Critiques

Sunn O)))

Life Metal

  • Southern Lord
  • 2019
  • 69 minutes
6

Sunn O))) cogne sur le même clou conceptuel depuis 1998. Malgré tout ce que le groupe a maintenant de prévisible, il faut lui accorder le mérite qui lui revient, soit d’avoir saisi un concept musical, celui du drone metal, et de l’avoir poussé à son extrême. Ce que Melvins, Earth et Sleep avaient fait à l’occasion en fin d’album ou dans des intermèdes pour tester la patience de leurs auditeurs, Sunn O))) a choisi de le faire constamment et exclusivement.

Les deux membres du groupe, Stephen O’Malley et Greg Anderson, ont ainsi mis le doigt sur une idée à la fois fascinante et d’un ennui mortel. C’est un peu comme l’idée de Kasimir Malevitch, créateur du suprématisme, appliquée au heavy metal et au fétichisme du riff et du gros stack d’amplis à lampes. Que faire avec un tel projet après vingt ans d’existence, sept albums, et d’innombrables mini-albums, albums live et collaborations de toutes sortes? On peut prêter sa couleur aux projets des autres, comme le groupe l’a fait avec Scott Walker sur l’album Soused, ou on peut tenter d’épurer encore plus cette sonorité déjà très minimaliste. Avec l’album Life Metal (pardon, le groupe appelle ses albums des “œuvres”, lol), le duo et ses trois collaborateurs empruntent la deuxième option en accentuant la seule chose qu’ils pouvaient encore accentuer: la qualité de l’enregistrement. Le groupe a donc visité le studio Electrical Audio à Chicago pour une séance d’enregistrement menée par nul autre que Steve Albini.

Si vous aimez les belles grosses sonorités sales de guitares amplifiées par des milliers de watts de lampes, vous allez être servi. Le savoir-faire — et l’arsenal de micros — d’Albini fait de lui un des rares à pouvoir produire un album de Sunn O))) qui se démarque de tous les autres. Cela dit, on ne vous sert ici à peu près rien d’autre que ces belles sonorités de guitare. Les riffs sont fondamentalement interchangeables, n’importe quel passage pourrait prendre la place d’un autre. Des trois collaborateurs invités, un accompagne le duo à la basse (instrument superflu dans ce cas-ci), un autre ajoute à la pièce Troubled Air des notes d’orgue qui se font presque entièrement avaler par les assourdissants accords de guitare.

Le plus beau moment de l’album à mes oreilles est atteint dès la première pièce grâce à la participation de l’Islandaise Hildur Guðnadóttir, chanteuse et violoncelliste ayant travaillé entre autres avec Múm, Throbbing Gristle et Jóhann Jóhannson. La présence d’une voix humaine dans le chaos est réconfortante, et son absence est ressentie pendant tout le reste de l’album, qui est d’ailleurs plutôt long. (Guðnadóttir joue aussi d’un violoncelle modifié et actionné par des commandes électromagnétiques, le haldorophone, mais ce dernier se fait lui aussi absorber par le vortex de guitares d’O’Malley et Anderson.)

Life Metal est donc étouffant, comme tout album du groupe, mais dégage une certaine luminescence. Cette masse de vibrations donne l’impression d’être dans le brouillard, sans démarcation entre le ciel et la terre, où toute sensation de mouvement est effacée. Mais il y a une lueur tout de même. On ne pourrait pas pointer du doigt la source de cette lumière, mais elle est indéniablement présente. Après des années de répétition minimaliste et lugubre, Sunn O))) aura au moins réussi à surprendre un tout petit peu encore une fois.

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