Critiques

Preoccupations

Arrangements

  • Flemish Eye
  • 2022
  • 38 minutes
7,5

La recette du groupe albertain Preoccupations est désormais bien connue : du post-punk ténébreux aux accents de Joy Division, des paroles cryptiques et une section rythmique du tonnerre. Sur son nouvel album Arrangements, le quatuor poursuit dans la même voie, mais avec une urgence renouvelée dans la proposition, lui permettant d’atteindre une force de frappe proche de celle qu’il déploie sur scène.

À l’inverse du très respecté collègue Mathieu Robitaille, j’avais été quelque peu déçu par le précédent New Material, paru en 2018. Certaines influences me semblaient un peu trop évidentes (entre autres celles de The Cure), et la tentative de virage vers une new wave plus atmosphérique me semblait contraire à l’esthétique du groupe, dont le son s’appuie à la fois sur la puissance brute et une précision technique.

Arrangements est donc le troisième album de la formation depuis qu’elle a changé de nom en 2016. Après la parution d’un premier disque en janvier 2015 sous le nom Viet Cong, les Albertains avaient fait face à de nombreuses critiques quant à l’utilisation du terme, jugé offensant par plusieurs membres de la communauté vietnamienne en raison de son association avec le Front national de libération du Sud-Vietnam. Cela dit, ce changement d’appellation n’a en rien affecté la direction artistique de la bande menée par le chanteur et bassiste Matt Flegel, même si le groupe n’a jamais vraiment été en mesure par la suite de retrouver la superbe de ce premier album.

Avec Arrangements, Preoccupations a choisi de construire sur ses forces sans trop chercher à renouveler la formule ou à diversifier ses sources d’inspiration. L’album s’ouvre avec l’excellente Fix Bayonets!, qui renoue un peu avec l’énergie du premier album par sa rythmique intense et le jeu inventif des guitaristes Scott Munro et Daniel Christiansen. J’ignore si c’est le contexte de la pandémie ou la catastrophe climatique qui nous pend plus que jamais au bout du nez, mais il me semble que les paroles de Flegel résonnent avec encore plus de pertinence tandis qu’il évoque la fin éventuelle de la race humaine :

« Catalogues of broken dispositions lying heavy and substantial, piling up on the decrepit woolen carpet

It’s alright, we can celebrate the evaporating homo sapien race that’s racing to erase its brief and glorious existence ».

– Fix Bayonets!

L’intense Ricochet se situe dans le même rayon, mais avec des guitares un peu moins stridentes et des claviers davantage à l’avant-plan. L’esthétique du classique Closer de Joy Division nous vient en tête, surtout que le ton de Flegel n’est pas sans rappeler Ian Curtis. Le jeu du batteur Mike Wallace est particulièrement impressionnant ici, lui qui propulse presque la pièce à lui seul, tandis que le texte explore les mêmes zones d’ombre sur notre avenir :

« Anticipating a dull parade

Celebrating a silent chase

I don’t believe we’ll disappear

If we can’t constantly prove we’re here ».

– Ricochet

On pourra certes reprocher à Preoccupations une certaine uniformité dans le ton et les thèmes abordés. En effet, l’atmosphère est particulièrement glauque sur ce nouvel album. Il s’agit bien sûr d’une constante dans le travail du groupe, mais le climat me semble encore plus anxiogène et claustrophobe cette fois. Cela dit, la puissance des rythmiques et le nouveau sentiment d’urgence par rapport à New Material permettent au quatuor d’éviter de tomber dans une certaine forme d’apathie, malgré l’enrobage pessimiste, et on se réjouit du retour au côté plus grinçant de Viet Cong.

Avec son alliage de post-punk fiévreux et de new wave glacial (excellente Slowly), Preoccupations offre encore un album de qualité, qui capitalise sur les forces du groupe sans trop chercher à s’éloigner dans des zones plus planantes et sans se casser la tête non plus avec des structures compliquées. Sombre, mais efficace.