Francophone Archives - Le Canal Auditif

Critique : Look Sacré – Maison-piège

Au début de mois d’avril, Look Sacré lançait son premier album. La formation avait déjà plusieurs EP d’explorations derrière eux sans compter que la famille s’est élargie entre temps. Le projet que Simon Malouin a fondé compte maintenant sur l’apport de Louis Viens à la batterie, Pier-Luc Lussier à la basse, John Andrew à la guitare et les claviers ainsi que le réalisateur Benoït Parent qui a ajouté quelques voix et des synthétiseurs en plus de son travaille derrière la console. Look Sacré fait de la musique aussi bruyante que marginale. Ils nous offrent des trames aux sonorités occultes, aux guitares violentes et aux voix perdues dans la réverbération.

Maison-piège est un album qui met de l’avant ce que la bande à Malouin fait de mieux, du rock obscur et aventureux. Ce n’est pas une écoute nécessairement facile et ça prend quelque temps à trouver ses repères à travers le trip que nous propose Look Sacré. Mais une fois qu’on a réussi à embarquer dans la marée de distorsion bruyante que nous envoie la bande, on découvre un univers rempli de nuances et de subtilités.

WOB est l’un des exemples de pièces plus obscures qui peuplent Maison-piège. Des chansons qui possèdent un univers consistant et épais. Pendant que la section rythmique tient la cadence, la guitare se fait bruyante, les effets de claviers et de voix nous entraînent dans un univers cauchemardesque où les esprits semblent se réveiller. Bref, c’est un peu comme Number 9 des Beatles, t’écoutes pas ça à minuit, les lumières fermées avec des chandelles sous peine de voir tes colocs appeler la police parce qu’ils pensent que t’es sur le bord de faire un sacrifice humain en l’honneur de Satan.

N’allez pas croire que l’obscurité règne en maître sur Maison-piège pour autant. Look Sacré nous envoie quelques pièces un peu plus mélodieuses comme Ratons. Ce n’est pas pour autant un air banal, il est plus aisé pour les oreilles, mais est hachuré et fait souvent place à des moments de guitares stridentes plongées dans une bonne marre d’effets. Il est tout de même difficile de classer Look Sacré, car leur approche au rock, même s’il porte les stigmates d’influences diverses de la scène noise rock, n’a pas non plus une filière claire. C’est un mélange d’influences qui passent de Malajube à Swans en passant par Metz.

Bref, c’est un très bon premier album pour Look Sacré. Les fans de noise rock ne peuvent passer à côté de ce premier album dense et relativement court en durée. Une demi-heure bien compacte pendant laquelle le bruit est maître.

Ma note: 7,5/10

Look Sacré
Maison-piège
Chivi Chivi
30 minutes

https://looksacre.bandcamp.com/album/maison-pi-ge

Critique : Orloge Simard – Beuvez tousjours, ne mourez jamais

Parfois, le hasard fait bien les choses. En fin de semaine, avec des amis, on a regardé Slap Shot en version québécoise. On a écouté Paul Newman nous dire des obscénités à faire rougir les tenants de la propreté et les sbires du politiquement correct. Bref, c’était vulgaire et nous avions tous la même réflexion : on a tellement fait de chemin. Il faut comprendre que le film est une parodie d’une réalité pas beaucoup plus propre des ligues professionnelles de hockey dans les années 70-80. Ce qui fait qu’on ne peut s’empêcher de pouffer de rire lorsque Newman dit des choses comme : « Quesque t’as échangé contre ça, un jackstrap plein de marde? »

Pourquoi ce préambule? Parce qu’à l’écoute de l’album Beuvez tousjours, ne mourez jamais du chansonnier saguenéen Orloge Simard, on est devant le même genre de procédé. Le jeune auteur-compositeur-interprète nous en met plein les tympans en empilant les vulgarités dans une poésie à cheval entre l’absurde et la critique sociale. Par contre, lorsqu’on décide de prêcher par vulgarité et vers sensationnels, encore faut-il essayer de nous passer un message.

Parfois, Olivier « Orloge » Simard nous présente des réalités qui existent en dehors de la norme comme sur Fabrice Bouchard, l’histoire d’un dealer qui n’est pas patient avec les dettes. Il nous envoie aussi par moment une critique de ceux qui refusent le port du condom :

«Eurk! Un condom, c’est collant, c’est gommant, c’est d’la marde, c’est tellement inconfortable tabarnak»
– Eurk! Un condom

Bon, il y a dans ceci une critique qui peut sembler bien, mais les phrases vulgaires volent le show. Et c’est bien malheureux, parce qu’à force de se faire balancer des gros mots dans les oreilles, ça donne envie de décrocher. Ce qui pourrait sans doute fâcher une nonne ou ta tante qui a tout manqué de la musique post-Michel Louvain, ne fera pas rougir la plupart des jeunes gens d’aujourd’hui. On est très loin des épineuses questions abordées par Philippe Brach comme l’avortement.

Ce n’est pas désastreux, mais trop de choqueries gratuites, ce n’est comme pas assez. Le problème, c’est aussi au niveau de la musique qu’il se trouve. Orloge Simard nous présente un mélange de Colocs et de Cowboys Fringants ajouté d’un peu de prog qui manque un peu de couleur. C’est très bien exécuté, les musiciens sont solides, mais ce ne sont pas les compositions les plus originales.

Orloge Simard présente un deuxième album qui poursuit dans cette idée d’« aucuncadrisme » qui sert malheureusement trop souvent à livrer des phrases-chocs qui flashent bien et qui font parler d’elles, mais qui sont une fin en soi. Et c’est là que c’est un peu dommage, les chansons ratent leur cible puisqu’elle n’incite pas à une réflexion sur cesdites vulgarités. Contrairement à Mononc’ Serge qui nous incite fortement à nous poser des questions, on se trouve un peu à se demander à quoi réfléchir après l’écoute. Tout de même, Simard est habile avec les mots, ça se sent dans son écriture et il est doué pour construire des images limpides. Au point où je me suis demandé à plusieurs reprises si c’est moi qui était à côté la track.

Ma note: 5,5/10

Orloge Simard
Beuvez tousjours, ne meurez jamais
Indépendant
52 minutes

https://orlogesimard.bandcamp.com/

Critique : Shawn Jobin – Éléphant

On a découvert Shawn Jobin lors des plus récentes Francouvertes. Le rappeur fransaskois a fait la demi-finale lors de l’édition 2017 après être passé par Montréal dans le cadre du Coup de cœur francophone. Si Jobin est un nouveau venu pour le public québécois, dans l’Ouest-Canadien, il possède déjà une réputation bien assise, gagnée à coups de spectacle et de travail incessant. Éléphant est le plus récent du rappeur canadien qui avait auparavant fait paraître un EP.

Faire de la musique en français au Québec demande déjà une bonne dose de courage. Le faire en Saskatchewan commande le respect. D’ailleurs, Jobin travaille en collaboration étroite avec Mario Lepage du groupe Ponteix, un autre fer de lance de la scène fransaskoise. Lepage a appris à faire des « beats » pour soutenir les rimes de Jobin. Les deux se complètent bien et ça s’entend sur Éléphant.

Jobin est à l’aise avec les mots et possède une plume intéressante qui aborde plusieurs thèmes à travers l’album. De la fête (Danse ta vie) aux moments plus difficiles (La déroute). On sent que la quête identitaire habite un peu tous les textes de Jobin. Ce n’est pas surprenant pour un artiste en situation d’extrême minorité. Sur les chansons d’Éléphant, cette même rage de vivre et cette nécessité de s’exprimer, en français.

« fou face au je m’en foutisme
des textes remplis d’anglicismes
l’avenir de notre langue est cauchemardeux
quand j’vois des jeunes « gêné » de parler français
par peur qu’on s’marre d’eux »
— Fou

Shawn Jobin est en quelque sorte la réponse plus francophone à Dead Obies. Alors que ces derniers ont trouvé le moyen de rapper une langue où l’anglais et le français se tissent et se métissent, Shawn Jobin lui clame dans un français intact qui gueule sa nécessité de vivre. Cela le mène même à adopter un accent franchouillard dans sa façon de dire sa prose. Parfois au point où ça dérange un peu l’oreille. Pourtant, sur quelques chansons, il dicte ses paroles en abandonnement pratiquement l’accent. Mon Shambhala est un bon exemple. Soudainement les « è » et les « a » sont canadiens et ça fait du bien. C’est à ce moment-là que l’on connecte le plus avec Jobin, quand il s’exprime sans fard et sans artifices.

Dans l’ensemble, cet Éléphant de Shawn Jobin n’est pas vilain. Mario Lepage aussi fait des bons coups comme la trame formée de sonorités étranges, Autouroute. Parfois, c’est un peu moins réussi, mais pour un compositeur qui n’est pas spécialisé en « beatmaking », il se débrouille très bien. Il est difficile de ne pas avoir un grand respect pour Shawn Jobin et l’audace dont il fait preuve à prendre la parole en français dans un contexte où l’écoute n’y est pas toujours. Je crois que son affirmation est complète avec Éléphant. Maintenant, il pourra tourner son regard vers la prochaine étape, conquérir la scène québécoise.

Ma note: 7 / 10

Shawn Jobin
Éléphant
Indépendant
32 minutes

http://shawn-jobin.squarespace.com/

Raconte-moi ton disque : Klô Pelgag – L’Étoile thoracique

Ça faisait plus d’un an qu’on ne s’était pas assis au studio de matriçage, Le Lab Mastering, pour un Raconte-moi ton disque. Eh bien, il était grand temps de remédier à la situation. Et pour ce faire, LP Labrèche s’est entretenu avec Klô Pelgag pour discuter de son excellent album paru en fin d’année 2016 : L’Étoile thoracique. Celui-ci a confirmé la jeune femme comme l’une des meilleures plumes sur la scène musicale québécoise contemporaine. L’Étoile thoracique a assis la réputation que Pelgag avait acquise avec son album précédent : L’Alchimie des monstres.

La composition des pièces de L’Étoile thoracique s’est faite peu à peu, au gré des élans d’inspirations de la jeune femme. Klô Pelgag nous explique qu’elle n’est pas atteinte par le syndrome de la page blanche, car elle ne s’oblige jamais à créer. Ça vient naturellement, sans stress. Cela explique aussi que ses chansons prennent souvent des mois, voire des années avant d’être complétées. Peut-être parce que ce n’est pas une règle absolue, L’Étoile thoracique n’était pas un concept muri longuement. L’album s’est construit petit à petit et son identité s’est affirmée lorsqu’ils ont terminé de choisir l’ordre des chansons.

Les mois qui ont précédé l’enregistrement avaient été très occupés pour Pelgag. En août 2015, elle avait déjà hâte que la tournée de L’Alchimie des monstres se termine. Elle était épuisée. En décembre 2015, un spectacle de clôture de la tournée accompagné d’une coupe de cheveux au rasoir devant public a mis un terme à l’aventure. Un geste symbolique qui lui a fait grandement du bien. Puis en février, elle entrait en studio pour son successeur.

Samedi soir à la violence

L’un des deux premiers simples issus de l’album est né d’une situation malheureuse. Klô Pelgag aborde le thème de la maladie et de la famille. Samedi soir à la violence est un endroit imaginaire, un endroit de colère impuissante.

Les ferrofluides-fleurs

Pelgag m’a parlé rapidement de son amour pour les harmonies vocales. Elle s’est gâtée sur son deuxième album en injectant de nombreuses aventures vocales. Ses yeux brillent quand elle me raconte que ce sont ses moments préférés lors de l’enregistrement. Coécrite avec Karl Gagnon (VioleTT Pi), cette chanson parmi les plus joyeuses de l’album s’est construite à partir d’une image bien réelle. Les ferrofluides : liquide devenant magnétique au contact d’un champ magnétique extérieur. Le liquide est attiré par les électro-aimants, formant une conséquence spectaculaire, visuellement magnifique, qui pourrait faire penser à un champ de fleur. Partant de cette image « Les ferrofluides-fleurs poussent au milieu des champs magnétiques », la chanson parle avec légèreté et fascination de la vie et de l’amour.

Le sexe des étoiles

En parlant de cette chanson, il est difficile de ne pas s’arrêter aux magnifiques cordes qu’on y retrouve. Les arrangements ont été signés par Mathieu Pelletier-Gagnon, son frère, qui a étudié au conservatoire de Bordeaux avant de venir s’installer à Montréal. Elles ont été enregistrées au studio 12 de Radio-Canada et l’ensemble est tout simplement magnifique!

Les instants d’équilibre

Klô Pelgag avait une maquette de la chanson, mais n’était pas du tout convaincue du résultat. C’est le réalisateur Sylvain Deschamps qui a donné le ton pour l’habillage de cette chanson, c’est en trio qu’ils ont par la suite approfondi les arrangements. Les instants d’équilibre est la dernière chanson qu’elle a écrite alors qu’elle était à Rivière-Ouelle dans la maison familiale. Elle y parle du passage de l’enfance à l’âge adulte, des difficultés que peut engendrer cette transition, de la désillusion qu’elle amène et de cette insatisfaction constante.

Au bonheur d’Édelweiss

Cette chanson parle du temps qui ramène constamment à l’origine des choses, même lorsqu’on tente de s’en éloigner. Abordant la pièce très sobrement au piano avec l’impression que quelque chose veut éclater dans son for intérieur, les arrangements de Mathieu Pelgag rejoignent le thème principal dans une sorte de tempête qui éclate en plein milieu pour ensuite redescendre et révéler le même piano qu’au tout début, complètement à découvert.

Incendie

Cette pièce dont la musique et le texte se rejoignent de façon très pure, en accord l’un avec l’autre, témoigne d’un amour simple, mais passionné. Il n’y a pas beaucoup d’opposition dans cette chanson, le tout se succédant de façon très souple et fluide jusqu’à un éclat de passion naissant subitement dans l’instrumentation de la partie finale. Pelgag me réaffirme qu’elle aime jouer dans les contrastes, elle aime jouer avec le feu et se surprendre elle-même. Que ce soit par sa voix, par son caractère mélodique, par la musique et sa structure, dans la non-conformité des textes traduisant une poésie propre à elle-même, très lointaine à ce qui a trait à une mode d’auteur. Une musique pleine de risques et de contradictions.

Les mains d’Édelweiss

Édelweiss (prononcé : è-del-ouèsse) est un nom qui est omniprésent sur L’Étoile thoracique. Klô Pelgag m’explique qu’elle l’utilise comme un prénom (prononciation aidant la personnification), faisant référence à la fleur au physique singulier du même nom, délicate survivante des climats durs en montagne et également fleur favorite d’Hitler. Une fleur à la personnalité très contrastée, battante et dont le surnom est « étoile d’argent », faisant ainsi référence au titre de l’album: L’étoile thoracique. Elle l’utilise entre autres comme alter ego pour extérioriser des sentiments moins agréables intimement vécus de manière à se représenter elle-même de façon consciemment plus abstraite, moins axée sur ce « JE » générationnellement omniprésent, plein d’égo et de sensationnalisme.

Les animaux

Sur cette chanson, on entend un instrument plus exotique : l’erhu. Ça lui a pris un long temps avant d’arriver à une version satisfaisante pour elle. Les animaux est une chanson qui ressort du lot en raison de son motif répétitif dans le texte, ce qui est rare dans le corpus de Klô Pelgag.

Chorégraphie des âmes

Probablement la chanson au caractère le plus orchestral de l’album et à l’étendue musicale la plus élaborée, Pelgag m’assure que ce sont les collaborateurs de l’album qui ont sauvé cette chanson, surtout son frère. Elle n’était vraiment pas certaine de vouloir l’inclure étant donné l’époque et les sentiments dans lesquels celle-ci la ramenait, mais Mathieu Pelgag a insisté, l’encourageant à la finaliser pour ensuite en faire ressortir le plein potentiel harmonique.

Au musée Grévin

Je me rends compte que Klô Pelgag et moi partageons le même désenchantement par rapport aux musées de statues de cire. La chanson parle de la désillusion par rapport à la réalité qui est cultivée par le musée. Il est le miroir de ce culte de la célébrité qui est très présent dans notre société contemporaine, où la personnalité semble avoir souvent pris le dessus sur l’art.

Insomnie

Pour la musicienne, c’est l’ovni de l’album. Le début est né d’un désir de Klô d’intégrer une rythmique transcendante, installant cette atmosphère qui plonge dans la réalité des troubles du sommeil. On y retrouve le bagage influent du rock progressif sur sa musique, se révélant au niveau des structures hyperactives et imprévisibles de ses chansons.

J’arrive en retard

J’arrive en retard est une chanson inspirée par la grand-mère de Klô. Comme plusieurs personnes de sa génération, elle était très croyante et passionnée par tout ce qui concernait la religion catholique. Jusqu’à s’oublier elle-même, aveuglément. Elle y retrouvait un réconfort immense et s’y renfermait constamment, d’où cette référence à la prison.

Apparition de la Sainte-Étoile thoracique

Il s’agit d’une pièce instrumentale, suite logique harmonique de la pièce précédente, non sans rappeler les pièces répétitives de Steve Reich. L’idée de la pièce, initiée par Mathieu Pelgag, s’est construite en plusieurs étapes avant de trouver sa véritable légitimité maintenant évidente sur l’album. Les dernières étapes de créations se sont faites au moment du mix, au studio Ferber à Paris, alors que Klô s’est rappelée l’existence d’un vieil enregistrement d’une discussion avec sa grand-mère. Elle avait fait ceux-ci pour l’immortaliser en quelque sorte. La voix étant une des choses les plus intimes et personnelle que nous possédons, c’était une façon d’assurer sa pérennité dans le temps. L’ajout de l’horloge familial, comme un rappel immédiat de sa présence, s’est amené à la toute fin. C’est à ce moment qu’elle a compris qu’elle avait terminé L’Étoile thoracique.

Je me considère privilégié d’avoir passé ces moments en studios avec Klô Pelgag. Celle-ci a fait preuve d’une grande ouverture en me parlant de ses chansons, levant le voile sur son processus créatif et sa façon de façonner les mots et les sons. Elle a fait le tout avec une générosité exemplaire et chaleureuse. J’en sors en respectant encore plus cette artiste et cet être humain que j’apprécie et admire. J’espère aussi que cette entrevue a pu vous donner un coup d’œil furtif dans le monde de cette créatrice funky.

http://klopelgag.com/

Critique : Philippe B – La grande nuit vidéo

Trois ans après le célébré Ornithologie, la nuit, Philippe B nous présente cette semaine La grande nuit vidéo. Un cinquième album solo qui pige dans le langage et l’imaginaire du cinéma, la pop américaine des années 70, les soirées « Netflix and chill » en couple et surtout l’essai L’Espèce fabulatrice de la romancière albertaine Nancy Huston, dont est tiré le thème principal de ce nouvel album : notre rapport à la fiction à travers le prisme du couple au quotidien. D’où vient cette projection fictive qui, par exemple, pousse des amoureux à se blottir sous les couvertes pour… regarder d’autres couples s’entredéchirer dans leurs fictions préférées? Que peut-on apprendre sur nos relations par la fiction que l’on consomme?

C’est le genre de réflexion que nous propose monsieur B au fil de cette grande nuit vidéo. Un panorama sans complaisance des départs incertains, grands vertiges et petits doutes propres à l’amour-brasier qui s’est transformé, fonction du temps, en nouvel épisode « qu’on fera jouer demain ».

Musicalement, l’artiste se tient généralement dans ses terres, le texte bien à l’avant-plan, campé sur cette voix de raconteur, toute en proximité, qui fait l’essentiel du travail mélodique. Les épisodes sont, le plus souvent, bien dépouillés : il s’y présente souvent seul, guitare ou piano sous les doigts. L’affaire est toujours intime, une tradition chez lui, mais s’ajouteront ici et là jusqu’à seize musiciens aux cordes dans des élans orchestraux qui campent aussi bien l’interlude que l’épilogue (Le Monstre du lac Témiscamingue, Les disparus).

L’addition la plus lumineuse de ce nouvel effort, cependant, est celle de Laurence Lafond-Beaulne, du duo Milk & Bone. Curieusement, malgré la longue feuille de route menant à ce cinquième album, voici les trois premières collaborations chantées en bonne et due forme pour Philippe B – un arrimage que l’on souhaite bien voir se reproduire. La chimie est irrésistible et donne lieu à quelques-uns des meilleurs moments de l’album, dont Sortie/Exit et Rouge-gorge, cette dernière déjà immortalisée par un sublime vidéo signé Raphaël Ouellet. À voir et à entendre!

Coup de cœur également pour la belle sensibilité folk sur Interurbain, sorte de lettre envoyée à cet ami d’enfance qui passe ses jours sur le « lac au Témis », alors que l’auteur « trouve l’amour… à taverne Chez Baptiste ». Bien des plumes marient le mal du pays et la bonhomie de feu de camp en tombant dans le ringard. C’est justement le grand talent de Philippe B de savoir parler de l’anecdotique en le rendant familier, en surlignant dans nos épisodes quotidiens cette chaleur qu’on prend trop rapidement pour acquise.

Dans cet exercice de réflexion sur la fiction et le couple, c’est la maturité et le bon angle de réflexion qui font de La grande nuit vidéo une œuvre particulièrement réussie, et un des meilleurs albums de chanson parut au Québec cette année. L’amour dans sa mécanique quotidienne, brutalement ordinaire, est un sujet trop souvent mal abordé, guetté par le piège de la nostalgie teintée sépia qui tourne à vide. Un piège qu’évite avec brio Philippe B, qui encore une fois démontre l’étoffe de ces grandes plumes qui savent captiver, trouver l’image qui fait mouche. Dans son cas, la recette est fort simple : sincérité, intelligence, et cette touchante vulnérabilité du gars, tout nu, qui cherche ses lunettes.

Coups de cœur : Sortie/Exit, Rouge-gorge, Interurbain, La grande nuit vidéo

Ma note: 8,5/10

Philippe B
La grande nuit vidéo
Bonsound
41 minutes

http://www.philippeb.ca/