Critiques

Takuya Kuroda

Fly Moon Die Soon

  • First Word Records
  • 2020
  • 49 minutes
7

Bel album jazz pour ceux qui voudraient s’initier au genre sans trop se faire brusquer que celui-ci! Takuya Kuroda, son auteur, est un trompettiste japonais originaire de Kobe. Il est notamment signé sur l’étiquette Blue Note, gage de son talent, mais lance la présente galette sur First Word, fringante étiquette londonienne spécialisée en jazz, funk et hip-hop, mais surtout reconnue pour ses signatures de la scène broken beat. Kuroda, lui, est toutefois établi aux États-Unis depuis le début des années 2000. Pourquoi la précision ? Parce que ses compositions sont portées par son New York d’adoption.

Ses inspirations? Le jazz, le funk et le soul des années 70 aux États-Unis et le hard-bop qui les a précédés. Le genre de son qui a fait connaître Herbie Hancock ou Idris Muhammad et qui a rendu si distinctif l’orchestre des studios de Motown. Ou comme Kamasi Washington sur Heaven & Earth pour les amateurs de matériel plus récent. On se situe donc dans une musique souriante et dans laquelle le groove est mis à l’honneur. Pas besoin de se poser trop de questions ici, juste d’avoir du fun!

Sur Fly Moon Die Soon, il va par contre aller un peu plus loin qu’à son habitude : avec des percussions plus développées, le japonais va infuser son album d’afrobeat et de références au jazz africain. C’est fort efficace et ça nous fait découvrir un nouveau côté de sa carrière, lui qui a déjà joué avec le Akuya Afrobeat Ensemble. Sur la pièce Do No Why par exemple, le procédé est particulièrement évident et nous fait sortir un peu du New York qui semble tant inspirer Kuroda.

Ironiquement, le principal défaut de l’album reste qu’il peine quelque peu à se sortir de l’hommage au son du passé pour s’ancrer dans l’actualité. On ne fait pas tout à fait face à un album qui aurait pu sortir il y a 30 ou 40 ans, mais qui tente tout de même de s’en rapprocher un peu trop. Est-ce nécessairement un tort? Non. Mais de la part d’un artiste qui nous a déjà offert des produits plus de leur époque, c’est notable. Certains le font actuellement très bien : je pense notamment à Thundercat, dont la musique témoigne de plusieurs références connexes. Sur Change, par exemple, Kuroda réussit une bonne adaptation en offrant sa composition la plus accessible de l’album. Par contre, Thundercat, lui, se fait un point d’honneur de n’utiliser ses inspirations que pour aller plus loin et s’ancrer à 100% dans son époque. Ici, Kuroda tente une démarche semblable, infusant ses pièces d’afrobeat, mais encore là, il réfère principalement à la musique africaine des années 70 et 80. C’est une synthèse intelligente, oui, mais qui donne une fois de plus une certaine impression de retour dans le passé.

L’impression se confirme d’ailleurs en fin d’écoute, avec Tell Me a Bedtime Story, une reprise de l’incontournable Herbie Hancock. Si Kuroda en offre une relecture intéressante et qui pourrait plaire à un Thundercat justement, on n’est tout de même pas encore en plein dans les tendances actuelles. Je me fais peut-être aussi un peu trop critique ici, mais j’aurais aimé voir quelque chose d’un peu plus éclaté, à l’image de certaines autres pièces de l’album. Surtout sur une chanson aussi souvent reprise que celle-ci, et par de gros noms comme Quincy Jones ou Robert Glasper. Et même par la Japonaise Kamiko Kasai, si l’on veut retourner aux sources, sur ma version préférée de la batch.

Tell Me a Bedtime Story premettra au moins de constater l’un des points forts de Fly Moon Die Soon : la place privilégiée dont jouissent les collaborateurs de Kuroda dans ses compositions. S’il prend souvent le lead, bien évidemment, son compatriote pianiste Takeshi Ohbayashi se voit offrir un petit moment de gloire sur la reprise de Hancock. Le tromboniste Corey King reçoit également la chance de délaisser temporairement son instrument pour chanter sur deux pistes, honneur aussi offert à la chanteuse d’origine russe Alina Engibaryan sur la sensuelle Sweet Sticky Thing. Ces inclusions viennent offrir une belle variété à un album déjà foisonnant. Pas que ce soit nécessaire, puisque Kuroda lui-même parvient à nous convaincre de son talent presque coup sur coup avec ses solos virtuoses, mais la variété fait du bien et permet de garder quelques belles surprises durant l’écoute. TKBK, la pièce de conclusion, en est probablement le meilleur exemple, mettant tour à tour le spotlight sur une ligne de base aussi entêtante qu’efficace et sur un clavier psych-funk à souhait avant que Kuroda ne prenne lui-même les devants. Ça témoigne d’une belle humilité, ce qui n’est pas donné à tous.

Malgré toute ces considérations critiques, parce qu’on est là pour ça quand même, ce qui nous reste après l’écoute des neuf titres de Fly Moon Die Soon, c’est de la joie et des sourires. Et qu’est-ce que le but de l’art sinon que de véhiculer des émotions, hein? Je ne sais pas si ma prof d’esthétique musicale à l’université serait totalement d’accord avec moi en ce moment, mais bon, force est d’admettre que Takuya Kuroda réussit avec son sixième opus en carrière à nous faire vivre de beaux moments de plaisir et de groove. On a beau lui chercher des poux, l’impression finale nous les fait oublier dès qu’on change de pièce et il faut certainement du talent pour ça!

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