste.

Ma note: 7,5/10

La Bronze
Les corps infinis
Kartel Musik
43 minutes

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