Critiques

Jeanne Laforest

Puisque les heures nous manquent

  • Indépendant
  • 2022
  • 36 minutes
7,5

Après avoir décroché son diplôme en performance jazz à l’Université McGill en 2019, la nouvelle venue Jeanne Laforest s’est rendue en Finlande pour étudier le folklore nordique et la création collective à la prestigieuse Sibelius Academy of Music. Autant dire que l’autrice-compositrice-interprète était savamment outillée pour présenter un premier album des plus réussis. Insufflée de lumière scandinave, Puisque les heures nous manquent est parfois calme et contemplatif, parfois débordant d’énergie. Avec un pied fermement ancré dans le jazz, Jeanne touche à plusieurs styles avec assurance, toujours accompagnée d’une petite armée de musiciens. Alliant cordes, voix, percussions, synthétiseurs, piano et chœurs, cette première de classe réussira assurément à se tailler une place de choix parmi la relève.  

Lancé dans le cadre de Coup de Cœur Francophone, l’album se démarque du bassin émergent grâce à ses arrangements réfléchis. Chaque chanson respecte un concept et visite un univers musical particulier. Certaines pièces sont entièrement instrumentales et servent de liant entre deux morceaux. C’est le cas de La colère du rhinocéros, la sérénade d’ouverture. Avec sa boucle de batterie musclée et ses chœurs cathartiques, la pièce est une véritable décharge émotionnelle. On en ressort complètement aseptisé, prêt à s’immerger entièrement dans le monde singulier de cet album.

Fatiguée, dévoilée en simple plutôt cet automne, mise sur un rythme propulsif et anxiogène. Laforest martèle qu’elle est « fatiguée » de bien des choses (« de dormir, de [s]e réveiller, de travailler, d’être obligé, d’espérer, de penser ») dans un texte simple, mais efficace. Dormir débute avec des paroles passées au vocodeur, mais prend rapidement une tangente plus méditative. Piano et cordes s’invitent dans la deuxième partie du morceau où la voix de Jeanne se volatilise, comme si elle était bercée par sa propre mélodie.

La douleur visite un univers plus tranquille et met la voix cristalline de l’artiste au premier plan.

L’acoustique sobre est toutefois habillée de jolies fioritures vocales qui rappellent ceux de Klô Pelgag dans Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Suit ensuite Le grand murmure, la chanson la plus ambitieuse de l’album. Ici, les instruments sont laissés de côté au profit des voix célestes d’un chœur grégorien. Laforest a retenu les services du ténor montréalais Kerry Bursey pour rassembler des chanteurs classiques qui sauraient créer une ambiance intime. Entrecoupé de moments de silences introspectifs, le résultat final est à en donner des frissons.

Puisque les heures nous manquent termine en force avec Intro, un arrangement pour cordes qui se fond dans J’ai quelque chose à dire grâce à une transition des plus fluides. Se revoir clôt l’album avec la même dégaine que sa pièce d’ouverture. Olivier Guertin s’en donne à cœur joie sur la batterie pendant qu’une série d’intervenantes livrent des témoignages au micro : « Le pire c’est que j’adore ça être seule ». « C’est l’obligation qui me fait paniquer ». « J’ai juste envie de sortir ». On assiste ensuite à l’escalade des pulsions; tous les musiciens mettent du leur pour bâtir un crescendo euphorique sur lequel on ne peut s’empêcher de balancer la tête.

Avec une première sortie déjà très recherchée, Jeanne Laforest fait son entrée dans le paysage musical québécois de manière convaincante. Ne manquons pas de souligner l’importante contribution de vocalistes et de musiciens de talents, dont Carl Mayotte à la basse et Gabriel Desjardins au piano et aux synthétiseurs, sans qui Puisque les heures nous manquent n’aurait pu s’élever. Il est évident que Jeanne Laforest sait bien s’entourer, mais il serait intéressant de voir de quel bois elle se chauffe sans une imposante équipe de collaborateurs. Certes, si la production musicale de l’album est impressionnante, les textes manquent parfois de substance. Qu’à cela ne tienne, la jeune femme a encore bien des années devant elle. Et si les heures lui manquent, son ingéniosité et son savoir musical, eux, sont loin d’être épuisés.