Critiques

Weyes Blood

And In The Darkness, Hearts Aglow

  • Sub Pop Records
  • 2022
  • 46 minutes
7,5

Natalie Mering, alias Weyes Blood, a conquis un nouvel auditoire avec l’avènement de Titanic Rising en 2019. Ce premier chapitre d’une trilogie a obtenu de nombreuses accolades, se hissant même au sein de plusieurs listes de fin d’année de nombreux médias spécialisés. Ce sont les arrangements orchestraux expansifs et le registre vocal contralto de Mering, assez semblable à celui de feu Karen Carpenter (The Carpenters), qui a permis à ce long format de fédérer autant de mélomanes.

Weyes Blood est de retour avec And In The Darkness, Hearts Aglow. Écrit et composé en plein confinement pandémique, enregistré aux studios EastWest situés à Hollywood, la résidente de Los Angeles a encore une fois confié la réalisation de ses chansons à Jonathan Rado (Foxygen), lui qui était derrière la console pour Titanic Rising.

Dès les premières auditions, vous constaterez que les sensations douces-amères que procurent les pièces de Mering sont toujours en vigueur. En réalité, cette création porte sur la dislocation de notre tissu social, accéléré par la pandémie, et qui poursuivra probablement son accroissement avec les multiples crises financières et climatiques en vue. Pour l’artiste, la vraie beauté de l’existence réside dans la cohabitation fraternelle et spirituelle qui unit les êtres humains, mais qui, depuis quelques années, se dissout à vive allure.

Et Mering est une autrice vraiment douée. En évitant d’aborder de front les effets psychologiques dévastateurs qu’ont eus les séries « d’incarcérations sanitaires » liées à la pandémie, elle échappe aux références maladroites qui auraient pu plomber la qualité de ses textes. Dans It’s Not Just Me, It’s Everybody, titre qui renvoie à l’anxiété que nous avons tous ressentie, à différents niveaux, au cours des dernières années, elle exprime avec simplicité le sentiment d’isolement :

Mercy is the only cure for being so lonely

– It’s Not Just Me, It’s Everybody

Toutefois, c’est dans la superbe God Turn Me Into A Flower qu’elle se surpasse. Mering s’inspire du mythe de Narcisse — ce chasseur grec qui tombe amoureux de son propre reflet — pour aborder les effets pernicieux de cette révolution technologique en cours :

You see the reflection

You want it more than the truth

But the person on the other side

Has always just being you

– God Turn Me Into A Flower

Évidemment, l’artiste n’est pas la plus optimiste quant à l’avenir de l’humanité. Sur The Worst Is Done, son jugement est sans appel :

They think the worst is done

But I think the worst is yet to come

– The Worst Is Done

Toute cette mélancolie devient digeste grâce à une mixture de folk sophistiqué remémorant le travail de Joni Mitchell, de soft rock inspiré par Carol King et de pop-rock à la Stevie Nicks. Certains y verront aussi des liens sonores incontestables avec le dernier opus de Father John Misty, Chloë and the Next 20th Century.

Même si l’effet de surprise de Titanic Rising a disparu, tout en prenant en considération que cet album est le deuxième d’une trilogie, Natalie Mering réussit à nous garder captifs tout au long de l’écoute. Les introductions pianistiques dans A Good Thing et Children Of The Empire sont émouvantes. La tentative synthétique dans Twin Flame est une agréable diversion dans cette création orchestrale assumée. L’intervention de Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) dans God Turn Me Into A Flower attire l’attention juste assez sans dénaturer le morceau.

Avec And In The Darkness, Hearts Aglow, Weyes Blood nous présente une production assez similaire à Titanic Rising. Or, ce qui différencie délicatement cet album de son prédécesseur, ce sont les émotions fluctuantes, oscillant entre apaisement et inquiétude, qui nous envahissent pendant et après l’écoute.

Pour Natalie Mering, même si la lumière finit toujours par jaillir du chaos, elle nous prévient qu’il faudra faire preuve de courage pour encaisser avec lucidité les importants bouleversements à venir.