Francophone Archives - Le Canal Auditif

Critique : Tire le coyote – Désherbage

J’ai connu tous les débordements
Ceux qui vous arrachent les nerfs
Si on les compte en évitements
J’ai contourné cent fois la Terre
Pouvoirs de glace

C’est ainsi que s’entame Désherbage, le quatrième album de Tire le coyote, alias Benoit Pinette. Le Sherbrookois devenu résident de la ville de Québec avait très bien fait avec ses deux derniers albums qui avaient été unanimement célébrés par la critique : Mitan et Panorama. Pour Désherbage, Pinette s’est entourée de ses complices habituels, Shampoing (Benoit Villeneuve) à la guitare, Cédric Martel (Mauves) à la basse et Jean-Philippe Simard aux tambours. On y retrouve aussi Vincent Gagnon aux claviers et Simon Pedneault à la guitare.

Désherbage est un autre album réussi pour Tire le coyote qui continue à creuser le sillon entamé par ses deux albums précédents. Il poursuit certes dans la même veine, mais évite de se répéter. Il faut dire que la force principale de l’album réside dans ses textes poétiques, imagés et d’une beauté assez exceptionnelle. Pinette est un auteur doué, un forgeron des mots qui sait bien taper au bon endroit au bon moment.

On peut à ce sujet parler de sa sublime traduction/reprise de la chanson Video Games de Lana Del Rey qui soudainement incorpore Camus dans le mix. Son interprétation est parfaite, son texte délicieux à tous les égards et le résultat franchement convaincant.

Les chemins sont à faire jusqu’à ton cœur
Je viendrai sous les traits du défricheur
L’amour ne veut plus de tricheur
Chérie, as-tu vu
Le monde est absurde selon Camus
Mais tes pouvoirs me prouvent qu’il ne l’est plus
Le meilleur a devancé sa venue
La méfiance est portée disparue
Jeu vidéo

Benoit Pinette n’a pas peur de mettre à vif des blessures sans non plus tomber dans un pathos surfait. Comment te dire est un bel exemple du mélange de fragilité et de retenue dont il est capable. Ce sont les relations amoureuses qui tiennent le thème central des textes de Tire le coyote, mais toujours traité de façon alternative. Il réussit à contourner les pièges et proposer des approches originales comme sur Toit cathédrale qui grosso modo est un manifeste pour un peu plus de place pour respirer. Elle suit Tes bras comme des murailles qui est exactement le contraire. Celle-ci parle plutôt de réconfort et de compréhension.

On trouve quelques accents plus rock dans la musique de Tire Le Coyote sur Désherbage. À ce titre, la chanson-titre et Fifille sont deux très bons exemples qui font belle figure. Ou encore l’entraînante Les couleurs de notre équipe.

Encore une fois, Tire le coyote nous offre un album de qualité qui regorge de textes plus réussis les uns que les autres. Benoit Pinette possède une plume délicate, poétique et intéressante qui ne se cantonne pas dans les lieux communs. Il sort de l’ordinaire pour créer des images aussi limpides que touchantes. Désherbage est l’un des incontournables de la rentrée.

Ma note: 8/10

Tire le coyote
Désherbage
La Tribu
43 minutes

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Critique : Paupière – À jamais privé de réponses

Paupière est débarqué avec son premier EP, Jeunes instants, en janvier 2016 après quelques spectacles donnés à Montréal. Ce projet attirait l’attention tout d’abord à cause de ses membres bien connus dans la communauté artistique de la métropole : Pier-Luc Bégin de We Are Wolves, Julia Daigle issue des arts visuels et Éliane Préfontaine aussi comédienne. Le résultat de leur association versait dans l’électro-pop qui tire ses influences du new wave tout en y ajoutant une bonne dose de poésie et de textes qui rappellent la chanson française.

L’EP était bien, quoique pas exceptionnel. On y trouvait quelques bons premiers jets de mélodie, mais ça manquait de raffinement. Sur À jamais privé de réponses, c’est une tout autre chose. L’album fait le pont parfait entre la chanson et l’électro-pop à coup d’airs intoxicants, de percussions intéressantes et claviers scintillants et mélodieux. Le trio livre un album bien calibré qui nous rassasie sans nous soûler avec un 43 minutes où ils évitent les faux pas.

Aux travers de mes paupières
Je perçois l’univers
D’une autre manière
Même si ça m’indiffère
De voir le monde à l’envers
D’une autre manière
D’une autre manière

Le refrain de la première chanson d’À jamais privé de réponses explique un peu ce qu’est Paupière. Un trio de romantique, dans le sens Lamartinesque du terme, qui exprime à travers ses chansons un monde qu’ils ne comprennent pas totalement. Sans jamais tomber dans la critique sociale comme telle, Paupière se pose bien des questions sur eux-mêmes et sur cette société qui les entoure sur Cours toujours.

L’amour détient une place de choix dans leurs préoccupations. Sans elle emprunte des éléments au cold wave en rajoutant des claviers saturés et une mélodie franchement efficace. L’échange de voix entre Bégin et Préfontaine fonctionne à merveille. Brûler Bruyamment prend un chemin plus atmosphérique alors que Julia Daigle démontre ce qu’elle est capable de faire vocalement sur Les fleurs.

Et j’ai déjà
Des prétendants
Tinder fera
Le choix pour moi
Les fleurs

Parce que même si Paupière chante l’amour contemporain, c’est beaucoup plus au niveau des relations désenchantées de la vingtaine qu’ils s’aventurent. Parce qu’encore qu’on ait la clé des sous-vêtements de quelqu’un, cela ne veut absolument pas dire que la porte de son cœur est ouverte.

Tout ça pour dire que Paupière n’a pas raté son coup avec À jamais privé de réponses. Le groupe fait une entrée par la grande porte et saura plaire aux publics des deux côtés de l’océan. Le trio maîtrise bien ses mélodies et compose avec goût, ce qui donne des tubes aux multiples facettes intéressantes.

Ma note: 8/10

Paupière
À jamais privé de réponses
Lisbon Lux
43 minutes

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Critique : Pierre Kwenders – Makanda at the End of Space, the Beggining of Time

José Louis Modabi, alias Pierre Kwenders, lance son deuxième album intitulé Makanda at the End of Space, the Beggining of Time. Le Canado-Congolais avait déjà bien fait avec Le Dernier empereur bantou paru en octobre 2014. Alors que son premier centrait surtout ses efforts de compositions sur une musique électro franchement canadienne et québécoise, Makanda se rapproche de son Congo natal.

Pierre Kwenders puise beaucoup plus dans la rumba congolaise et la soul africaine champ gauche pigeant un peu chez William Onyeabor. La filiation avec ce dernier reste mince malgré tout, Kwenders propose une musique très actuelle dans le son et les compositions. Makanda at the End of Space, the Beggining of Time est foncièrement sensuel, travaillé avec minutie et franchement réussi.

On salue le travail de réalisation que Tendai Baba Maraire (Shabazz Palaces) a effectué sur Makanda. D’ailleurs, l’autre moitié du duo apparaît sur la chanson-titre qui mélange les langues dans les paroles et les styles dans la musique. Des percussions africaines sur lesquelles des chœurs féminins se plaignent presque, un rap simple, mais efficace Palaceer Lazaro et une petite guitare à mi-chemin entre le blues et le rock. Ça fonctionne très bien. On est content d’y retrouver aussi la réussie Woods of Solitude parue en avril dernier sur laquelle la voix de Kwenders donne l’impression d’un doux velours légèrement mélancolique.

Ce qui ressort de Makanda, c’est que Pierre Kwenders s’est fait sensuel. Et pas à peu près. Tout d’abord, il livre une chanson qui est digne d’être la trame d’un film porno des années 70 avec Sexus Plexus Nexus. N’allez pas croire qu’elle est mauvaise. Il faut du talent pour livrer dans la même chanson, une guitare avec du wah-wah, une grosse basse cochonne et du saxophone sans jamais tomber dans le pastiche quétaine. C’est un tour de force réussi. Et ça n’arrête pas là. Kwenders transpire les hormones sur la sensuelle Zonga, un duo avec Tanyaradzwa. J’ai beau ne pas comprendre les paroles, j’ai comme l’impression que cette histoire se termine sous les couvertures. À ces deux chansons se rajoute RendezvousKwenders invite la reine de son cœur à se faire une date à Paris. Rien de moins.

D’un bout à l’autre, ça fonctionne pour Pierre Kwenders sur Makanda qui invite aussi Kae Sun sur La La Love. Si Le Dernier empereur bantou était plaisant pour les oreilles, Kwenders se permet d’aller beaucoup plus loin sur Makanda. Il n’a pas peur de s’aventurer dans des zones moins faciles et usuelles de la musique, particulièrement pour le Québec. Le résultat est une salve de grooves infectieux et de ritournelles qui nous restent en tête. Makanda veut dire « force » en tshiluba, on peut dire que ça va très bien comme nom à l’album.

Ma note: 8,5/10

Pierre Kwenders
Makanda at the End of Space, the Beggining of Time
Bonsound
47 minutes

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Critique : Mon Doux Saigneur – Mon Doux Saigneur

Mon Doux Saigneur lance son premier album qui était très attendu dans l’industrie musicale. Depuis ses premières sorties indépendantes sur Bandcamp, Emerik St-Cyr Labbé séduit les mélomanes qui évoluent pour les médias, les autres artistes et ceux qui gravitent autour du Quai des Brumes. Il faut dire que le jeune homme est un parolier et un compositeur doué. Est-ce que ça se transmet sur son premier album en bonne et due forme?

Oui, totalement. Mon Doux Saigneur arrive avec un folk légèrement crasse qui compte à la fois sur des structures de chansons intelligentes et différentes de ce qui se fait ainsi que des textes qui capturent la poésie des situations quotidiennes. Avec ce premier album, le finaliste des Francouvertes en 2016 prouve que la foi qui avait été placée en lui en valait le coup. Le buzz n’est pas artificiel.

« J’ai jamais dit que j’étais lucide
J’ai jamais dit que j’étais sauvage
J’ai jamais dit que j’étais sénile
J’ai jamais dit que j’étais un mirage
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver ton monde»
Le Courant

Le Courant ouvre l’album homonyme et nous percute par sa progression qui chante du tout au tout en plein milieu. Oubliez les refrains faciles, Mon Doux Saigneur tisse des toiles poétiques avec ses mots qui évite les terrains convenus. Déjà, Primitif nous indiquait qu’on pouvait s’attendre à des chansons de qualités et ça ne se dément pas sur ce premier album. Ne pensez pas pour autant qu’il reste emprisonné dans ses sonorités folk, Poff poff rentre au poste avec un rock contagieux et entraînant.

Pour la plupart, les chansons qui se retrouvent sur l’album sont des compositions qu’on a peu entendues avant. Il y a cependant une exception, Ici-bas, une chanson qu’il traîne avec lui depuis un bon bout de temps. Par contre, sa version ici est délicieuse, ralentie et rendue plus lourde. Une chanson qui parle de la grève de 2012 (des étudiants québécois) qui a marqué une génération au fer rouge. Une génération qui a compris que l’établissement n’était pas là pour lui faciliter la vie ou encore se pencher sur ses préoccupations.

« Envoyez la boucane
Envoyez les bombes
On trouvera ben une façon de se rendre
Envoyez les gros pits
Avec les répercussions
On s’agitera dans la ville jusqu’au dernier son»
Ici-bas

Musicalement, on reconnaît une filiation avec ce que propose Bernard Adamus, mais aussi un Philippe B pour les pièces plus tranquilles. Dans les textes, ça donne parfois l’impression de la folie des textes des chansons de Robert Charlebois souvent signé par Mouffe. Bref, c’est du gros stock.

C’est un premier album tout à fait réussi pour Émerik St-Cyr Labbé qui est entourée de solides musiciens: David Marchand (Eliza, Zouz), Étienne Dupré (Caltâr-Bateau, Jesse Mac Cormack), Mandela Coupal-Dalgleish, Eliott Durocher (Caltâr-Bateau) et les deux réalisateurs Tonio Morin Vargas (Bernard Adamus) et JB Pinard (Pandacide, Fire/Works). Une sortie attendue qui ne décevra pas les mélomanes.

Ma note: 8/10

Mon Doux Saigneur
Mon Doux Saigneur
Grosse Boîte
39 minutes

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Critique : Igorrr – Savage Sinusoïd

La formation de… breakcore baroque? L’art de l’étiquette est désuet ici, disons donc simplement : « le multi-instrumentiste et producteur français Igorrr nous présentaient, il y a quelques semaines, son quatrième opus, Savage Sinusoïd, qui fait suite au très bon Hallelujah. » Les ingrédients de base sont les mêmes qu’auparavant : du drill’n’bass, des références très assumées au baroque, du gros métal sale et une bonne touche d’humour. Parce que veux, veux pas, passer d’une cantate à un blast beat méga violent, ça provoque ça au début, le rire. Bref, c’est assez unique merci! Et ce, autant en studio qu’en live, où la scène est occupée par Igorrr aux électroniques, un batteur, une chanteuse baroque et un chanteur métal selon les règles de l’art soient maquillés comme s’il venait de quitter Behemoth.

La postproduction s’améliore beaucoup d’album en album depuis Moisissure. Alors qu’Hallelujah atteignait déjà des sommets en ce sens pour Igorrr, surtout au niveau des sons de batteries et de la fluidité du mix au cours des changements drastiques de sections, Savage Sinusoïd va encore un peu plus loin avec une production qui sonne foncièrement énorme.

La composition (qui, dans ce style, va de pair avec la postproduction) est très bien maîtrisée à quelques petits égards près, digne de ce à quoi le producteur nous a habitués. Il continue de nous montrer à quel point il est polyvalent, capable de pondre autant une pièce aux apparences très romantiques — Problème d’émotion — que du drum and bass selon les règles du style, et ce en gardant toujours sa touche personnelle très près de lui. Vraiment, analysé plus en profondeur, cet album comprend des petits bijoux de progressions harmoniques et de mélodies. Sa grande culture musicale transparaît partout où il s’aventure. Au point de vue sonore, l’album, comme ses prédécesseurs, est coloré d’une variété inhabituelle d’instruments : en plus des instruments « normaux » qu’il utilise régulièrement — comme la batterie, la guitare, l’accordéon et le clavecin —, Igorrr a abordé dans sa carrière la sitar, la harpe et la flûte à bec ainsi que l’oiseau, la chèvre, la poule et même l’aspirateur. Houmous est même basée sur un riff en 7/4+9/4 à l’accordéon qui est repris plus tard en chiptune par une NES… Et tout ça, c’est sans parler des innombrables transformations qu’il opère sur ses instruments habituels!

Mais justement, c’est dur de mettre de l’ordre dans tout ça. Souvent, Igorrr s’en remet à l’humour pour justifier certains choix, et c’est probablement la plus grande lacune du projet à mon avis. Tous ses albums sont un mélange de pièces sérieuses et humoristiques — certaines pièces sont même les deux à la fois — et ça enlève beaucoup à la cohérence ainsi qu’à la pertinence de ses œuvres. L’humour est un bon prétexte pour faire quelque chose d’aussi singulier; de cette manière, le producteur peut aisément justifier certains de ses choix esthétiques aux auditeurs non initiés, rendant plus accessible sa musique. Par contre, une fois habitué à l’hétérogénéité de sa musique, on commence à vouloir plus de sérieux et moins de niaiseries. Igorrr nous montre dans ses pièces les plus sérieuses de quoi il est capable, de quelle cohérence il sait faire preuve. Rendu là, l’humour n’est plus une justification, mais bien une béquille qui, dans certains cas, peut handicaper une pièce au complet. Un bon exemple de ce phénomène est la pièce leud, majoritairement sérieuse et grandiose, qui se termine avec un arpège mineur joué à la flûte à bec comme un enfant le ferait. Le seul effet de ce choix esthétique, c’est de briser l’inertie de la pièce — et donc trois secondes de flûte détruisent ce que les trois dernières minutes ont construit.

Autre petit bémol à l’œuvre : l’album n’est pas de la même consistance du début à la fin. Apopathodiaphulatophobie et Va Te Foutre sont toutes deux mal (ou plutôt pas) développées alors que Robert est une sorte d’expérimentation décousue qui explore de façon discutable le dubstep. Certains passages sont très intéressants, d’autres pas du tout… Ça a au moins le mérite d’être un essai intriguant qui pourrait avoir de très intéressantes répercussions dans le futur. Au Revoir aurait pu paraître bien meilleure si elle n’avait pas été suivie de ces trois pièces décevantes, et surtout si la transition entre Robert et celle-ci avait été mieux exécutée. Bref, l’album finit sur une note décevante.

C’est bien fâcheux tout ça, mais ça n’en fait pas un mauvais album en soi. Il n’est plus nécessaire de le préciser après HUIT ANS d’activité, mais Igorrr est dans les producteurs les plus originaux actifs présentement, et son style déstabilisant le rend plus intéressant que bien d’autres choses. Oui, de toujours prendre les choses avec légèreté est pour moi une lacune considérable dans le travail du Stratsbourgeois, mais cette lacune n’est pas propre à l’album, mais bien à l’artiste. Quand on écoute l’œuvre comme Igorrr voudrait qu’on l’écoute, c’est-à-dire avec humour, Savage Sinusoïd est un assez bon album, avec comme unique problème considérable la cohérence de la fin. L’album est réussi : il est très bien produit, bien composé et n’est pas redondant par rapport à ses albums précédents, adoptant une optique plus métal cette fois. Vraiment, la seule façon de rendre Igorrr meilleur pour moi, c’est de le rendre sérrrieux.

Ma note: 8/10

Igorrr
Savage Sinusoïd
Metal Blade Records
40 minutes

http://www.igorrr.com/