Critiques

PONTEIX

Bastion

  • 1 2 3 Go Productions
  • 2019
  • 45 minutes
8
Le meilleur de lca

Bastion : selon le Larousse, se dit de ce qui forme une défense solide, un soutien inébranlable de quelque chose. Pour le Fransaskois Mario Lepage, alias Ponteix, le mot Bastion, comme le nom de son premier album, désigne également une volonté ferme de célébrer son coin de pays, avec sa pop aérienne et planante qui évoque les paysages des plaines, à la fois dans leur splendeur et leur quiétude.

En entrevue récente avec Philippe Renaud du journal Le Devoir, Lepage offrait un aperçu de ce que les plaines représentent pour lui : « Quand on pense à la musique de la Saskatchewan, on pense peut-être au son du banjo ou du violon ou des affaires de même. Mais pour moi, les plaines sont vraiment inspirantes. Ces grands espaces sont là où ma musique peut respirer et voyager ». Et tout ça s’entend dans la musique de Ponteix, qui renvoie tantôt aux montées orchestrales dignes de volcans islandais de Sigur Rós, tantôt aux méditations électroniques du duo écossais Boards of Canada, dont le studio est situé sur une ferme, entouré de cerfs et de lapins.

Le style musical de Ponteix oscille entre le rock progressif, la pop atmosphérique et l’électro planant. L’ajout de séquenceurs sur certains morceaux confèrent d’ailleurs une nouvelle saveur à ce premier album complet par rapport au EP J’orage lancé en 2016, qui avait valu à Lepage de nombreuses comparaisons avec Karkwa. L’influence de Louis-Jean Cormier reste présente sur Bastion (les deux sont des amis, et Cormier a agi comme conseiller aux textes), mais le résultat final témoigne d’une démarche beaucoup plus personnelle qui donne à l’album son côté distinctif.

Plusieurs titres se démarquent par leur approche à la fois ingénieuse, complexe mais en même temps accessible. Petite fleur est portée par une rythmique saccadée en 7/8, construite sur un motif de clavier cyclique, tandis que la voix vaporeuse de Lepage plane au-dessus de cette texture dense. Le résultat, par son habile mélange d’électro et de pop intelligente, peut rappeler le Radiohead de l’époque Amnesiac. Le hasard veut que la chanson Amnésie constitue un autre des moments-forts de ce disque, avec ses arrangements soignés de cordes et de cuivres et une irrésistible montée d’intensité qui montre le talent de Lepage pour les structures ambitieuses dans le contexte d’une chanson pop de cinq minutes. Quant au premier extrait Faux pas, qui semble évoquer la peur d’échouer et son impact négatif sur les élans créatifs, il se veut un peu plus dansant, flirtant même avec le R&B avec sa rythmique syncopée.

Devant un tel fourmillement d’idées, certaines sonorités surprennent et déstabilisent, comme la manipulation de la voix style auto-tune sur la pièce-titre ou encore la lourde pulsation électronique sur La fourche. Mais ces choix semblent assumés et permettent à Lepage de se distancer un peu plus de ses contemporains. La réalisation de Fred Levac (Pandaléon) permet aussi à l’album de demeurer cohérent.

Élevé dans un milieu francophone minoritaire, Lepage a aussi voulu faire de Bastion une sorte d’hommage à son patelin Saint-Denis, un petit village à 40 kilomètres à l’ouest de Saskatoon. Cela se traduit par l’utilisation d’enregistrements terrains. Le disque s’ouvre sur des enfants qui répètent une leçon et s’achève avec une grand-mère qui demande à son petit-fils d’apprendre une chanson en français, en finale de l’épique 3/4 (ironiquement un des trois morceaux en anglais ici).

Ponteix peut dire mission accomplie avec ce premier album complet, qui démontre l’étendue du talent de Lepage pour les atmosphères denses. Si certains textes sonnent parfois légèrement convenus (notamment les passages en anglais, dont Alamo et ses lignes dans le genre « Anywhere you run/Anywhere you hide/I’ll be by your side »), on tient ici une fort belle proposition en provenance du Rest of Canada.

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