Critiques

Father John Misty

Chloë and the Next 20th Century

  • Bella Union / Sub Pop Records
  • 2022
  • 51 minutes
7,5

I don’t know about you

But I’ll take the love songs

If this century’s here to stay

– The Next 20th Century

C’est avec une certaine appréhension qu’on attendait la parution du cinquième long format en carrière de Josh Tillman, alias Father John Misty. On souhaitait le retour de ce personnage élégant, dépravé, cynique et drôle qui prévalait sur les albums Fear Fun (2012), le génial I Love You, Honeybear (2015) et Pure Comedy (2015), mais qui s’est quelque peu effacé sur God’s Favorite Customer (2018).

Écrit en décembre 2020, réalisé conjointement par Tillman et son fidèle comparse Jonathan Wilson, Chloë and the Next 20th Century a été enregistré en deux temps bien distincts. Les pistes de base ont d’abord été assemblées au Five Stars Studios appartenant bien sûr à l’ami Wilson. Les cordes, cuivres et bois ont pour leur part été enregistrés au United Recordings, en une seule session d’enregistrement, sous la férule de l’arrangeur Drew Eriksson (Lana Del Rey).

La force d’attraction des chansons de Father John Misty a toujours résidé dans la dichotomie existante entre les musiques grandiloquentes et les propos souvent caustiques de l’auteur. Qui n’avait pas été conquis, et même bluffé, par la performance offerte par Tillman au David Letterman Show en 2017 pour la chanson Bored in the USA ? Pièce qui, en un peu plus de quatre minutes, dresse un portrait sardonique et chirurgical de cette société états-unienne au bord de l’abîme…

Cette fois-ci, Tillman et Wilson nous proposent des chansons qui dépassent la duplication rétro habituelle fortement inspirée par le yacht rock qui dominait les radios des années 70. Les deux musiciens-arrangeurs ont eu l’idée d’élargir leurs ascendants sonores respectifs en plongeant certaines chansons dans le son des comédies musicales pré-Seconde Guerre mondiale (Chloë), dans le swing (Funny Girl), dans la bossa-nova (Olivado (Otro Momento)) et dans la country orchestrale (Only a Fool).

En préconisant une approche musicale plus classique et jazzistique à la fois, ce sont les propos doucement désinvoltes de Father John Misty qui prennent le devant de la scène. Dans la conclusive The Next 20th Century — l’un des meilleurs morceaux du répertoire de Tillman —, le personnage s’en donne à cœur joie en employant de nombreuses images provocatrices remplies de références au nazisme, à la Bible, au bouddhisme et même à l’acteur Val Kilmer :

The nazis that we hired

For our wedding band

Played your anthem like I wasn’t there

For the father/daughter dance

From the boondocks of Egypt

To the nosebleeds at Calvary

Recite your history of oppression, babe

While you are under me

There’s no doubting the devotion my ancestors had for yours

Now we’ve got all the love to pay for like a thousand different wars

– The Next 20th Century

Dans We Could Be Strangers, l’humour décalé de Father John Misty refait surface en mettant en vedette un couple qui semble avoir subi un accident de la route assez violent :

She says, “No point speeding back to your place

“I’ve got no other plans”

As they lat there bleeding on the freeway

He takes her by the hand

“I never wanted to disappoint you

“At least I’ll never even get the chance to”

– We Could Be Strangers

Un seul bémol nous empêche d’être totalement conquis par ce nouvel album. Goodbye Mr. Blue est une copie carbone — ou un clin d’œil peu subtil — de Everybody’s Talkin, chanson composée par Fred Neil, reprise et popularisée par Harry Nilsson. Cette pièce était le thème du film culte réalisé par John Barry, Midnight Cowboy (1969), et qui mettait en vedette Jon Voight dans le rôle d’un gigolo.

Cela dit, Chloë and the Next 20th Century est une réussite musicale qui ne laisse pas en plan les éléments fantaisistes et cyniques de l’écriture de Tillman. Beau et triste à la fois, Josh Tillman redonne une seconde vie à son personnage de Father John Misty qui, même assagi, demeure toujours aussi divertissant.